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Les clés du modèle allemand (2) : une main-d'œuvre hautement qualifiée et bassement payée

Berlin est présentée comme un « pôle d’implantation compétitif » bénéficiant d’une main-d’oeuvre « nombreuse et hautement qualifiée ». Quels types d’entreprises viennent élire domicile à Berlin ? Quels avantages ces sociétés y trouvent-elles ?

30-03-2012 Alter Échos n° 335

Selon le site de la ville de Berlin, un tiers des cinquante plus grandes entreprises du monde ont un bureau dans la capitale allemande. Berlin est présentée comme un « pôle d’implantation compétitif » bénéficiant d’une main-d’oeuvre « nombreuse et hautement qualifiée ». Quels types d’entreprises viennent élire domicile à Berlin ? Quels avantages ces sociétés y trouvent-elles ?

Les petites et moyennes entreprises constituent le gros des troupes des employeurs berlinois. Le secteur des services et du commerce y est très largement représenté. Berlin est également le berceau de nombreuses start-up. Comme le précise le site de la ville, au cours des dix dernières années, plus de 100000 emplois ont été créés dans le secteur privé des services. Il convient de rappeler que la ville reste malgré tout assez pauvre. Ce n’est qu’en 2007 qu’elle a, pour la première fois, de son histoire affiché un excédent budgétaire. Son taux d’endettement faiblit lentement et dépasse toujours les 62 milliards d’euros, ce qui est assez conséquent si l’on compare avec des villes comme Bruxelles (467 millions d’euros) ou Paris (2 800 millions d’euros).

Marketing en ligne : l’Eldorado berlinois

S’il est un domaine d’activité qui ne cesse de se développer à Berlin, c’est bien celui du marketing en ligne. Les agences proposant exclusivement ce service poussent comme des champignons aux quatre coins de la capitale. Voilà qui suscite la curiosité et donne envie d’en savoir plus sur cette branche si dynamique ! En quoi consiste concrètement la mission de ces agences ? En l’amélioration de la visibilité sur Internet de telle ou telle entreprise. Autrement dit, la firme fait appel à ce type d’agence afin de voir son propre site grimper de manière significative dans la liste des résultats obtenus via une recherche sur Google. Ce service d’optimisation du référencement a particulièrement le vent en poupe depuis quelques années à Berlin. Un phénomène dont il faut se réjouir ? Pas vraiment, si l’on observe les conditions de travail offertes par les agences en question. Nous avons rencontré Michael, 29 ans, diplômé en marketing et commerce.

Le jeune Allemand, originaire de Hambourg, nous raconte son expérience dans l’un de ces temples des NTIC.

« Il y a une chose qu’il faut savoir : dans ce domaine, c’est très simple de trouver quelque chose… en tant que stagiaire », nous met en garde le jeune homme. En 2009, Michael, fraîchement diplômé, se met en quête de son premier emploi. Quelques mois plus tard, lorsqu’il lit le descriptif du job sur une annonce, l’excitation et l’enthousiasme gagnent son cœur : certes, il s’agit d’un stage, mais étant donné les compétences demandées, il se dit qu’il aura sûrement – au contact de collègues à l’expérience confirmée – la chance de développer les savoir-faire acquis au cours de ses six années d’études. Michael ne fait ni une ni deux et contacte l’entreprise sur le champ. La réponse ne s’est pas fait attendre : quelques heures plus tard, le jeune diplômé est convié à un entretien qui se déroulera la semaine suivante.

Le jour J est arrivé, Michael, pimpant et déterminé, se rend à l’adresse où se situe l’agence de marketing. Le jeune homme avoue avoir été tout de suite charmé par la beauté du lieu : une ancienne usine remise au goût du jour. « Je me suis senti chanceux en pénétrant dans l’enceinte de l’établissement, j’avais l’impression de faire partie de quelque chose de convoité ». Après de longues minutes de recherche, perdu dans les méandres de l’édifice, Michael se retrouve enfin devant la porte de la société qui le fait déjà un peu rêver. Le voilà qui pénètre enfin dans l’entreprise…

« Ce qui m’a tout de suite sauté aux yeux, c’était l’âge de mes potentiels collègues : ils avaient l’air tous tellement jeunes ! ». Michael, ne sachant s’il fallait se réjouir ou non de cette information, passe l’entretien sans embûche. Les conditions du contrat sont claires : 40 heures par semaine, 600 euros par mois (soit 490 euros nets), renouvelable au bout de trois mois. Michael, comme tout jeune dans cette position, signe le contrat avec le sourire, convaincu qu’il se livre là à une forme de sacrifice financier qui finira malgré tout par le faire avancer dans sa vie professionnelle.
 
La première semaine passée dans l’établissement le fera très rapidement déchanter. La composition de l’équipe laisse Michael très perplexe. « Au bout de trois jours et après avoir discuté avec l’intégralité des employés, j’ai constaté que nous étions 25 stagiaires guidés par trois managers de projets, et que c’était comme ça toute l’année », nous raconte-t-il. Un choix économique de l’entreprise qui vient expliquer le jeune âge de l’ensemble des recrues !

« Certains stagiaires étaient là depuis neuf mois, faute de trouver un meilleur emploi et se disant qu’après tout, c’était mieux que de ne rien faire », mentionne le jeune Allemand. Le contraste entre l’aspect chic du bâtiment et les conditions de travail proches de celles d’un atelier clandestin fait froid dans le dos. L’entreprise pouvait se prévaloir d’être l’une des agences les plus reconnues de la ville : jouissant d’une main-d’œuvre abondante et bien formée qu’elle rémunérait moins de quatre euros de l’heure, elle pouvait en effet proposer la prise en charge d’un projet à un prix défiant toute concurrence. On imagine aisément la facilité avec laquelle l’agence remplissait son carnet de commandes.

Des agences comme celle-ci, il y en a des dizaines d’autres dans la ville. Toutes accueillent les jeunes, allemands et étrangers, à bras ouverts, ventant la hiérarchie assez plate qui règne dans l’entreprise et qui confère à la start-up une atmosphère à la fois cool et tendance. Un effet de mode qui cache une réalité peu reluisante. Sous-payer les 9/10e de ses effectifs est-il l’unique moyen pour une entreprise d’assurer sa viabilité ? Le gouvernement allemand n’estime-t-il pas avoir un rôle à jouer dans la régulation de cette organisation du marché du travail sans foi ni loi ?

On comprend dans ces conditions la raison pour laquelle Berlin attire autant de jeunes entreprises. Il n’est pas rare non plus de voir certaines firmes étrangères délocaliser leurs services dans la capitale allemande. Tout comme les agences de marketing en ligne, les centres d’appel inondent le marché de l’emploi berlinois. Là encore, on reste profondément dubitatif quant aux conditions de travail. Si les calls centers ne se paient pas le luxe de ne fonctionner qu’avec des stagiaires, ce n’est pas pour autant qu’ils rémunèrent décemment leurs employés. Maria, agent d’appel pendant six mois dans le call center de l’une des plus grosses entreprises allemandes, se souvient : « Je devais prendre les appels en français, anglais, espagnol et allemand, être disponible de 8 h à 22 h, du lundi au vendredi, avec un week-end de libre par mois et je gagnais 7 euros de l’heure ». Qui penserait qu’une personne quadrilingue était rémunérée aussi peu dans le pays le plus riche de l’Union européenne…

Recours abusif aux free-lance

Stagiaires à long terme et salaires low cost ne sont pas les seuls éléments inquiétants du paysage entrepreunarial de la capitale allemande. Il est une autre pratique qui ne cesse de se développer : le recours aux free-lance. Selon l’Institut de la recherche sur les PME situé à Bonn, l’Allemagne comptait 4,3 millions de travailleurs indépendants en 2010. Comme dans les autres pays de l’UE, ce “statut” se caractérise par l’absence de cotisation sociale à payer par le client. C’est donc au travailleur indépendant de se soucier de sa sécurité sociale, de son assurance chômage et de sa retraite. Tout est à sa charge, et c’est pour cette raison qu’un f
ree-lance est généralement bien plus rémunéré qu’un employé classique. Mais là encore, Berlin fait office d’exception. Domaines des médias, de la traduction, des relations publiques et même de la restauration, tous font appel aux free-lance.
 
Marcel, 32 ans, diplômé en communication, était à la recherche d’une opportunité professionnelle dans sa branche. Un beau jour, il reçoit dans sa boîte e-mail une annonce prometteuse. « Il s’agissait de rédiger des textes publicitaires pour une agence de comm’ située à Hambourg », précise-t-il. Tarif proposé pour cette mission ? Huit euros de l’heure. « J’ai contacté la responsable des ressources humaines pour évoquer les tarifs terriblement bas que la société proposait », nous explique Marcel. En fin de journée, la sentence est tombée. « Elle a reconnu qu’ils étaient très en dessous des tarifs normalement en vigueur pour ce type d’emploi. Et elle a tout simplement terminé son e-mail en précisant, mot pour mot, que des gens prêts à écrire pour ce prix-là, il y en avait… »

Le statut de free-lance est intéressant pour le commanditaire et devrait normalement l’être également pour le travailleur indépendant. « Mais avec 8 euros de l’heure, impossible de se payer l’assurance maladie que propose la caisse privée à 250 euros par mois », indique Michael. Les entreprises font de plus en plus appel aux free-lance, dont elles n’hésitent plus à réclamer les services à un rythme quotidien. Le statut de free-lance correctement payé se livrant à une mission ponctuelle pour une entreprise a donc évolué d’une manière peu encourageante. Il est devenu l’occasion pour bon nombre d’employeurs d’avoir recours, une fois encore, à des travailleurs compétents très rentables, auprès desquels ils ne doivent s’acquitter d’aucune charge.

L’expérience d’Emmanuelle, qui vient de fêter ses 31 ans, ne diffère pas vraiment de celle de ses compagnons de galère. « En tant que free-lance, tu es sous-payée, ou payée en retard ou pas payée du tout », explique la jeune femme, qui a déjà auparavant travaillé à Londres et à Paris. « Berlin se cache son statut de ville cheap pour laisser les employeurs appliquer les conditions qu’eux-mêmes décident et aucune loi ne nous protège contre cela », continue la jeune femme.

Une croissance au beau fixe avec de sombres nuages précaires

Le récit de ces multiples expériences invite sérieusement à remettre en cause le supposé succès du modèle allemand. Certes, les chiffres relatifs à la situation économique d’outre-Rhin peuvent aisément susciter la jalousie de la part des autres Etats membres de l’UE. Pour autant, les paramètres qui garantissent ces résultats spectaculaires s’avèrent peu réconfortants. Mini-jobs précaires, aides de l’Etat atrophiées, main-d’oeuvre sous-payée et prestations sociales à l’accès restreint : il semblerait bien que les citoyens allemands, jeunes et moins jeunes, abdiquent en silence, face à un système qui les met au pied du mur chaque jour un peu plus. Les indicateurs de croissance sont peut-être au beau fixe pour 2011 en Allemagne avec un 3 % bien supérieur aux indicateurs de 1,9 % pour la Belgique, 1,7 % pour la France ou encore 1,2 % pour les Pays-Bas. Mais fermer les yeux sur la réalité quotidienne des individus qui composent la société allemande relèverait de la méprise, sinon de l’imposture.

Sandrine Warsztacki

Sandrine Warsztacki

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