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« Il faut une véritable transition de civilisation »

Ancien résistant, sociologue, philosophe et directeur de recherches émérite au CNRS, Edgar Morin est une conscience du siècle. Dans «L’Aventure de la Méthode» (Seuil), ce pétillant nonagénaire réussit le tour de force de fondre en une seule vie des décennies de recherches fondamentales, d’engagements civiques et de pensées morales ou spirituelles. En amont de la conférence qu’il donnera au Brussels Creative Forum ce samedi 28 août, il s’est confié à Alter Échos, dans son appartement à Paris.

28-08-2015
(c)N.Prébende

Philosophe du destin terrestre, Edgar Morin donnera une conférence au Brussels Creative Forum ce samedi 28 août.

Ancien résistant, sociologue, philosophe et directeur de recherches émérite au CNRS, Edgar Morin est une conscience du siècle. Dans « L’Aventure de la Méthode » (Seuil), ce pétillant nonagénaire réussit le tour de force de fondre en une seule vie des décennies de recherches fondamentales, d’engagements civiques et de pensées morales ou spirituelles. En amont de la conférence qu’il donnera au Brussels Creative Forum ce samedi 28 août, il s’est confié à Alter Échos, dans son appartement à Paris.

Alter Échos. : Il y a quelques années, vous appeliez à une « insurrection des consciences » avec Stéphane Hessel. Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous maintient indigné ?

Edgar Morin : La seule chose qui me maintienne intellectuellement alerte, c’est la curiosité et l’intérêt pour les affaires du monde. Nous vivons une époque très aléatoire. Et j’avoue que j’aimerais savoir comment le monde va évoluer… Je pense à la dégradation globale de la biosphère. J’observe la domination insolente de la finance sur le monde, y compris à l’intérieur des partis politiques. Avec, pour conséquence, une dégradation des solidarités. Je vois l’Europe toujours au bord de la décomposition, repliée sur elle-même. Avec ce paradoxe incroyable : alors que notre civilisation elle-même est en crise, on continue à la présenter comme solution aux pays – qu’on appelle – en voie de développement ou en cours d’émergence.

Le fait est qu’on ne peut pas ignorer la dimension culturelle de notre crise : il y a nécessité non pas de concevoir une mondialisation techno-économique, telle qu’elle triomphe et se développe, mais plutôt ce que j’ai appelé la « Terre-Patrie », c’est-à-dire une communauté de destins humains prête à affronter les mêmes défis.

A.É. : Vous avez été, cet été, l’un des participants au « Sommet des consciences pour le climat ». Vous êtes athée… Pourquoi vous mobiliser auprès des autorités religieuses et spirituelles ?

E. M. : Pour le climat, il faut se montrer à la fois fataliste et optimiste. Aujourd’hui, il n’y a plus d’illusions : les États ne sont pas prêts à quitter à la fois ce qui constitue leur égoïsme et leurs intérêts légitimes. Les négociations stagnent. Les mentalités évoluent peu. Il faut donc actionner les leviers de la conscience, du sens et de la spiritualité même si, dans un monde très matérialiste, ça n’aura pas la résonance que cela mérite. Le fait est qu’on ne peut pas ignorer la dimension culturelle de notre crise : il y a nécessité non pas de concevoir une mondialisation techno-économique, telle qu’elle triomphe et se développe, mais plutôt ce que j’ai appelé la « Terre-Patrie », c’est-à-dire une communauté de destins humains prête à affronter les mêmes défis. C’est aussi l’idée que défend le Pape François dans son encyclique Laudato. Alors que les partis écologistes font de la politique au jour le jour, et parfois de manière très fragmentaire, voilà un document « pensé » de la situation actuelle où on ne peut séparer les problèmes écologiques des questions humaines et sociales. C’est ce qu’on appelle une « divine » surprise… Et cela prouve que l’ouverture vient souvent de là où on ne l’attend pas : l’implosion de l’URSS est venue du secrétaire général du parti communiste, Gorbatchev. Pourquoi le Pape ne pourrait-il, pour une fois, devancer le monde laïque ?

A.É. : En 2011, dans « La Voie » (Fayard), vous exposiez comment « changer le changement », en cessant de ressasser des solutions éculées ou partisanes…

E. M. : Ce qu’il faut, c’est une véritable transition de civilisation. En commençant par le système éducatif… Dans nos écoles, on nous enseigne encore à séparer les choses et les disciplines. Nos connaissances sont compartimentées. Or, la complexité du monde s’est accrue avec la mondialisation, jusqu’à rendre certains « biens fondés » totalement imprévisibles. Résultat : nos schémas de pensée s’avèrent de moins en moins capables de traiter les problèmes à la fois dans leur globalité et leur rapport avec les parties. Nous avons tout à gagner à relier les connaissances, à favoriser la réflexion autocritique. Mais ce refus de voir la globalité, de constamment séparer l’homme de la nature, l’écologie de l’économie, la finance du social, ça nous rend somnambules…

A.É. : Que voulez-vous dire ?

E. M. : Comme en 1914, il y a un phénomène d’aveuglement énorme. Nos responsables politiques sont abreuvés de rapports d’experts, d’indicateurs, de statistiques, mais en réalité ce nuage de chiffres finit par masquer les réalités humaines. On ne voit plus les souffrances, les peurs, les désespoirs des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux. Or, le calcul est l’ennemi de la complexité, car il élimine les facteurs humains qu’il ne peut comprendre. Et malheureusement, nous ne prenons conscience de la réalité de nos erreurs qu’une fois qu’elles sont très largement commises et qu’il est trop tard pour les réparer…

A.É. : Vous semblez très pessimiste…

E. M. : Oui, parce que l’époque de crise empêche de voir la communauté de destins humains. Les angoisses qu’elle suscite créent une tendance à se rétracter sur sa singularité, et favorise tous ces mouvements de replis ethniques, nationaux et religieux. Du reste, on a bien vu qu’en 1929, c’est la situation de crise qui a favorisé les nationalismes frénétiques comme ceux d’Hitler, de Franco et de Mussolini. Aujourd’hui, dans les pays d’Europe, la peur se fixe sur l’autre, l’immigré, le Rom, l’Arabe, parfois le Juif… Tout ceci empêche la prise de conscience de cette « famille humaine ». C’est une des raisons pour laquelle l’Union européenne est malade aujourd’hui. Même ses dirigeants ont peur de la peur qui existe. Et c’est pour ça qu’il y a cette attitude incroyablement bête qui consiste à donner l’illusion que l’Europe est une « forteresse » de 350 millions de gens, menacés par 5.000 émigrants qui fuient les conditions de leur pays. On est en plein délire idéologique !

Comme en Amérique du Sud, il faut que les gens réapprennent à vivre pour eux-mêmes et pas pour les puissances financières.

A.É. : Malgré tout, vous appelez à une civilisation du « bien-vivre ». Est-elle encore possible ?

E. M. : Aujourd’hui, il y a un profond conflit de civilisations entre celle qui veut naître – fondée sur la solidarité, l’esthétique, la convivialité – et celle qui domine. Mais des pays comme la Bolivie, sous l’impulsion d’Evo Morales, réhabilitent une politique du « buen vivir ». C’est-à-dire du vivre dignement, dans le respect, la solidarité et l’accomplissement de soi. Cette idée a été reprise en Équateur, comme une revendication de civilisation en opposition à celle du profit et de l’intérêt. Comme en Amérique du Sud, il faut que les gens réapprennent à vivre pour eux-mêmes et pas pour les puissances financières. Mais il ne faut pas se leurrer : aucune classe sociale privilégiée ne va résoudre les problèmes historiques. Seulement, l’Histoire a aussi démontré que des idées très minoritaires peuvent se répandre très brusquement, pas nécessairement par la force, mais par la contagion. Je compte donc sur des facteurs imprévisibles pour que ces idées puissent s’épanouir. Je ne suis pas maître du futur, je ne peux pas le contrôler, mais il faut continuer à semer, quitte à prêcher dans le désert.

Propos recueillis par Rafal Naczyk

 

En savoir plus

« L’Aventure de la Méthode, Edgar Morin, Seuil, 2015, 176 p., 18 €.

Rafal Naczyk

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