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Tenir compte de la stigmatisation dans les politiques d'emploi

Sur le plan scientifique, les différents dispositifs d’activation et d’insertion socioprofessionnelle avaient jusqu’ici fait l’objet de regards essentiellement sociologiques,économiques ou politologiques, principalement inspirés par le désir d’en évaluer l’efficience ou d’en comprendre le mécanisme de mise en œuvre, depuis leniveau international et européen jusqu’au régional. Peu nombreuses étaient les études qui analysaient les ressorts psychosociaux que ces dispositifs activaientauprès des chômeurs eux-mêmes. Ce manque est désormais comblé par un livre collectif, dirigé par Ginette Herman, professeure de psychologie sociale àl’Université catholique de Louvain1.

19-11-2007 Alter Échos n° 240

Sur le plan scientifique, les différents dispositifs d’activation et d’insertion socioprofessionnelle avaient jusqu’ici fait l’objet de regards essentiellement sociologiques,économiques ou politologiques, principalement inspirés par le désir d’en évaluer l’efficience ou d’en comprendre le mécanisme de mise en œuvre, depuis leniveau international et européen jusqu’au régional. Peu nombreuses étaient les études qui analysaient les ressorts psychosociaux que ces dispositifs activaientauprès des chômeurs eux-mêmes. Ce manque est désormais comblé par un livre collectif, dirigé par Ginette Herman, professeure de psychologie sociale àl’Université catholique de Louvain1.

Au cœur de l’ouvrage, les auteurs placent le concept de « stigmatisation », élaboré par le sociologue Erving Goffman pour rendre compte du fait que « leregard de l’autre, s’il est négatif, est source de discrédit et entraîne la marginalisation de celui qui en est la victime ». À cet égard, bon nombre despolitiques dites d’activation ont évidemment comme effet – involontaire ? – d’augmenter cette stigmatisation, en se fondant sur le principe de responsabilitéindividuelle du chômeur par rapport à la situation qui le touche.

Sélection ou exposition ?

Pour étayer cette hypothèse, Ginette Herman s’intéresse d’abord aux liens entre chômage et santé mentale, à partir de deux hypothèses concurrentes :la première, dite hypothèse de sélection, postule que si des personnes sont sans emploi, c’est parce que leur santé mentale a posé ou pose problème. Laseconde, dite hypothèse d’exposition, suppose une causalité exactement inverse : une situation de privation d’emploi est source de détresse psychologique et handicape l’individudans de nombreux aspects de sa vie. De nombreux travaux empiriques auraient montré que c’est l’effet d’exposition qui domine nettement les relations causales entre chômage etsanté mentale.

Mais cette approche purement individuelle de la question doit évidemment se voir contrebalancée par une vision collective. Et c’est là qu’intervient le stigmate : àpartir de deux études de terrain, les auteurs montrent que l’intériorisation du stéréotype de chômeur renvoyé par la société « peutaltérer tant les performances intellectuelles que la volonté d’entreprendre des stratégies de recherche d’emploi et des activités culturelles ».

Face à cette situation, les stratégies mises en place par les chômeurs sont multiples : le plus fréquemment, elles s’ancrent dans une recherche de mobilitésociale, via des formations, la recherche d’un emploi ou la participation à la vie associative. Quant à l’attribution de la responsabilité de leur situation, on pourras’étonner de certains types de stratégies consistant à minimiser les facteurs collectifs, les discriminations et la stigmatisation : « Les chômeurspréfèrent minimiser l’existence d’une discrimination à leur égard quitte à se considérer partiellement comme responsables de leur chômage. Une telleattitude, parce qu’elle n’attribue pas l’absence d’emploi à une source étrangère à leur propre personne, leur donne le sentiment d’exercer un contrôle sur leurenvironnement et leur permet de préserver l’estime de soi. »

En guise de conclusion, Ginette Herman et Georges Liénard recommandent de mettre en place un maximum de ponts entre les formations et l’emploi – par la multiplication des stages,notamment – puisque ces incursions dans le domaine du travail permettent, fût-ce pour un temps, de sortir de l’identité stigmatisée de « chômeur ». Dans lamesure où cet objectif se révèle difficile à atteindre, compte tenu des réalités du marché de l’emploi actuel, les auteurs préconisentégalement de privilégier d’autres formules pour renforcer les liens entre les formations et la société civile. Ainsi, pourraient être agréées lesformations centrées non plus sur un but professionnel, mais liées à l’éducation permanente, afin de créer des « réseaux durables », tels que lesassociations d’échange de savoirs et de services. Cette mesure aurait l’avantage de conduire à une reconnaissance sociale des individus et de « limiter les effets négatifsdu hiatus entre la fin des formations et l’éventuelle obtention d’un emploi ».

Dans la même veine, les auteurs recommandent de repenser le statut du volontaire, pour le rendre entièrement compatible avec l’octroi d’allocations sociales. Bref, il s’agirait demettre au centre des politiques sociales, la réalité vécue des chômeurs elle-même plutôt que des objectifs chiffrés et désincarnés.

1. Ginette Herman (Éd.), Travail, chômage et stigmatisation, une analyse psychosociale, De Boeck, 2007.

Edgar Szoc

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