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Interview
(c) Flickr cc

Edwy Plenel : «La Belgique plurielle et multilingue résiste mieux au racisme que la France une et indivisible»

21 septembre 2018 Candice Vanhecke

De passage en Belgique pour participer au festival Manifiesta, le fondateur de Mediapart nous a livré ses réflexions sur la montée du racisme, les défis que pose la question migratoire et l’échec de l’Europe à contrer les nationalismes.

Alter Echos : Depuis le reportage sur le groupe Schild & Vrienden et le témoignage de Cécile Dunga (présentatrice météo à la RTBF) sur les insultes racistes qu’elle subit, la Belgique semble prendre conscience des problèmes de racisme qui gangrènent notre société. Selon vous, quel est le rôle du journaliste face à ce phénomène ?

Edwy Plenel : La responsabilité du journaliste est fondamentale. Un journaliste digne de ce nom ne peut pas, sauf à trahir les idéaux qui fondent sa profession, prêter son concours au racisme, à la xénophobie et à la haine de l’autre. Ceci essentiellement pour deux raisons. La première est une raison de principe. La responsabilité du journaliste est d’ordre politique, elle est au cœur de ce que j’appelle l’idéal du n’importe qui. Car qu’est-ce que la démocratie, finalement, si ce n’est le droit, pour n’importe qui, de se mêler des affaires de la cité, indépendamment de son origine, de son apparence, de ses croyances, ou de son genre ? Les journalistes ont le devoir de servir cet idéal. Or, le racisme, c’est l’apprentissage de l’inégalité. Ceux qui ont l’argent, qui détiennent le pouvoir, ont intérêt à nous habituer à l’inégalité. Tant que l’on se console en se comparant à ceux qui ont un sort moins enviable, tant que l’on défend bec et ongles ses maigres privilèges, on ne risque pas de déranger les puissants. Le combat contre le racisme est donc, avant tout, un combat radicalement démocratique. La seconde raison est d’ordre pratique. Comme le rappelle la journaliste allemande Caroline Emcke dans son essai «Contre la haine», le raciste, le xénophobe, ne fait pas dans le détail. Il ne voit qu’une masse, une identité globale. Or, notre métier nous impose, au contraire, d’entrer dans le détail, de témoigner des nuances et des contradictions de notre monde.

A.E. : Certains journalistes rétorqueront que leur métier, c’est aussi de témoigner des peurs qui traversent la population, lesquelles constituent une information en soi qui ne doit pas être cachée.

E.P. : La peur est un sentiment irrationnel, déraisonnable. Si le journaliste se fait l’écho des peurs populaires, il ajoute à l’irrationnel. Bien sûr, ces postures d’éditorialiste existent. Mais ce n’est plus du journalisme. Là, on entre sur le terrain de la propagande, de l’idéologie. Je ne dis pas qu’il ne faut pas aborder certains sujets sensibles, comme la question des mouvements intégristes aux idéologies totalitaires qui travaillent la population de culture musulmane. Mais il est essentiel de rappeler que des musulmans aussi ont été victimes des attentats de Paris, Bruxelles, Nice, etc., et que la communauté musulmane est tout autant effrayée par le terrorisme que le reste de la population.

Tant que l’on se console en se comparant à ceux qui ont un sort moins enviable, tant que l’on défend bec et ongles ses maigres privilèges, on ne risque pas de déranger les puissants

A.E. : Pensez-vous, dès lors, que les journalistes ne s’engagent pas suffisamment contre la propagation des idées racistes ? Que les rédactions pourraient en faire plus ? A commencer, peut-être, par introduire davantage de diversité en leur sein…

E.P. : Tout dépend si vous parlez des médias belges ou français. J’en profite pour saluer la récente Une du journal « Le Soir » et l’édito très fort de Béatrice Delvaux, qui a très justement rappelé que notre identité – qu’elle soit belge ou française – n’est pas liée à une religion ou à une couleur de peau. Nos sociétés sont désormais plurielles et c’est aussi notre force. Pour répondre à votre question sur la diversité dans les rédactions, je trouve que, comparés à la France, les Belges francophones peuvent franchement être cités en exemple. Même chose dans le monde politique et au sein du secteur associatif, où les personnes issues de l’immigration sont également mieux représentées. On est loin du tournant pris par la gauche française, notamment avec un Manuel Valls clairement islamophobe, qui a ouvert la voie aux xénophobes dans sa famille politique.

A.E. : Vous êtes assez élogieux à l’égard de la Belgique. Comment expliquez-vous ces différences entre votre pays et le nôtre ?

E.P. : Attention, je ne suis pas naïf. Je sais que vous avez aussi l’extrême droite au pouvoir. Mais je pense que cette situation politique est surtout représentative d’une tendance générale, liée à une époque totalement régressive. On le voit en France, en Allemagne, en Hongrie, en Turquie, aux Etats-Unis. Les discours autoritaires, inégalitaires et identitaires séduisent de plus en plus. Cependant, je suis convaincu qu’une société ancrée dans une culture pluraliste et multilinguiste peut mieux résister à cette tendance.

A.E. : A vos yeux, nos problèmes linguistiques, notre identité belge parfois jugée bancale seraient donc une chance ?

E.P. : Evidemment. Encore une fois, regardez la situation de l’autre côté de la frontière. La France une et indivisible, c’est une catastrophe. Cela crée le grand « un » du pouvoir, le mythe du grand « même », qui est un fantasme selon lequel on doit tous se ressembler, empêchant ainsi la société de s’accepter dans sa diversité. C’est aussi une entrave évidente au débat. Aux Etats-Unis, par exemple, il y a bien sûr les suprémacistes blancs, mais on observe également une vitalité de la société américaine, qui compte de multiples forces antiracistes. Elles sont essentielles pour faire contrepoids à des slogans comme « America first ». En Europe, ce type d’idéologie identitaire se cristallise autour de la question des migrants. C’est la raison pour laquelle il est à mes yeux crucial de défendre les mouvements qui leur viennent en aide, comme SOS Méditerranée (lire ici l’interview de Klaus Vogel, fondateur de SOS Méditerranée). Etre aux côtés des migrants, c’est avant tout apprendre la solidarité, y compris pour nous-mêmes.

Les discours autoritaires, inégalitaires et identitaires séduisent de plus en plus. Cependant, je suis convaincu qu’une société ancrée dans une culture pluraliste et multilinguiste peut mieux résister à cette tendance

A.E. : Par rapport aux migrants, que répondez-vous à ceux qui agitent les peurs des travailleurs, présentant les migrants comme une menace pour leurs salaires et leurs conditions de travail ?

E.P. : C’est un débat aussi vieux que le mouvement ouvrier, qui a engendré des pogroms de travailleurs italiens et des morts dans le sud de la France, au moment de l’affaire Dreyfus. Des ouvriers ont tué d’autres ouvriers, en leur reprochant de venir voler leur travail. Pourtant, l’essence même d’un mouvement ouvrier est d’être internationaliste. S’il cède à la tentation du repli national, il fait la politique de ses oppresseurs qui, eux, n’ont pas de frontières. Le but d’un mouvement ouvrier est de réunir tous les travailleurs qui ont des causes communes, qu’ils soient nationaux ou étrangers. La classe ouvrière française s’est construite de cette façon, ainsi que dans la conscience que, si elle a pu arracher de bons salaires et des avantages sociaux, c’est notamment parce qu’il existait un empire colonial. Et cet empire existe toujours, puisque les grands groupes français continuent de mener leur commerce inégal à travers le monde. La solidarité dans le monde du travail est donc essentielle. Distiller un sentiment de concurrence entre travailleurs, comme le fait de manière criminelle la leader du parti de Die Linke en Allemagne qui crée son propre mouvement, c’est oublier les fondements historiques de la gauche.

A.E. : A votre avis, l’Europe nous protège-t-elle encore contre la montée du racisme ?

E.P. : Je suis internationaliste, je suis européen, mais je ne peux que constater la catastrophe politique, le véritable désastre que constitue l’Europe actuelle. Vous avez entendu l’Europe sur les migrants ? Sur les questions de solidarité sociale ? Sur la lutte contre l’évasion fiscale ? Savez-vous que les avoirs financiers dans les paradis fiscaux s’élèvent aujourd’hui à plus de 25 000 milliards d’euros ? C’est plus que les produits intérieurs bruts réunis du Japon et des Etats-Unis ! Il faut oser le dire. Qu’est-ce qu’un individu ou une entreprise qui fait de l’évasion fiscale ? C’est un individu ou une entreprise qui déchire des livres scolaires, qui casse des lits d’hôpitaux et qui saccage un commissariat de police. C’est la destruction pure et simple des services publics. C’est criminel. Et qui avons-nous à la tête de l’Europe ? Un homme, Jean-Claude Juncker, qui a enrichi son pays, le Luxembourg, en le transformant en un laboratoire des techniques les plus sophistiquées d’évasion fiscale. Pourtant, l’Europe s’est construite à la suite d’une catastrophe née des nationalismes. Elle s’est fondée sur un idéal commun, teinté de politiques démocratiques et sociales. Au fil du temps, elle s’est réduite à un grand marché qui se caractérise par la régression sociale et la perte de souveraineté démocratique. Avec ça, nous risquons de nous retrouver avec une très forte représentation des courants nationaux-populistes lors du prochain scrutin européen. Au final, la construction européenne ne nous aura protégés en rien de ces gens-là.

 

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