J’irai dormir chez « fous »

par Pierre Vangrootloon

J’irai dormir chez « fous »

J’irai dormir chez « fous »

Pierre Vangrootloon
Photos : Jérôme Cornille
5 décembre 2019

Cabossés par la vie, internés par la justice, accablés par cette souffrance intérieure : en Belgique, ils sont des milliers à perdre pied. Et puisqu’ils n’ont plus toute leur tête, les voilà enfermés. Récit en immersion du parcours du combattant de ces malades qui n’ont rien d’imaginaire au cœur de l’hôpital psychiatrique bruxellois Jean Titeca.

« Prêt pour l’immersion, j’espère ? On a connu quelques moments chauds avec un patient qui a fugué. Mais tout est rentré dans l’ordre, c’est calme en ce moment. » Les mots du chef infirmier Mohamed Stitou réveillent ma tachycardie en cette journée ensoleillée. Après avoir franchi la double porte verrouillée et escaladé un étage, je pénètre dans la section HEGOA (Unité psychiatrique médico-légale) qui se résume à un couloir étroit aux couleurs ternes, héritage d’un passé architectural plutôt austère. C’est là que réside une vingtaine de patients hospitalisés « sous contrainte » et soumis à la loi sur l’internement. À la suite d’une décision rendue par le juge et appuyée par une expertise psychiatrique, le patient est envoyé au sein de l’annexe psychiatrique d’une prison lorsque le nombre de places le permet. Là, il peut y rester jusqu’à deux ans, et parfois même plus, avant d’être transféré dans une unité de soins d’un hôpital psychiatrique. Pour cela, la candidature du patient doit être approuvée par le Centre hospitalier. L’hôpital accueille principalement des psychotiques dont certains ont en plus un handicap mental (lire chapitre 2 ci-dessous).

 

 

Ici, « contrairement au département des admissions, ça pète rarement », rassure une infirmière expérimentée. Avec ces patients stabilisés et l’atmosphère apaisée qui règne dans l’unité, « il y a la possibilité de construire un vrai projet thérapeutique », poursuit-elle. C’est ainsi qu’un travail au long cours subtil et ardu se dispense en s’appuyant sur une équipe multidisciplinaire (médecins, infirmiers, psychologues, criminos, kinés, ergos…). « On donne du lien social, pas seulement des médocs », souligne Martine, qui prône l’humour au quotidien pour déminer les tensions. Mais la psychiatrie se dessine autour d’une base médicamenteuse. « Ne rien donner, ce serait irresponsable, tonne un membre du nursing (l’ensemble des soins prodigués à des personnes dépendantes, NDLR). Le but n’est pas de les assommer mais d’atténuer leur souffrance. Et laisser le patient dans une telle détresse, c’est inimaginable. »

D’ailleurs à 17h10 ce jour-là, c’est la file pour la distribution des traitements. Baptiste (tous les prénoms ont été modifiés, NDLR), un quadragénaire au crâne rasé, me souffle à l’oreille : « C’est comme Vol au-dessus d’un nid de coucous, tout le monde a besoin de sa dose. » Il souffre de troubles de l’humeur. En phase « haute » comme le décrit le personnel, c’est-à-dire en crise maniaque, son agitation exacerbée et conjuguée à une euphorie et une assurance excessives peuvent désarçonner. Il parle vite, embraye d’un sujet à l’autre. « Allez, viens, on va prendre l’air », m’exhorte-t-il.

Du shit et des frites pour combler l’ennui

Dans le jardin, les relents de cannabis chatouillent rapidement les narines. Serrés à quatre sur un banc, les fumeurs jettent çà et là un coup d’œil furtif aux agents de gardiennage ou aux éducateurs qui encadrent ce périmètre. Baptiste est répertorié comme « consommateur » par les infirmiers. « Ils m’ont déjà chopé mais j’ai juste écopé d’un ‘stop sorties’ de quelques jours. C’est bien plus sévère ailleurs. Dans un autre hosto, pour un joint, c’est retour immédiat en taule », me raconte-t-il en roulant son pétard. « Punir ces comportements de manière radicale, ça n’a pas de sens », souligne un infirmier.

Mais il ne s’agit pas là d’indulgence ou de laisser-aller. «  Pour bon nombre de patients, cela s’assimile à de l’automédication, cette consommation de stupéfiants leur permet d’atténuer les effets de la maladie. » Pendant ce temps-là, on fait tourner, sans avoir grand-chose à se raconter. « À Titeca, c’est plus facile de trouver du shit que des pommes de terre », lâche Rachid. Les autres n’ont même pas souri. Comme si rien ne pouvait rompre l’ennui.

 

 

Baptiste me reprend par la manche, direction la salle de jeux. Une télévision, quelques chaises en plastique sur lesquelles s’enfoncent deux patients au regard absent. Difficile de deviner si c’est le téléfilm allemand diffusé sur La Une qui les met dans cet état. « J’ai fugué il y a quelques jours, me confie-t-il. J’avais envie d’aller loin. Dans le sud de la France ou en Italie. Il fallait que je récupère mon chien chez ma mère mais elle n’était pas là. Le manque de médocs a commencé à se faire sentir aussi. J’ai fini par me rendre à la police, je voulais retourner à l’annexe psychiatrique de la prison de Namur. » « Ici, la bouffe est vraiment dégueulasse. Là-bas, leurs boulettes-frites sont succulentes », répond-il à mon regard ahuri.

Cela peut interloquer, mais de nombreux patients vantent le régime carcéral, qu’ils privilégient à cet internement médicalisé. «  En prison, on fait ce qu’on veut », rugit Bryan, un jeune bien-portant au regard pénétrant. « Ici, on est totalement infantilisé du matin au soir. Tout est régenté, l’heure à laquelle on se lève, on mange, les activités, etc. », renchérit Hugues, une cigarette roulée au bec, dans un fumoir improvisé au milieu d’une cage d’escalier condamnée, lassé de cette routine quotidienne.

« Le pire, c’est qu’on ne nous donne pas de date de sortie. Contrairement à la prison, ici on sait quand on entre mais jamais quand on va pouvoir sortir définitivement », appuie Mustapha, le doigt en l’air et les sourcils froncés. Le processus judiciaire se révèle lourd et distille des lenteurs parfois insupportables pour les patients, une majorité d’entre eux ne retrouvent d’ailleurs jamais une autonomie complète.

« Ces malades ont développé une forteresse entre eux et le réel, qu’ils ressentent comme hostile. Notre boulot, c’est d’ouvrir une porte, de tenter de faire cohabiter ces deux “univers” », image Mohamed Stitou. Et tenter de les faire entrer dans le moule de la société requiert énormément de patience et un encadrement minutieux. « Par leurs comportements, certains se mettent hors la loi parce que leur perception du monde est altérée. Ils ne s’en rendent pas compte, c’est un mécanisme de défense. »

L’eau à la bouche

Le lendemain, je débarque dans le couloir principal où Jean me lance un sourire triste. Potomane, il se balade toujours une bouteille d’eau à la main et en ingurgite plusieurs litres par jour. Sans doute pour noyer ce mal intérieur qui le ronge. « Parfois, il n’ose carrément pas sortir de l’institution. Il dit que le Diable menace de le tuer à l’extérieur. Rien que d’en parler, ça le met en état de panique », m’explique une psychologue.

 

Émile et Benjamin, eux, se frottent les mains à l’idée de fuir cet univers cloisonné. Inséparables, les Quick et Flupke de l’unité, âgés d’une vingtaine d’années, ne manquent jamais une occasion pour se faire remarquer. Ce matin-là, c’est parti pour l’atelier cuisine, l’occasion de se plaindre du dosage de leur cocktail médicamenteux. « Avec leur truc, je sais plus bouger, c’est trop fort », clame le premier. «  Moi, je bavais pendant trois jours », se plaint l’autre.

Face à ces désarrois, « il n’y a pas de formule toute faite, répond le chef infirmier. Avant tout, on veut accompagner le patient à parvenir à vivre avec ce trouble sévère. Mais cela requiert de l’investissement et du temps ». Le temps, ils le prennent chaque vendredi lors d’un grand débriefing rassemblant toute l’équipe et organisé afin d’améliorer les protocoles délivrés et de répondre aux revendications. « Il faut trouver des compromis entre ce qu’il nous apparaît nécessaire et les réactions et exigences du patient. »

Au menu du jour : un tajine suivi d’un moelleux au chocolat. De quoi mettre l’eau à la bouche. Marie-Paule, l’infirmière qui dirige l’activité, emmène la bande de six volontaires. Après avoir fait les courses avec un budget serré, ils s’attaquent aux fourneaux dans un appartement aménagé en face de l’hôpital. Les blagues fusent, l’ambiance rappelle une curieuse colonie de vacances. La maladie ne surgit que par petites étincelles. Comme lorsque Jérôme s’étonne : « Elles sont coupées bizarrement, les carottes. Ça me rappelle des choses… »

Passements de jambes

Pour ceux qui ne se sentent pas l’âme d’un « Top Chef », direction le stade Chazal avec les kinés. Histoire de se prendre pour Eden Hazard le temps d’un extérieur du pied en lucarne. Jérôme y démontre des qualités impressionnantes. « J’ai passé des tests dans plusieurs grands clubs de la capitale il y a quelques années. J’aurais rêvé de pouvoir percer mais tout ça c’était avant. » Youss, tout juste débarqué à Titeca, manque, lui, totalement son passement de jambes et se montre apathique sur ce terrain schaerbeekois. « Il est encore un peu stone », me souffle un de ses coéquipiers.

Dans le suivi de certains patients, l’équipe me fait part d’un aveu d’impuissance et d’échec. « Hassan souffre énormément, il souhaiterait l’euthanasie ou au moins retourner en prison. Notre cadre le rend encore plus fou. » Par de petites et multiples attentions, le personnel veille au quotidien à soulager ces paniques et maux intérieurs. Et ce, au fil des années via des méthodes qui s’adoucissent. C’est qu’il y a 25 ans, se rappelle Martine, le protocole était plus rude. « Il y avait beaucoup de violence. Régulièrement, on usait de l’isolement avec contention et, à cause de la mauvaise organisation des horaires des gardes, chaque matin, les patients vivaient un calvaire : on les levait à 6 h et ils se retrouvaient allongés par terre dans le couloir sans café ni nourriture, le temps au personnel de nettoyer leur chambre. »

 

 

Désormais, les méthodes du corps hospitalier font preuve de beaucoup plus d’humanité. Et se montrent aussi parfois assez singulières comme l’illustre, ce qu’on appelle en interne, le « budget culturel », réservé à certains patients qui en font la demande. Il s’agit d’une somme de 50 € prélevée de l’argent de poche du malade, et destinée à couvrir les frais de quelques amours vénales, généralement du côté de la rue d’Aerschot près de la gare du Nord.

« C’est vrai que cette initiative peut choquer, souligne une infirmière. Mais il faut savoir qu’une partie de ces individus vivent parfois dans une telle misère affective et sentimentale que cette alternative apparaît comme leur seul moyen d’avoir des relations intimes. » Une pratique tolérée, mais pas encouragée et qui, à l’instar du domaine carcéral ou du secteur handicap, reste un sujet sensible chez Titeca.

« Chut, plus de bruit, c’est la ronde de nuit ! »

C’est mon dernier jour. Ou plutôt ma première nuit chez Titeca où chacun a regagné sa chambre. L’animation habituelle du hall d’entrée s’est évanouie avec les rayons du soleil, quoique… Dans l’unité HEGOA, deux infirmières s’attellent à la préparation des médicaments du lendemain en échangeant quelques boutades. «  C’est un autre rythme, un autre rapport aux patients, un fonctionnement totalement différent durant la nuit. Et puis, il y a une grande solidarité entre nous, me souffle la plus âgée des deux. Ce à quoi il faut veiller en priorité ? Les suicides ! » Pour se prémunir de telles tragédies, chaque heure, elles effectuent une ronde, lampe de poche à la main. Mais au-delà de ces aspects sécuritaires, leur travail consiste aussi et surtout à offrir une disponibilité et une présence rassurante. Des soins éminemment relationnels. Afin de mettre des mots sur les maux…

Pendant qu’Émile s’empiffre de chips aux pickles, Youssef disparaît sous la douche alors que Denis fume une cigarette à la fenêtre. « C’est l’école maternelle aujourd’hui, s’emporte la soignante, ils sont quatre par chambre, le manque d’intimité, ce n’est pas toujours évident à gérer. » Vers 2 h 30, le silence s’est enfin emparé de l’unité. Le cliquetis des serrures, un dernier geste de la main vers ces blouses blanches dans la nuit noire avant un ultime regard vers les murs de l’hôpital balayés par une pluie fine. Je pars. Je quitte ce lieu interlope peuplé d’âmes perdues et de héros ordinaires. Et j’ai un mal de tête de… zinzin.

Psychotiques, et non psychopathes…

Les patients internés à Titeca (entre 20 et 30) ont été jugés pénalement irresponsables d’un crime ou d’un délit, parfois très grave, qu’ils ou elles ont commis. À la suite d’une expertise psychiatrique médicolégale, on leur a reconnu un trouble mental qui a altéré leur capacité de discernement et de contrôle au moment des faits. La majorité des patients (90 %) souffrent de schizophrénie. « Cela cause de grandes difficultés à reconnaître la réalité, à gérer les émotions ainsi qu’à communiquer », explique Mohamed Stitou, infirmier en chef de l’unité durant plusieurs années. « On s’occupe de malades psychotiques et non de psychopathes », insiste Francisco Repiso, psychologue et coordinateur de l’unité. « Pour le psychopathe, tout est axé sur son plaisir, il s’affranchit des lois, des codes et des autres. C’est un profil anti-social et pervers comme Hannibal Lecter par exemple. Le psychotique, lui, va développer des délires et des hallucinations, distordant la réalité, et qui très rarement (2 % des cas seulement, NDLR) vont le pousser à commettre de terribles passages à l’acte. Mais il va développer des regrets et remords, contrairement au psychopathe ».

Quid des femmes ? Jusqu’en 2014, des patientes étaient intégrées dans l’unité d’internement de l’hôpital. « Une chambre leur était alors réservée mais il n’y avait pas assez de candidates, du coup on a dû stopper cette initiative », explique Julie, une membre du nursing. « On dénombre très peu de femmes sous ce statut d’internement, le choix de la direction a été finalement de leur réserver une unité spécifique où toutes les pathologies sont mélangées ». Elles sont une trentaine à résider au Centre Titeca en moyenne durant l’année.

Journée-type chez Titeca
8h : Lever suivi du petit déjeuner et de la prise des médicaments matinale.
9h : Séance d’information (ou Réunion communautaire) suivi de la distribution des bons de sorties et d’argent (5€ par jour en moyenne) auprès de l’assistante sociale. Certains peuvent sortir une heure, d’autres une journée entière jusqu’à 19h au plus tard.
9h-12h : Activités (groupes thérapeutiques, sports, ateliers ludiques, séance de kiné ou d’ergothérapie).
12h : Prise de médicaments et déjeuner.
13-17h : Activités (groupes thérapeutiques, sports, ateliers ludiques, séance de kiné ou d’ergothérapie).
17h : Prise de médicaments.
19h : Prise de médicaments et souper.
22-23h : Extinction des feux.


Titeca plie mais ne rompt pas

Fondé en 1852, le centre hospitalier Jean Titeca (CHJT) connaît une importante phase de reconstruction. Dans ses pierres déjà, puisqu’un nouveau bâtiment devrait sortir de terre à l’aube de l’an 2020. Dans sa chair aussi, après l’horrible fait divers survenu en 2016. Sept personnes avaient été attaquées au couteau par un patient au sein de l’unité pour adolescents. Traumatisme pour le personnel et conséquence immédiate en matière de sécurité : 600.000€ investis dans l’installation de caméras et d’un détecteur de métaux mais aussi dans la présence renforcée d’agents de sécurité. Situé en plein Bruxelles (à proximité de Meiser), l’hôpital compte actuellement plus de 180 patients répartis entre 9 unités. Ce qui cause parfois des soucis avec le voisinage en termes d’incivilités. « Des patients s’assoient parfois sur les pas de porte. Certains font du tapage, ce qui heurte les riverains », explique une infirmière en poste chez Titeca depuis plus de 25 ans. Une réunion avait donc été organisée par le bourgmestre Clerfayt à Titeca en présence de riverains et de la Direction de l’hôpital afin d’améliorer le vivre ensemble dans le quartier.

Repères
14 à 19 nouveaux patients internés accueillis chaque année à Titeca.
6 % de patients internés à Titeca ont commis un homicide.
3 patients internés à Titeca retournent en annexe psychiatrique chaque année suite à une rupture violente ou majeure de leurs conditions de libération à l’essai.
81 % des patients internés à Titeca proviennent directement de prison ou d’établissements de Défense sociale (structure de haute sécurité).
200€ à 500€ de quote-part mensuelle à payer par le patient (selon le statut lié à la mutuelle).
Plus de 4000 personnes actuellement sous le statut d’internement en Belgique.
« Interné », un véritable parcours du combattant

Théoriquement, la mesure « d’internement » s’établit autour de trois missions à faire cohabiter : protéger la société, soigner le malade et enfin le réinsérer dans les meilleures conditions possibles. Mais dans la pratique, cette équation est difficile à mettre en œuvre.

Suite à une décision rendue par le juge et appuyée par une expertise psychiatrique, le patient est envoyé au sein de l’annexe psychiatrique d’une prison lorsque le nombre de places le permet. Là, il peut y rester jusqu’à deux ans, et parfois même plus, avant d’être transféré dans une unité de soins d’un hôpital psychiatrique. Pour cela, la candidature du patient doit être approuvée par le Centre hospitalier. « A Titeca certains profils sont refusés », invoque Francisco Repiso. En effet, le programme thérapeutique n’est pas orienté pour une prise en charge de patients antisociaux ou pédophiles. L’hôpital accueille principalement des psychotiques dont certains ont en plus un handicap mental.

Répondre aux particularités de chacun

Une fois intégré, le patient de l’unité HEGOA suit un programme bien précis qui prend en considération ses particularités. « On ne veut pas servir du McDo à tout le monde », explique le Docteur Pierre Titeca. « L’idée, c’est de partir d’un socle commun et de répondre aux spécificités et besoins individuels ». La majeure partie des patients internés se révèlent désocialisés. A cause de la maladie et de l’enfermement. « Les conséquences sont terribles : en plus des ruptures avec l’entourage, le malade se retrouve totalement abandonné, sans revenus et parfois sans logement. »

Dans la dynamique de resocialisation, le travail est un facteur prépondérant de l’organisation de notre société, or le statut d’interné est synonyme de chemin de croix dans la formation et recherche d’emploi. « Un patient sous hospitalisation ne peut pas travailler, c’est la loi. Et cela est appliqué par la Mutuelle qui le déclare en incapacité. Il touche alors des indemnités du CPAS. Certains ont parfois le statut de Vierge Noire (allocation allouée aux personnes handicapées et incapables de travailler, NDLR) et touchent jusqu’à 1500 euros », explique Céline Salsac, l’assistante sociale. Mais cet argent est géré par leur administrateur de biens, généralement un avocat, une situation dont beaucoup s’offusquent. « Car ils ne peuvent pas jouir de leurs indemnités à leur guise et ils se sentent lésés ». Une parade face à cette interdiction de travailler est de pratiquer du bénévolat. Bryan donne ainsi des coups de main ponctuels aux « Petits Riens ». En attendant, certains suivent des cours par correspondance, mais ce type d’initiative reste rare.

Des durées d’hospitalisation qui varient

En théorie, à la sortie définitive de l’hospitalisation chez Titeca doit s’embrayer une autre structure pour le patient, et ce, en général après 18 mois. Il s’agit là bien entendu d’une moyenne. Pour certains patients, l’hospitalisation peut être plus courte ou plus longue en fonction de leur profil, de la sévérité de leur atteinte psychique, de leur capacité de rétablissement et d’autres facteurs si singuliers à chacun. De nombreux patients ont transité par l’unité HEGOA. C’est le cas de Baptiste notamment, qui fait le yo-yo entre les hôpitaux, résidences de soins, habitations protégées et retours par la case annexe psychiatrique en prison. «  C’est une maladie très vicieuse qui présente un symptôme problématique : ils ne se rendent pas compte qu’ils sont malades et qu’une structure est nécessaire à leur rémission. Du coup, ils n’adoptent pas les bonnes stratégies pour accélérer leur liberté ».

Un autre frein au processus de réinsertion provient également des lourdeurs et lenteurs de la justice et de la bureaucratie. D’autant que ces individus sont soumis aux mêmes contraintes judiciaires que n’importe quel citoyen. « Il faut trouver le juste dosage dans la responsabilisation au niveau médico-légal tout en réduisant au maximum les risques pour la société. Mais l’humanisme a un coût et il faut y investir davantage. C’est précieux ! », clame Pierre Titeca.

Néanmoins, on observe un mouvement plutôt positif dans les libérations définitives accordées par la machine pénale. « Ces quatres dernières années, on en dénombre jusqu’à dix. Alors qu’entre 2004 et 2014, je ne me rappelle que d’un seul patient en aillant profiter », conclut le psychiatre.

Une hospitalisation, trois étapes

Première phase : « l’accueil ». Le patient s’acclimate à l’unité, aux autres internés et découvre l’équipe durant les premières semaines du séjour.

Deuxième phase : « La mise au travail ». L’individu est pris en charge par une équipe multidisciplinaire (médecins, infirmiers, psychologues, éducateurs, assistants sociaux, criminologues, kinésithérapeutes, ou encore ergothérapeutes (Ndlr : soit une vingtaine de personnes) afin d’organiser son quotidien et sa rémission durant 6 à 12 mois.

Troisième phase : « Le projet de sortie ». De nombreuses pistes s’offrent au patient après l’hôpital psychiatrique dans sa quête de sortie définitive. Les plus autonomes déménagent dans un appartement privé, ce qui est très rare. D’autres retrouvent le domicile familial. Certains intègrent une communauté thérapeutique où ils jouissent de leur propre chambre. Il y a les Initiatives d’Habitations Protégées (IHP), sorte de collocations supervisées par une équipe pluridisciplinaire et mobile. Enfin, les Maisons de Soins Psychiatrique (MSP) sont des structures résidentielles qui proposent un encadrement 24h/24 par une équipe multi-disciplinaire.

Nouvelle loi sur l’internement : enfin la bonne?

Pointé du doigt par la Cour européenne des Droits de l’homme, l’Etat belge s’est résolu à instituer une nouvelle sur l’internement en 2016. Nécessaire, mais réellement suffisante ? Bilan après deux ans.

Initialement, c’est en 1930 que la première loi « d’internement » appelé aussi de « défense sociale » est mise sur pied. Elle subit plusieurs aménagements introduits principalement en 1964. En 2007, une initiative est développée mais jamais entrée vigueur. On observe ensuite une accélération dans la dynamique institutionnelle avec la loi de 2014, remplacée par celle de 2016, qui est désormais d’application.

Pour de nombreux observateurs, cette loi était nécessaire d’autant que la Belgique a été condamnée à de nombreuses reprises par la Cour européenne des droits de l’Homme concernant le principe d’annexe psychiatrique en prison où les carences en soins sont démontrées.

Cette loi de 2016 s’illustre par une nouvelle structure encadrant l’exécution de la mesure pour l’interné. Le juge est désormais encadré par deux assesseurs (un psychologue clinicien et un spécialiste en réinsertion sociale) via une nouvelle chambre de protection sociale.

Voilà pour le cadre mais concrètement, quels sont les véritables avancées et les zones obscures de cette nouvelle législation ?

Les +

♦ Cette nouvelle loi se distingue par un circuit pénal qui a désormais restreint le recours à l’internement. Dans le passé, l’accent était mis sur le trouble mental grave et non sur la nature du délit. Désormais, le recours à l’internement ne pourra pas s’appliquer pour la petite délinquance.

♦ Les droits du patient sont également davantage pris en considération via un accès au dossier simplifié. On observe aussi que l’interné jouit de plus de flexibilisation dans ses sorties notamment.

♦ Autre nouveauté positive : lorsqu’on procède à une expertise psychiatrique, le patient peut être assisté d’un avocat ou un médecin de son choix. Si de nombreux experts-psychiatres se révèlent très précautionneux, plusieurs témoignages recueillis font état de diagnostics rendus parfois en quelques minutes. Et aux conséquences courant sur plusieurs années voire toute une vie.

Les –

♦ Malgré les aménagements de la loi, le recours à l’annexe psychiatrique reste d’application. Cet internement toujours prévu en prison est intolérable pour la Ligue des droits de l’homme notamment.

♦ Concernant les individus étrangers en séjour irrégulier, ceux-ci devront rester en institution. Une mesure qui apparaît contradictoire par rapport au trajet de soins défendu par la loi et qui apparaît comme « populiste », « répressive », et liée à la nouvelle majorité gouvernementale selon de nombreux professionnels du secteur.

♦ Lorsqu’un interné est également condamné pour un autre délit, ce dernier est alors jugé de la même manière que n’importe quel autre citoyen, sans que son handicap soit pris en considération.

La Folie dans la culture
A travers ses représentations outrancières, la maladie mentale absorbe des stéréotypes qui alimentent des angoisses irrationnelles auprès du grand public. Quelques œuvres parviennent à démonter ces clichés sur le milieu psychiatrique.
Voici une petite liste non-exhaustive de productions élémentaires en la matière.
Livres :
Albert Londres, Chez les fous, Editions du Rocher.
Nellie Bly, 10 jours dans un asile, Sous-Sol.
Bandes-dessinées :
Claire Le Men, Le syndrome de l’imposteur, La Découverte.
Lisa Mandel, HP (en deux tomes), Editions L’Association.
Films :
La nef des fous – 85′ – Belgique – Réalisé par Eric D’Agostino & Patrick Lemy.
12 jours – 87′ – France – Réalisé par Raymond Depardon.
Webdoc :
Internement.org – Réalisé par l’ASBL L’Autre Lieu.