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Revenus précaires, locataires captifs

Les revenus les plus précaires sont souvent les plus « captifs » de leur logement. Mais, il existe aussi une minorité de locataires insolvables et hypermobiles.

15-12-2010 Alter Échos n° 306

Lorsqu’on parle de mobilité des locataires, force est de constater que les revenus plus précaires sont souvent les plus « captifs » de leur logement – enparticulier les grandes familles. De façon plus anecdotique, certains acteurs pointent l’apparition de locataires insolvables et hypermobiles.

Au cours des dernières années, certains chercheurs ont pointé le développement de locataires « captifs ». Françoise Noël(ULB) parlait en 2005 de « gens assignés à résidence » dans les cités sociales, tandis que Marie-Laurence De Keersmaecker (UCL) aévoqué plusieurs fois dans « L’Observatoire des loyers » [NDLR bruxellois] l’existence d’une « demande sociale de mobilité », avec desménages qui souhaitent déménager, mais ne peuvent le faire pour des raisons financières. Il s’agit, pouvait-on lire dans « l’Observatoire » de 2005,de « ménages avec enfants aux bas revenus, au loyer représentant une proportion élevée de leur budget, se rabattant sur des logements surpeuplés,attachés à Bruxelles et même à leur commune pour des raisons de proximité ou de captivité d’un quartier, ne pouvant accéder à lapropriété en raison de moyens insuffisants ». Comme on peut le constater, ces personnes sont condamnées à l’immobilisme immobilier. Et cela n’est pas sansrépercussions sur la santé mentale, par exemple. Ainsi, les asbl Smes-B (Santé mentale et exclusion sociale – Belgique) et SASLS (Service d’accompagnement social deslocataires sociaux de la Région de Bruxelles-Capitale)12, mènent de concert un projet « logements sociaux », car ils constatent que« les logements sociaux [NDLR le projet s’adresse aussi aux AIS] sont devenus une voie sans issue, ce qui a d’importants retentissements sur le vivre-ensemble et la santémentale des locataires ». Ils obtiennent des résultats, mais le projet reste encore précaire.

Pas mieux à Wallonie

Ces constats bruxellois semblent pouvoir être étendus à la Région wallonne. Trois AIS (agence immobilière sociale) et deux SLSP (société de logementde service public) nous livrent leur point de vue : l’AIS Gestion Gembloux et Fosses3, l’AIS Gestion Logement Namur4, AIS Nord Luxembourg5, la Maisonliégeoise6 et le Foyer marcinellois7. De manière générale, les ménages précaires restent captifs de leur logement, parce que les loyersdu marché privé sont trop chers.
Pour Joël Schallenberg (Gestion logement Namur), « vu que 84  % des locataires de l’AIS ont des revenus précaires, il est normal qu’ils aient moins de motivation àbouger, car les loyers du privé sont élevés. Et ce, même s’ils ne sont pas entièrement satisfaits de leur logement ». Jean-Pierre Digneffe,directeur-gérant de la Maison liégeoise, constate aussi que certains préfèrent rester dans un logement étroit, plutôt que payer des frais dedéménagements. Il note également, tout comme Fabrice Jacqmin, directeur-gérant du Foyer marcinellois, que, dans les grands ensembles, les locataires sont prêtsà bouger pour ne plus payer des charges élevées (concierge, ascenseur, chauffage en commun). Mais la plupart des gens qui sont dans le logement social veulent y rester.

On retiendra aussi que les familles précaires s’accrochent un peu plus à leur logement que les personnes seules, comme l’observe Eric Demanet de Gestion Gembloux et Fosses. Lesisolés sont plus mobiles, parce qu’ils créent ou recréent une famille – donc ils partent vers un logement plus adapté –, note Joël Schallenberg. Ilajoute  : « Les grandes familles sont captives et financièrement et de par la nature de la composition familiale. Dans notre AIS [à Namur], il faut attendre deux ansavant qu’un logement de trois chambres et plus se libère contre six mois pour un logement une chambre. » Au Foyer marcinellois, Fabrice Jacqmin partage ce constat : les grandesfamilles sont plus « stables ». Autre constante relevée aussi par les différents acteurs : l’augmentation des gardes alternées entraîne une demandeplus importante de grands logements, car chaque conjoint en sollicite un pour pouvoir accueillir les enfants.

Enfin, les ménages à revenus précaires restent captifs de leur zone, parce qu’ils disposent rarement d’un véhicule et dépendent des transports en commun. Parconséquent, ils souhaitent aussi rester proches des services qu’ils ont l’habitude de fréquenter (école, médecin, commerces…) ou de parents pour la garde des enfants.C’est ce que Stéphane Gérard de l’AIS Nord Luxembourg appelle la « double victimisation » : « Les revenus précaires ne peuvent pas accéderà des logements dans des zones mal desservies, car elles sont condamnées à l’isolement. Les candidats-locataires sont d’ailleurs très demandeurs d’un logement en centreurbain pour l’accès aux services.» Jean-Pierre Digneffe, de la Maison liégeoise, signale que, « même si à Liège, il n’y a pas de problèmes decommunications, lorsque quelqu’un est désigné pour un logement à l’autre bout de la ville, il y a un véritable déracinement ».

Une minorité de locataires hypermobiles

Par ailleurs, plusieurs acteurs observent aussi l’apparition de locataires précaires hypermobiles. « Il existe une minorité de locataires, insiste Béatrice Laloux,directrice au Syndicat national des propriétaires8, qui restent six mois dans un logement avant de passer dans un autre. Il faut le plus souvent deux mois avant que lepropriétaire s’émeuve, deux mois pour rendre un jugement d’expulsion et le communiquer, et deux mois avant qu’un huissier expulse le locataire… qui se retrouve un logement. Et sixmois, c’est quand tout va bien. » Cela peut prendre en effet un an.

Stéphane Gérard de l’AIS Nord Luxembourg n’en a connu que trois qui vont d’expulsion en expulsion, mais il se rappelle très bien de l’un d’eux qui, à Marche-en-Famenne,est passé d’un logement d’une SLSP, à un d’AIS, puis d’un bailleur privé, d’un CPAS, puis de nouveau d’un bailleur privé. « Ce sont des personnes reconnuesinsolvables. Elles ne sont pas à la rue, elles se trouvent toujours une solution de relogement. Pendant qu’elles occupent le logement sans payer de loyer, elles se refont une petiteéconomie qui leur permet de reconstituer une garantie locative pour le prochain. C’est anecdotique, mais c’est intéressant de voir comment des gens ont pu s’organiser avec desmécanismes de survie. » A la Maison liégeoise, on estime à 5  % ce type de locataires : «&
nbsp;Ils ne paient rien, parce qu’ils estiment qu’ils sont dans dusocial et que la société doit les prendre en charge. Ils attendent d’être mis dehors et ne cherchent pas de solution. » Du côté du Foyer marcinellois,cette minorité de « gens qui ne s’installent pas » tendrait à croître.

1. Smes-B :
– adresse : rue Haute, 322 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 502 69 49
– courriel : celluledappui@smes.be
– site : www.smes.be
2. ASLS :
– adresse rue de la Borne Crystal Palace, 14 à 1080 Bruxelles
– tél. : 02 502 88 15
– courriel : infodirection@sasls.irisnet.be
3. Gestion Gembloux et Fosses :
– adresse : rue Victor Lagneaux, 40/1 à 5060 Tamines
– tél. : 071 74 33 74
– courriel  : aisglgf@skynet.be
4. AIS Gestion Logement Namur :
– adresse : rue Saint-Nicolas, 71 à 5000 Namur
– tél. : 081 22 59 66
– courriel : gestionlogementnamur@skynet.be
5. Nord Luxembourg :
– adresse : chée de Rochefort, 90 à 6900 Marloie
– tél. : 0497 13 98 51
– courriel : ais-nordlux@skynet.be
6. La Maison Liégeoise :
– adresse : parvis des Ecoliers, 1 à 4020 Liège
– tél. : 04 349 40 40
– courriel  : jean.pierre.digneffe@maisonliegeoise.be
7. Le Foyer marcinellois :
– adresse : av. du Chili, 18 à 6001 Marcinelle
– tél. : 071 36 81 12
– courriel : foymar@swing.be
8. SNP :
– adresse : rue du Lombard, 76 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 512 31 96
– site : www.snp-aes.be

Baudouin Massart

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