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"Bourdieu : le marché de la maison comme révélateur des structures de l'économie"

06-11-2000 Alter Échos n° 85

Pierre Bourdieu, l’éminent sociologue français professeur à la Sorbonne, a sorti peu avant l’été un ouvrage intitulé « Les structures sociales del’économie »1. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un ouvrage sur le logement, et pourtant, il intéressera toute personne qui veut tenter de comprendre les mécanismes del’accès à la propriété, de l’aménagement du territoire ou du marché immobilier. En fait, du marché en général.
En effet, le propos de Bourdieu est de montrer comment la sociologie peut avoir des choses à dire sur l’économie, et en quoi ces apports entrent radicalement en contradiction avec lesthéories dominantes, dites néoclassiques, de la science économique.
À travers cet essai dense et d’une écriture parfois rébarbative, Bourdieu s’empare donc du champ de la construction de maisons unifamiliales, comme il a pu le faire par lepassé avec des ouvrages sur les étudiants, les enseignants, les journalistes, les Kabyles, etc. Il en décrit les acteurs et les mécanismes de manière trèsprécise. Son ouvrage s’ouvre sur cinq chapitres relativement empiriques où l’on observe, au départ d’enquêtes approfondies menées dans une banlieue verte de Paris,les entreprises vendeuses de maisons, l’État auteur de politiques du logement, les autorités locales et les consommateurs candidats à la propriété. Bourdieudémonte les rapports sociaux en montrant l’incidence des représentations, des rapports de domination, de séduction, etc. Plus généralement, il voit l’environnementsocial d’un acteur comme un « champ structural », un espace de rapports où se développent des logiques sur lesquelles les acteurs n’ont pas prise, et qui définissent lescontraintes qui limitent leur pouvoir de décision. L’action du VRP avec les clients potentiels des entreprises apparaît ainsi comme produite par une somme de logiques, de conflits et dedécisions internes à l’entreprise. La participation des entreprises (l’offre) à l’évolution du marché du logement passe par cette composante concrète de leurpolitique commerciale, tout autant que par leurs stratégies publicitaires, etc.
Une seconde partie du livre, plus courte, reprend les choses de manière plus théorique et déductive. Bourdieu montre comment sa sociologie structurale se retrouve dans laréalité sociale que constitue le marché du logement qu’il a décrit. On est bien à l’opposé du « marché parfait » composé d’acteursatomisés, informés et rationnels, et qui tend naturellement, grâce aux seuls mécanismes de la fixation libre des prix, vers un équilibre optimal en termesd’efficience. Ici, les acteurs sont pris dans des champs, leurs actions ne se réduisent pas à des choix, leurs rapports ne se limitent pas à ce qui se passe dans leursinteractions directes.
Les critiques adressées ici aux conceptions traditionnelles de l’économie ne datent pas d’hier, et les économistes critiques qui s’inspirent de la sociologie sont légion.Bourdieu les évoque à peine, gardant de la science économique une vision relativement monolithique, et prend le parti de pousser la sociologie à se positionner comme unescience humaine généraliste qui incorporerait les autres… débat qui ne captivera pas les lecteurs peu férus des problématiques internes àl’évolution des sciences humaines.
L’apport de Bourdieu montre en fait un important potentiel de (re)compréhension des réalités économiques et c’est sans doute cela qu’il faut d’abord retenir.
Bourdieu gâche un peu la qualité de son propos en terminant son ouvrage sur un épilogue qui prétend recadrer son apport dans le contexte d’une économielibérale mondialisée. On n’a droit qu’à une vulgate, certes engagée mais très dogmatique, à l’opposé d’un propos de sociologue et sans rapportréel avec ce qui précède.
1 Seuil, coll. « Liber », 280 pp.

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