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Le Vieux Marché, un biotope en danger

Après 148 ans passés sur la place du Jeu de balle, le «marché aux puces» est toujours au cœur d’une relation d’amour-haine avec les autorités. La gestion des récents confinements en est une nouvelle démonstration. Un article du journal «Pavé dans les Marolles».

© Flickrcc Kotomi_

À Bruxelles, l’existence d’un marché de loques, vieilleries, nippes et ferrailles remonte au Moyen Âge et c’est en 1640 qu’une place est aménagée sur le pré des Foulons pour accueillir le Oude Merct. C’est la place du Vieux Marché, qui deviendra ensuite la place Anneessens. « La pouillerie et les puces » qui s’y déploient chaque jeudi s’avèrent peu compatibles, en 1867, avec le voûtement de la Senne et le réaménagement du centre-ville destiné à attirer une population bourgeoise. « L’étalage de vieilles ferrailles, etc., qui se fait sur la place du Vieux Marché, nuit considérablement à l’aspect des nouveaux boulevards centraux », tonne l’échevin Lemaïeur au conseil communal en février 1873. La Ville de Bruxelles décide alors son transfert dans le quartier populaire des Marolles, sur la place du Jeu de balle créée au début des années 1860 à l’emplacement de l’ancienne usine de locomotives de la Société du Renard, fraîchement rasée pour le percement de la rue Blaes.

Le 15 mars 1873, le Neuwen  Met prend possession des 7.000 m2 de la place. D’emblée il attire des nantis recherchant l’objet rare, des curieux en quête de curiosités et une population démunie qui s’y équipe à petit prix. En 1919, il est autorisé à ouvrir le dimanche, jour de repos des « gagne-petit », les bourgeois le fréquentent plutôt en semaine. Les week-ends actuellement, on y voit surtout des touristes, pour qui c’est le second endroit à visiter après la Grand-Place. Ici, chaque achat est négociable, les prix pouvant aller de quelques centimes à plusieurs milliers d’euros, selon l’objet, le profil du chineur ou l’heure de la journée.

Obtenir un marché aux puces sans puces ?

L’accès à la vente, initialement accessible à tous, est réservé aux professionnels. Aujourd’hui, on dénombre environ 200 échoppiers détenant un abonnement et partageant les 450 emplacements du Jeu de balle avec les « volants » qui payent leur place à la journée, sans oublier tous les ouvriers qui les secondent et dont c’est souvent l’unique source de revenus. « Leurs droits de premiers occupants doivent demeurer sacrés. Ce sont eux qui ont fait vivre, depuis tantôt un siècle, ce quartier qui s’est peuplé de nombreux magasins », écrit en 1960 le journaliste Louis Quiévreux dans un article intitulé (déjà !) « Il ne faut pas tuer le Vieux Marché ».

Du côté des autorités, la tentation est grande de développer davantage le potentiel événementiel de la place (concerts, bal national) et d’attraction touristique des Puces.

Car s’il est indéniable que Den  Met est au cœur de l’économie, du rythme de vie, du mélange social, du folklore et de l’atmosphère des Marolles ; que des centaines d’artisans, commerces et établissements Horeca s’alimentent en marchandises ou attirent leur clientèle grâce à lui ; et qu’il s’agit du maillon essentiel d’une filière de recyclage utile à toute la ville ; cet écosystème fondé sur la récupération de biens usagés est fragile et repose sur des équilibres particuliers.

Sept rois, 83 gouvernements et deux guerres mondiales après son installation dans les Marolles, on entend parfois dire que « le marché n’est plus ce qu’il était ». Un commentaire qui a souvent des relents de racisme envers les brocanteurs d’origine immigrée, plus nombreux depuis les années 1970, et envers une marchandise dont la qualité aurait baissé. Cette marchandise ne reflète pourtant que l’évolution de la production d’objets de première main (il fut une époque où Ikea n’existait pas), mais elle est aussi conditionnée par la concurrence du marché d’antiquaires hebdomadaire du Sablon créé en 1960 (point de départ du processus de sablonisation qui a étendu l’antiquité de luxe à la rue Blaes et la rue Haute) ou encore par celle des brocantes de particuliers autorisées depuis les années 1970…

Du côté des autorités, la tentation est grande de développer davantage le potentiel événementiel de la place (concerts, bal national) et d’attraction touristique des Puces. Ces velléités de transformation se traduisent notamment par des tentatives d’aseptiser le marché et d’en expurger les brols. Il y a quelques années, un projet de règlement visait ainsi à interdire à la fois l’usage des caisses en carton utiles à déballer les objets et l’usage des bâches utilisées en cas de pluie, pour imposer des caisses en plastique, des tables-présentoirs et des tentes blanches… Quant au nombre d’emplacements par échoppier, il a été limité afin d’inciter ceux-ci à trier préalablement la marchandise lors des arrivages de vide-greniers.

Par ailleurs, alors que le Vieux Marché est une source directe et indirecte importante de revenus pour la Ville de Bruxelles, celle-ci considère qu’elle dépense trop d’argent dans le nettoyage de la place, et ne s’est jamais décidée à trouver des solutions justes et pérennes à la problématique du stationnement des camionnettes des échoppiers, ni à celle de l’élimination des déchets. Les marchands sont ainsi régulièrement montrés du doigt comme responsables de dépôts clandestins, mais une solution structurelle telle la création d’une déchetterie-ressourcerie locale a été écartée à plusieurs reprises.

La pression s’exerce aussi au niveau urbanistique. D’une part, les autorités tentent de limiter le stockage de marchandises dans les rez-de-chaussée commerciaux avoisinants, alors que cela facilite le transport par charrette plutôt que par camionnette. D’autre part, des projets de réaménagement font régulièrement surface… En 1980, le bureau d’urbanisme Group Planning est mandaté pour redessiner le Jeu de balle, en limitant les usages liés à l’activité du marché (installation de potelets, de bancs, rétrécissement de la voie carrossable…). Ce plan ressortira en 1997 et fera l’objet d’une levée de boucliers. Deux ans plus tard, la Ville veut remplacer les pavés en porphyre de la place par des cubes de béton : nouvelle mobilisation et lancement d’une campagne de parrainage des pavés.

En 2014, c’est la construction d’un parking sous la place qui augure un chantier de plusieurs années, impliquant le déplacement « temporaire » du marché et la concession du réaménagement de l’espace public à des investisseurs privés. L’échevine Els Ampe (mobilité) annonce le « lifting » des lieux, tandis que sa collègue Marion Lemesre (commerce) précise que l’opération « permettra aussi d’attirer des riverains avec une meilleure capacité contributive », rêve des édiles communaux dans ce quartier qui compte de nombreux locataires sociaux. Là encore, la mobilisation est très importante, et le projet de parking rapidement abandonné. Des associations introduisent une pétition de classement, mais, malgré l’avis positif de la Commission royale des monuments et sites, le gouvernement refuse le classement de l’ensemble. Seul l’abri antiaérien situé sous la place sera classé.

Le Vieux Marché est l’unique brocante au monde à battre le pavé 365 jours par an. Jusqu’à présent, seul le confinement de 2015 (attentats de Paris) l’avait arrêté quelques jours… ce que même
la Seconde Guerre mondiale n’avait pas réussi à faire.

369 jours sans marché

L’un des aspects remarquables de la présence ininterrompue du Vieux Met sur la place du Jeu de balle, c’est que celle-ci est aujourd’hui l’un des rares espaces publics bruxellois quasi inchangés depuis 1873. Mais les défauts d’entretien de la voirie et du pavage procurent aux autorités un éternel prétexte à des projets de réaménagement. Le dernier en date est porté par le contrat de quartier durable Les Marolles et a suscité un nouvel émoi en 2017. La commune a fini par concéder qu’elle se contenterait de rénover la place à l’identique, sans entraver la tenue du marché, mais, quatre ans plus tard, un brouillard plane toujours sur ses réelles intentions.

Le Vieux Marché est l’unique brocante au monde à battre le pavé 365 jours par an. Jusqu’à présent, seul le confinement de 2015 (attentats de Paris) l’avait arrêté quelques jours… ce que même la Seconde Guerre mondiale n’avait pas réussi à faire – à l’époque, c’est d’ailleurs dans la rue des Radis, à deux pas de là, que le marché de contrebande s’était établi.

Le 14 mars 2020, l’épidémie de Covid-19 interdit tous les marchés en plein air. La mesure dure deux mois pour les marchés alimentaires et trois mois pour les brocantes. Leur réouverture est conditionnée par un nombre d’étals limité. Le Vieux Marché peut reprendre le 21 juin 2020, mais amputé de trois jours par semaine : une décision communale qui se justifie par les frais de sécurité (barrières, stewards payés en chèques ALE), mais qui persistera plusieurs mois, malgré l’assouplissement des protocoles fédéraux… Pour nombre d’observateurs, l’administration communale a saisi l’occasion pour réduire ses frais de nettoyage et « civiliser » le Vieux Marché en sélectionnant les échoppiers (les « volants » furent exclus pendant quelques semaines) et en contrôlant davantage l’économie parallèle qui s’y pratique.

Le 14 octobre 2020, les brocantes en plein air sont à nouveau interdites, contrairement aux autres marchés, et alors que les brocantes d’intérieur peuvent rouvrir dès décembre. Pendant sept mois, le gouvernement fédéral reste sourd aux doléances des marchands, aux courriers de l’échevin du commerce, tout comme à la pétition, aux casserolades et autres manifestations organisées par des chineurs, habitants et commerçants… Il faudra attendre une rencontre avec le ministre des Classes moyennes, en avril 2021, pour que celui-ci comprenne le problème et mette fin à cette discrimination en introduisant une distinction légale entre des brocantes régulières et professionnelles, et des brocantes occasionnelles de particuliers.

Le 8 mai 2021, le Vieux Marché a enfin repris, même s’il faudra attendre un mois pour qu’il retrouve son rythme quotidien. Le territoire de la débrouille, des découvertes improbables, des rencontres imprévues et des solidarités informelles est de retour sur les pavés du Jeu de balle et la vie du quartier a aussi retrouvé son rythme. Mais pour combien de temps encore ?

Né d’un réseau informel de connaissances nouées autour de la Plateforme Marolles qui s’est battue contre la construction d’un parking sous la place du Jeu de balle, Pavé dans les Marolles est un petit journal gratuitement distribué dans une cinquantaine de lieux du quartier, un site à consulter, une page Facebook où s’abonner, fait par des habitants et usagers (qui ne partagent pas toujours les mêmes idées), pour raconter, pour s’amuser, faire des pieds de nez, et ne pas s’en laisser conter par les contrats de quartier…

http://www.pave-marolles.be

Agence Alter

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