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Regard critique · Justice sociale

Des monnaies alternatives au service de la solidarité

En bordure des circuits traditionnels, des monnaies complémentaires capables de répondre à des besoins locaux, collectifs et solidaires voient le jour, telle la Banque Palmasau Brésil.

16-11-2009 Alter Échos n° 284

En bordure des circuits traditionnels, des monnaies complémentaires capables de répondre à des besoins locaux, collectifs et solidaires voient le jour. Au Brésil, dansun bidonville de Fortaleza, la Banco Palmas délivre depuis dix ans des microcrédits avec le palma, sa monnaie, qui présente un taux d’intérêt très faible.Elle a ainsi créé 2 200 emplois.

Lundi 26 octobre, le réseau Capacitation Citoyenne1, animé par l’association Periferia2 en Belgique, organisait une rencontre à Namur sur lethème des « richesses ». Le pari : rassembler des collectifs qui interrogent et croisent leurs pratiques pour renforcer leurs actions solidaires et citoyennes. Depuis bientôtdix ans, des acteurs de tous horizons (espaces de formation, associations, entreprises d’économie solidaire, espaces de concertation initiés par l’action publique) serencontrent, se racontent et s’affrontent. Patiemment, ils construisent, dans un long débat fait de leurs différences, une intelligence collective au service d’un projet delutte contre l’exclusion et la pauvreté. L’ensemble est résumé dans le néologisme « capacitation », le fait de donner aux personnes lacapacité d’assumer leur propre développement.

Cette fois-ci, la « Karavane » du réseau, convoi hétéroclite et laboratoire d’expérimentations collectives et individuelles, a axé ledébat autour d’un constat : « Le système actuel érige la richesse économique comme seul indice de réussite sociale. Mais quand on est sans emploi,dépendant des allocations, au CPAS ou avec des revenus minimaux, on est dans la survie. Et souvent, on a le sentiment de ne rien être. Or, d’autres richesses existent. Chacun encrée », explique Nathalie Delaleeuwe, collaboratrice de Periferia. Comment, dès lors, valoriser et reconnaître ceux qui sont exclus du partage des richesses ? Quelle placepour le bénévolat dans un système qui valorise la richesse économique, les diplômes, l’image extérieure ? Tout doit-il être monnayé ? Sichacun est porteur d’autres richesses que l’argent, est-il possible de créer des alternatives à l’ordre économique établi ? Comment oser changer lesrichesses ?

En bordure des circuits traditionnels, des systèmes économiques populaires tentent de redéfinir les règles. Ils revalorisent certaines ressources dans une perspectived’inclusion sociale. Leurs outils ? Des monnaies locales, des cartes de crédit populaire, du troc…

Palma : monnaie solidaire

« Achetez dans le quartier, ça crée plus d’emplois  ! » L’inscription, peinte à la main, court sur de nombreux murs du Conjunto Palmeira, un quartier de 30 000habitants de Fortaleza. Les habitants de Conjunto Palmeira sont tous d’anciens pêcheurs ou ouvriers. Expulsés en 1973 des bords de mer au profit du développement touristique, ilsse sont installés sur un terrain à 22 kilomètres du centre-ville, sans eau, électricité ni transport public. Au prix d’une lutte acharnée de plusieursannées, ils ont transformé leur favela en quartier populaire. Mais la pauvreté y est encore rampante : 80 % de la population vit avec moins de 500 réais par mois.
Pour lutter contre la pauvreté, les habitants ont créé leur propre monnaie locale et développé un système de microcrédit. Le but : faire circulerl’argent dans le quartier, plutôt qu’à l’extérieur ; aider les habitants à créer leur propre emploi ; favoriser la production et la consommation locale.

La Banque Palmas3 a vu le jour en 1998, sous l’impulsion des habitants, avec 2000 réais prêtés par des ONG locales. Depuis, cette banque – qui n’en a pas lestatut officiel – accorde un prêt à 1 200 personnes par an qui créent leur propre entreprise. En marge du système traditionnel, la Banque Palmas accorde descrédits de 50 à 1000 réais avec des taux d’intérêt de 1,5 à 3 %, alors que le taux bancaire habituel varie entre 5 % et 9 %. Les exclus bancaires peuvent enbénéficier dans le périmètre du quartier. Mais cette banque présente une caractéristique remarquable : elle ne cherche pas à gagner de l’argent, justeà faciliter les transactions entre les participants. « C’est un système qui ne s’alimente que par lui-même ; il ne pousse pas les gens à la consommationdes crédits, mais à se réapproprier l’économie », explique Carlos de Freitas, co-auteur de Viva Favela !4.

Elle affiche un taux de 1 à 3 % d’impayés, un taux à faire pâlir les établissements traditionnels. Le secret du succès ? Les personnes en difficultétiennent à conserver leur réputation. « La Banque Palmas fonctionne grâce à un contrôle social : les agents du crédit (tous recrutés dans leConjunto Palmeiras) effectuent régulièrement des enquêtes dans le quartier pour évaluer les principaux postes de dépense des ménages. À partir de cesindicateurs, ils décident d’orienter les prêts à la production vers les débouchés les plus porteurs », explique Carlos de Freitas. Et de préciser : « Toutes les décisions sont prises collectivement, selon un système de démocratie participative. C’est d’ailleurs un fondement : si la communauté nes’approprie pas la banque, elle périclite automatiquement ».

Pour contrecarrer ce risque, la banque n’est pas qu’une institution monétaire : c’est aussi un incubateur pour des projets solidaires. La banque crée uneécole de formation pour les jeunes, une entreprise de couture. Mais il manque encore cet outil financier qui réponde à la caractéristique du quartier : au ConjuntoPalmeiras, la pauvreté est telle que beaucoup d’habitants n’ont pas accès au réal. La « carte de la faim » dans le quartier, réalisée avecl’appui d’Yves Cabannes, en 2001, pour évaluer la pauvreté sans se servir de la notion de revenu qui n’a aucun sens pour les plus démunis révèleque 47 % des familles du quartier ont faim une à trois fois par semaine.

Avec le soutien d’une association néerlandaise, Strohalm, la banque émet alors des billets, les Palmas, qui serviront de monnaie d’échange pour un trocgéant. Trente mille Palmas circulent aujourd’hui dans le quartier. Ils sont échangeables par les producteurs pour se fournir en matières premières en dehors duquartier, mais pas par les consommateurs. « Il ne s’agit pas d’une monnaie pour créer du troc, à circulation réduite, mais d’une monnaie circulanteirriguant le quartier, adossée à la monnaie nationale (un palmas = un real), offrant un pouvoir d’achat à l’ensemble du quartier », explique Carlos
de Freitas.Et de préciser : « Le Palma n’a cours que localement. Sa vocation est de servir de catalyseur à une consommation locale, durable et responsable ».

Incubateur de projets solidaires

Emplois, activités et autres richesses sont créés. Palma Limp en est l’un des nombreux exemples. En 2002, six jeunes fondent une société de produits d’entretien.Après une étude marketing, ils ont emprunté 4 000 réais, qu’ils commencent tout juste à rembourser. Aujourd’hui, ils gagnent entre 130 à 250 réais parmois (60 à 116 francs suisses), dépendant de leur fonction. Comme tous les bénéficiaires de ce crédit spécial, Mario et ses collègues de travail ontdû s’engager dans une économie solidaire. Palma Limp accepte donc les paiements en monnaie locale (10 000 « Palmas » émis par la banque circulent sous forme de ticketsvalables uniquement au sein du quartier) et la carte de crédit, Palma Card. La banque a lancé d’autres services comme la Palmatch, une école de socio-économie solidaire,ainsi qu’un système de troc et un marché solidaire le dimanche.

Le système a fait ses preuves, de nombreuses autres entreprises s’y sont agrégées, l’organe de comptabilité a obtenu le statut bancaire. En 2005, la Banque Palmasdevient le correspondant bancaire de la banque du Brésil sans changer sa méthodologie : aucune référence au fichier des interdits bancaires pour les prêts bancaires,enquête de voisinage uniquement, accompagnement du prêt et renégociation en cas de difficultés.

Aujourd’hui, la Banque Palmas gère une enveloppe de crédits de 1,8 million de réais. 6,2 millions de reais sont dépensés par mois par les habitants desPalmeiras en 2009, contre 1,5 million en 1997. Mais au-delà des chiffres, le projet affiche aussi un bilan social très positif : 2 438 jeunes ont bénéficié deformations (professionnalisantes, préparation concours d’entrée à l’Université, consultants communautaires, etc.) dans le Conjunto Palmeiras à travers l’ensembledes programmes de capacitation de la Banque Palmas. 1 800 emplois ont été créés dans les Palmeiras de manière directe et 400 de manière indirecte.

Et le modèle essaime : d’autres villes brésiliennes commencent à imiter cette démarche et un réseau de 47 banques communautaires est créédès 2005, notamment en milieu rural. « Comme au sein du Conjunto Palmeira, elles sont la propriété de la communauté et sont gérées par les habitants enassociation. Elles offrent deux lignes de crédit, l’une à la production, l’autre à la consommation. Les intérêts de ces prêts sontinférieurs aux taux du marché », explique Carlos de Freitas. « Elles visent à aider les quartiers où il existe de fortes inégalités et oùles habitants n’ont pas accès aux services bancaires classiques ; elles constituent le noyau central d’un réseau d’économie sociale et solidaire etl’articulent autour des entreprises pour créer de l’emploi ».

Et le modèle s’exporte hors des frontières brésiliennes. Sous l’impulsion d’Hugo Chavez, 3 600 banques communales ont vu le jour au Venezuela, directementinspirées du modèle Palmas. Joaquim Melo, le coordinateur de la Banque Palmas a pour objectif d’atteindre 1 000 banques communautaires en 2010 et de développer sonsystème en dehors du Brésil.

Laboratoires monétaires

Si les monnaies complémentaires paraissent encore utopistes, elles essaiment un peu partout sur le globe. Le plus étonnant est que déjà, nombre de monnaiess’émancipent du système dominant : les bons de réduction dans les supermarchés, les « miles » des compagnies aériennes ou leschèques-déjeuner sont si courants qu’on n’y prête plus attention. À une échelle plus impressionnante, les « marchés d’émissions de gaz àeffet de serre » mis en place par les Nations unies ou par l’Union européenne afin de parer au changement climatique ne créent rien moins qu’une nouvelle monnaie, la monnaiecarbone.
Partout dans le monde, des communautés créent de nouvelles monnaies : les Sol (abréviation de solidaire), expérimentés en France par une dizaine de communes,fonctionnent sur carte à puce comme une carte de fidélité dans un magasin – sauf que c’est tout un réseau de magasins et d’institutions qui participent ausystème. Objectif : favoriser l’économie sociale et solidaire.

« Le but n’est pas de solvabiliser une demande, mais d’encourager des initiatives qui ne sont pas valorisées par le marché », explique Célina Whitaker,coordinatrice du projet Sol. « Le Sol donne de la valeur à des comportements et pratiques éthiques et responsables en termes de développement durable. De plus, sanon-convertibilité en euros empêche sa thésaurisation et lui conserve sa fonction de facilitateur d’échanges. » Comme les SEL, les systèmesd’échange locaux, il vise à développer les échanges et le lien social, hors des circuits marchands. Il est à la base d’échange de temps, de savoirsplus rares et de services. « L’idée est de réconcilier logique commerciale et logique sociale en orientant les échanges vers des besoins sociaux définiscollectivement, au niveau de chaque territoire, comme l’accompagnement des personnes âgées ou handicapées, l’animation du temps extrascolaire des jeunes »,précise Célina Whitaker.

En Allemagne, plus d’une trentaine de monnaies régionales (appelées regio) ont cours. L’Argentine a passé le pire moment de sa crise financière, entre 1998 et 2002,avec des systèmes privés d’échange qui ont impliqué jusqu’à six millions de personnes. Le mouvement est stimulé par l’affaissement du systèmefinancier capitaliste, et va prendre une autre ampleur grâce aux nouvelles technologies. Les téléphones portables deviennent un moyen de paiement électronique. Unepossibilité de plus en plus appréciée en Afrique, où le système bancaire est défaillant : au Ghana, par exemple, TradeNet permet d’effectuer les transactionsdes matières premières agricoles par téléphone.

SEL, Sol, regio, wir, mieux que les monnaies mondiales, ouvrent un accès à la consommation à ceux qui, précaires, privés de travail, ne disposent plus de revenusmonétaires. Lorsqu’il n’y a plus de travail, les monnaies régionales et solidaires facilitent l’échange du travail. « Les systèmes actuels, efficaces pourcréer de la richesse, laissent de côté de nombreuses ressources sous-valorisées et ne sont pas en mesure de satisfaire des besoins sociaux. Si la monnaie nationalecrée de la richesse, la monnaie sociale la redistribue », observe Carlos de Freitas.
De la même manière, les monnaies nationales et européennes pourraient redevenir des outils au
service d’une politique, contrôlés démocratiquement, et non dessources de profit qui ont des conséquences sur l’emploi et les entreprises. Tout en rendant à la monnaie son sens fondamental : être un moyen au service des échanges entreles humains et non une fin en soi.

1. www.capacitation-citoyenne.org
2. Periferia :
– adresse : rue de la Colonne 1 à 1080 Bruxelles
– tél. : 02 544 07 93
– courrier : contact@periferia.be
– site : www.periferia.be
3. www.bancopalmas.org.br et www.banquepalmas.fr
[url=http://www.sol-reseau.org]www.sol-reseau.org

4. Viva Favela !, Quand les démunis prennent leur destin en main par Joaquim Melo, avec Elodie Bécu & Carlos de Freitas, Éd. Michel Lafon, 2009.

Rafal Naczyk

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