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France : 24 heures sans blacks et sans beurs

France, 1er mars 2010 : les immigrés sont appelés à disparaître. C’est le désir d’un collectif fatigué qu’immigration rime tropsouvent avec problème.

14-03-2010 Alter Échos n° 291

France, 1er[/x] mars 2010  : les immigrés sont appelés à disparaître. Ce n’est pas là un vieux fantasme du Front national qui s’exprime, mais ledésir d’un collectif1 fatigué qu’immigration rime trop souvent avec problèmes. Disparaître pour mieux se rendre visible  : un pari lancépar des citoyens désireux de ne plus être stigmatisés.

Identité nationale, port de la burka, débat (importé de Suisse) sur la pertinence des minarets… Il règne décidément un curieux climat dansl’Hexagone. Et les déclarations un peu rances de certains responsables politiques – ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux en tête – ont récemmentcontribué à élargir encore le fossé entre la France et ses populations d’origine étrangère. Ces déclarations sont directement àl’origine de la création du collectif La Journée sans immigrés – 24 heures sans nous – initiative spontanée et informelle, destinée àmettre en évidence le rôle primordial de l’immigration dans le fonctionnement (économique, social, culturel) de la société française.

Calquée sur le modèle de A Day without immigrant – organisé le 1er mai 2006 aux États-Unis par les travailleurs Latinos –l’initiative française se présente comme une réplique aux déclarations en rafales issues de personnalités politiques de gauche comme de droite  : BriceHortefeux (« Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes », à propos des Maghrébins), mais aussiManuel Valls (député PS), Georges Frêche (président du Conseil régional du Languedoc-Roussillon), Nadine Morano (secrétaire d’État UMPchargée de la Famille et de la Solidarité)… tous auteurs de commentaires que beaucoup considèrent comme discriminatoires envers les populations immigrées.« 24 heures sans nous » incitait donc les immigrés ou descendants d’immigrés à cesser le travail pendant une journée entière, àne pas consommer et à participer aux rassemblements organisés devant les mairies des grandes villes françaises.

Le but du réseau initiateur du projet se veut à la fois simple et direct  : « Par cette absence, nous voulons marquer la nécessité de notreprésence. » En d’autres termes, il s’agit d’offrir par une démonstration concrète un autre visage de l’immigration  :« C’est une journée qui a pour objectif de valoriser les apports de l’immigration passée, présente et future, explique Abbès Benharrat, organisateurdu décrochement strasbourgeois de l’événement. Histoire d’en finir avec les amalgames immigration-délinquance. » La date du 1er marsn’est pas le fruit du hasard  : elle fait référence à l’entrée en vigueur, le 1er mars 2005, du « code de l’entrée et duséjour des étrangers et du droit d’asile » (Ceseda) qui favorise une immigration choisie sur des critères économiques.

Une portée confidentielle et symbolique

Reprenant à son compte la définition que Jean-Paul Sartre donnait du Juif, le collectif tient à rappeler « qu’un immigré est celui qui est perçucomme tel par les autres, au-delà même de ses origines. » Si l’immigré souffre aujourd’hui du regard porté sur lui, il convient donc de changer ceregard… Ceci est à la fois le souhait des organisateurs de la manifestation, mais aussi la crainte exprimée par ses détracteurs. Il se trouve en effet des gens peudisposés à applaudir des deux mains le coup d’éclat de ce collectif tout neuf et qui entend se tenir à l’écart de toute tentative derécupération politique. Car à trop se mettre en retrait, on risque d’aboutir à un effet totalement contre-productif.

Cela étant, que les âmes perplexes se rassurent  : le faible écho rencontré par l’initiative n’est pas de nature à stigmatiser davantage lesimmigrés. Quelques dizaines de personnes présentes à la manifestation strasbourgeoise, quelques centaines tout au plus dans la capitale et un impact quasi nul surl’activité économique  : « La journée sans immigrés » n’a pas dépassé le stade de l’initiative utopique àdimension purement symbolique. Rien de commun, donc, avec la journée américaine, qui avait vu de nombreux commerces baisser le rideau et des entreprises entièresparalysées. Faut-il voir dans la faible portée de l’événement une regrettable absence de mobilisation ou au contraire la preuve rassurante que les immigrésrefusent le communautarisme  ? C’est l’éternelle question du verre à moitié plein ou à moitié vide… Il n’en reste pas moins que laplace et le rôle des populations d’origine étrangère dans la société française continuent de poser question. Entre la légitime fiertéd’un pays dont la tradition est celle de l’accueil et les crispations identitaires notamment dues aux effets de la crise, il importe que la France trouve une position cohérente ausujet de ces populations qui font aujourd’hui partie intégrante de son paysage.

1. Site  : www.la-journee-sans-immigres.org

stephanel

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