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Justice

La mobilité derrière les barreaux

Qu’elle soit physique, sociale, professionnelle, la mobilité est devenue une nouvelle obsession de notre société. Au point que le discours mobilitaire auraitpénétré jusqu’au sein des prisons ?

22-02-2011 Alter Échos n° 310

Qu’elle soit physique, sociale, professionnelle, la mobilité est devenue une nouvelle obsession de notre société. Au point que le discours mobilitaire auraitpénétré jusqu’au sein des prisons  ? C’est ce que postule Christophe Mincke1, docteur en droit, sociologue et professeur aux Facultés universitairesSaint-Louis.

AE  : Avec Bertrand Montulet, de la Haute école Charlemagne, vous avez développé une théorie sur ce que vous appelez « l’idéologie mobilitaire»2. Pouvez-vous nous résumer de quoi il s’agit en quelques mots  ?

De nos jours, on est confronté à un nouveau discours qui se centre sur la mobilité. Mobilité qui ne se limite pas aux déplacements physiques, mais qu’il fautanalyser dans un contexte plus global. La mobilité se définit comme un mouvement dans l’espace au cours d’un certain laps de temps. Mais cet espace n’est pasuniquement physique. Il est aussi social, religieux, conceptuel, familial… Tout se passe comme si notre développement individuel et collectif dépendait de l’adoption decomportements mobiles. Il s’agit pour l’individu d’être ouvert aux opportunités professionnelles, amoureuses, culturelles, qui se présentent à lui.

Non seulement on valorise la mobilité, mais elle est devenue obligatoire. Ce qui se marque par l’émergence de quatre impératifs que sont l’activité, l’activation, laparticipation et l’adaptation.

AE  : Actuellement, vous travaillez sur la question de l’idéologie mobilitaire dans les prisons. Pourquoi ce choix  ?

Pour voir si notre théorie sur l’idéologie mobilitaire fonctionne, la meilleure façon c’est de la tester dans un domaine où elle n’a rien à faire a priori. Laprison est le symbole même de l’immobilisation. Si on y trouve des traces de l’idéologie mobilitaire, alors on aura démontré toute la force de ce discours.

En tant que pénaliste, c’est assez naturellement que je me suis intéressé aux travaux préparatoires de la loi, adoptée le 12 janvier 2005, sur l’administrationdes établissements pénitentiaires et le statut juridique des détenus. Les travaux parlementaires sont un discours public. Ils reflètent l’ensemble desconsidérations prises par des hommes politiques comme vision acceptable de ce qu’est la prison.

AE  : La prison symbole de l’immobilité, ça paraît évident d’un point de vue physique, mais pour le reste  ?

L’individu n’est pas seulement immobilisé physiquement, mais retranché de la société. Il est privé de ses droits civils et politiques, ne cotise plus pour sapension, perd son droit à des allocations. La prison est un lieu d’immobilité physique, mais aussi de cloisonnement. On catégorise les détenus. Les fonctions au sein dupersonnel sont clairement différenciées.

Il y a aussi une dimension d’immobilisation liée au temps. Dans le projet carcéral de départ, il y a l’idée de retrancher une durée de la vie de quelqu’un. De lepunir en faisant de cette période un temps mort, une période gâchée de sa vie.

AE  : Et ces traces du discours mobilitaire, les avez-vous trouvées  ?

On est passé d’une immobilité pénible, où l’absence de mobilité est une peine, à une mobilité éprouvante, c’est-à-dire, une miseà l’épreuve en forme de mobilité. Les quatre impératifs de l’idéologie mobilitaire [NDLR activité, activation, participation et adaptation] sont trèsprésents dans le discours parlementaire. La loi est émaillée d’appels à l’activité. Et l’activation est au fondement même de la loi. Quand quelqu’un rentre enprison, il est incité à faire un plan de détention décrivant ses projets pour sa période d’incarcération  : apprendre à lire, faire unemédiation avec la victime, régler un problème d’assuétude…

L’idée d’un détenu dépossédé de lui-même, devenu un jouet aux mains de l’administration pénitentiaire, est une figure repoussoir pour les auteurs dela loi. Et le remède pointé c’est la participation. La prison est décrite comme un grand projet collectif qui implique autant la direction que le personnel et les détenus.C’est dit explicitement dans la loi  : « La prison en tant que telle n’a pas de sens, le sens c’est le détenu qui le lui donne. » L’idée d’adaptation aussi estomniprésente. Il faut travailler sur soi, reconnaître sa faute. Les prisons sont pleines de gens qui considèrent qu’ils ne sont pas vraiment responsables, que le juge étaitincompétent… Si cette attitude de rejet de la décision extérieure était admise dans le cadre de la justice classique, dans le cadre d’une justice réparatrice, onattend du détenu qu’il puisse réfléchir sur soi, changer, s’adapter.

AE  : Ce changement de discours s’applique-t-il également au personnel pénitentiaire  ?

Oui. Et c’est particulièrement vrai pour l’adaptation. Dans les travaux parlementaires, on demande aux membres du personnel de faire preuve de discernement et de souplesse par rapportà l’application du droit, de ne pas être trop procédurier, d’avoir du feeling. Il y a aussi des références au personnel dans les appels à laparticipation.

AE  : Le discours c’est une chose, le terrain c’en est une autre…

Tout à fait. On est face à un discours produit par des parlementaires. C’est très éloigné des réalités du terrain. Il faudrait pouvoirétudier son application sur le terrain également.

Il y a une pression sur la prison pour qu’elle change. Mais la prison est une institution qui a une capacité de résistance extrêmement forte. On est dans un contexte oùil y a des habitudes bien ancrées, un personnel qui est là parfois depuis trente ans. Rappelons-nous les mobilisations syndicales qui ont précédé l’application dela loi. La question de l’espace physique de la prison se pose aussi. Des prisons comme Saint-Gilles et Forest ont été fondées au 19e siècle sur des conceptionsde l’emprisonnement classique.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que ce discours mobilitaire n’est pas le seul à prévaloir pour l’instant. Il y a des discours sécuritaires qui coexistent, mêmes’ils sont plus difficiles à tenir publiquement, et qui prônent un raidissement. Le recours à la prison et à la détention préventive est d’ailleurs enaugmentation.

AE  : Ce discours mobilitaire, ce n’est pas aussi une façon de se donner bonne conscience  ?

On doit s’interroger sur le statut de ce discours. Y-a-t-il une réelle volonté de réformer la prison  ? Ce qui est positif. Ou assiste-t-on au développement d’undiscours de plus destiné à légitimer la prison et qui aura peu de poids sur les pratiques  ? Alors, ce n’est qu’un écran de fumée. Dire qu’on va normaliserl’
espace carcéral, c’est nier le fait que la prison ne sera jamais un endroit comme un autre. Je ne plaide pas pour la fin de la prison, mais au moins pour qu’on regarde en face ce qu’on faitaux gens !

AE  : Dans vos écrits sur l’idéologie mobilitaire, vous dénoncez les souffrances que les impératifs d’activation et d’adaptation peuvent faire peser sur lespopulations les plus fragiles. L’idéologie mobilitaire serait-elle devenue la panacée une fois appliquée à la prison  ?

Les questions qui se posent dans le cadre plus général de l’idéologie mobilitaire sont applicables ici aussi. La population des prisons est socialement, culturellement etéconomiquement défavorisée. Donc mal placée pour répondre de façon favorable à ces sollicitations mobilitaires. Il y a un piège qui consisteà faire croire que tout est possible et qu’on peut faire une prison humaine. D’avoir un discours culpabilisant  : « On t’a donné la possibilité, on t’aproposé un plan de détention, si t’es incapable, c’est de ta faute. » Etre mis en prison, c’est déjà quelque chose de très dur en soi. Et au-delà,il y a encore une épreuve. Il faut faire la preuve de sa valeur selon une échelle où la valeur suprême, c’est la mobilité.

Agenda  : Christophe Mincke et Bertrand Montulet donneront une lecture publique sur l’idéologie mobilitaire le 2 mars à l’Académie royale deBelgique  : « La mobilité pour elle-même. L’émergence du discours mobilitaire. » De 17 h à 19 h au Palais des Académies, rueDucale, 1 à 1000 Bruxelles – site  : www.academieroyale.be

1. Christophe Mincke, Centre d’études sociologiques, FUSL :
– adresse : bd du Jardin botanique, 43 à 1000
– tél.  : 02 211 78 22
– site  : www.mincke.be
2. Lire à ce propos le numéro 64 de la revue Politique d’avril 2010 consacrée à« la nouvelle obsession de la mobilité ».

Sandrine Warsztacki

Sandrine Warsztacki

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