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En plein confinement, alors que les déplacements sont limités et que la pression de compagnons violents s’intensifie, opter pour une interruption volontaire de grossesse n’est pas toujours évident. Alter Échos fait le point de la situation dans les Centres de planning familial avec Caroline Watillon, chargée de mission IVG à la Fédération laïque des centres de planning familial.

Alter Échos : On entend peu parler des questions liées à l’interruption volontaire de grossesse en cette période de Covid-19…

Caroline Watillon : Pourtant ce sujet est arrivé très vite dans nos discussions, dès l’émergence de la crise. Et nous avons un message : les centres de planning familial pratiquent toujours l’IVG. Mais cette information est tellement noyée dans le flot de nouvelles liées au Covid qu’il est compliqué de se faire entendre. Les gens pensent dès lors que ce n’est pas un service essentiel – comme les hôpitaux – et ne les identifient pas comme des structures qui sont toujours ouvertes, en fonctionnement.

AÉ : Ce qui est le cas… ?

CW : Tout dépend de la réalité d’un centre à un autre, mais de manière générale les activités qui s’y prêtent – comme les consultations sociales, juridiques ou sociologiques – s’effectuent à distance, par vidéoconférence. Et puis il y a les activités qui nécessitent une présence physique – comme les IVG – pour lesquelles nous avons vraiment incité nos centres à rester ouverts.

AÉ : Vous constatez une diminution du nombre d’IVG dans vos centres ?

CW : L’un dans l’autre, pour le volet « physique » et « non physique » de nos activités, on constate tout de même une diminution de 80 % de l’activité dans les centres de planning. Pour ce qui est de l’IVG à proprement parler, il y a des centres qui nous rapportent une diminution des demandes. En temps normal, il est compliqué de gérer les consultations IVG, il y a beaucoup de demandes par rapport à la prise en charge. Certains centres sont d’ordinaire complètement « full ». Or ils ont maintenant des plages horaires dédiées aux IVG qui sont complètement libres. Pour d’autres centres, par contre, la situation est actuellement stable. Nous sommes en train d’interroger nos centres pour tenter d’avoir un meilleur aperçu de la situation.

Pour ce qui est de l’IVG à proprement parler, il y a des centres qui nous rapportent une diminution des demandes.

AÉ : Outre le fait de ne pas savoir que les centres de planning sont ouverts, existe-t-il d’autres raisons qui pourraient expliquer le fait que certaines femmes ne se présentent plus pour des IVG ?

CW : La pression, la difficulté de sortir, la peur. On sait qu’à l’heure actuelle il existe un renforcement des risques au niveau des violences conjugales. Si les femmes sont dans des situations où elles sont contrôlées par leur compagnon, il est plus compliqué pour elles de sortir. Or il faut pouvoir se rendre dans une pharmacie, se procurer un test de grossesse, puis aller au centre de planning. Après il y a aussi des gens qui ont peur, qui vont limiter leurs déplacements. On est dans une ambiance hyper anxiogène et alarmiste. Fatalement, ça impacte les comportements. Certaines se disent, « Je vais voir plus tard ».

AÉ : Comme les autres services de santé, vous craignez un phénomène de reports de soin ?

CW : Oui, clairement. Les gens ne vont déjà plus aux urgences. Et la santé sexuelle est encore moins perçue comme fondamentale. Donc…

AÉ : On sait aussi que – déjà en temps normal – certaines femmes sont contraintes de parcourir de nombreux kilomètres pour trouver un médecin ou un centre susceptible de pratiquer une IVG, tout simplement parce que cela n’existe pas près de chez elles. En ces temps de Covid-19, où les déplacements sont découragés, pensez-vous que cela peut avoir un impact ?

CW : Oui, c’est plus facile si le planning se situe dans son quartier que s’il est à trente kilomètres. Je pense notamment au Luxembourg, où il y a peu de plannings par rapport à l’étendue géographique, où certains d’entre eux ne pratiquent pas d’IVG, de même que certains hôpitaux.

AÉ : Quelle situation pensez-vous affronter dès lors que l’on se situera dans une sortie de confinement ? Vous avez peur d’une hausse de demandes d’interruption de grossesse, de voir arriver des femmes demandant des IVG pour des grossesses plus avancées ?

CW : Je l’ai dit plus haut, le confinement augmente les risques de violence sur les femmes. Et dans une situation de violence, il peut aussi y avoir des rapports sexuels non consentis, la contraception peut faire défaut… Le confinement augmente donc également les risques de grossesses non désirées et de tout ce que vous venez de citer.

AÉ : Comment fait-on en période de Covid-19 pour pratiquer une IVG ?

CW : En temps normal, il existe deux méthodes : la médicamenteuse, qu’on pratique jusqu’à sept semaines et puis la chirurgicale, l’aspiration. Pour faire face à la situation actuelle, nous avons décidé d’encourager la technique médicamenteuse à la maison. Et plus longtemps, c’est-à-dire jusqu’à dix semaines de grossesse. Après, on passe à la chirurgie.

Le confinement augmente les risques de grossesses non désirées.

AÉ : Pratiquer l’IVG médicamenteuse plus longtemps et à la maison, cela a des conséquences ?

CW : Oui, cela peut avoir des conséquences négatives. La technique médicamenteuse provoque beaucoup de saignements, surtout si elle est faite plus tard. Cela peut donc stresser la femme qui risque d’aller aux urgences. Ce sont des considérations que nous avons eues en début de crise, nous avions peur que les services hospitaliers soient complètement débordés… Les médecins ont donc commencé à donner leur numéro, et le font toujours, je pense, pour garder le lien avec la personne. Enfin, imaginons une femme qui subit des violences et qui arrive malgré tout dans un centre de planning pour se procurer une IVG médicamenteuse. Et puis quoi, elle retourne faire son IVG chez elle ? Il faut lors envisager le chirurgical, et s’adapter.

AÉ : Pour la technique chirurgicale, justement, la situation actuelle a changé la donne ?

CW : Au début de la crise, nous étions dans une situation où les centres n’étaient pas du tout équipés en masques. Cette question a fortement impacté les équipes qui se demandaient comment elles allaient pouvoir pratiquer des IVG en protégeant les équipes et les patientes.

AÉ : Comment avez-vous fait ?

CW : Au début nous avons effectué des commandes de masques en tissu. Les gouvernements régionaux nous ont aidés, bien qu’un peu tardivement. Et aujourd’hui il y a des commandes de masques en cours, mais les prix sont chers et la disponibilité pas toujours évidente. On se débrouille, ce n’est pas encore optimal. Nous sommes dans le cas par cas, avec une balance coûts/bénéfices. Il s’agit d’une question qui concerne tout le social-santé, l’associatif.

AÉ : Les femmes vivent-elles différemment une IVG aujourd’hui qu’en temps normal ?

CW : Une des premières discussions que nous avons eues tournait autour de cette question : « OK, je pratique une IVG, il est possible de garder une distanciation, mais comment fais-je si la femme n’est pas bien, si je ne peux pas la réconforter, la toucher ? » La crise liée au Covid-19 limite l’aspect humain que les centres donnent à l’IVG en temps normal. Après, cette situation est la même pour tout le monde, tout est plus dur pour toute la population. Et la façon de vivre une IVG est propre à chaque femme. Il y en a pour qui c’est facile, d’autres pour qui ça l’est moins. Dans ce cadre, le fait de se retrouver à la maison pour une IVG médicamenteuse peut être compliqué, même s’il s’agit aussi de quelque chose de culturel. En France, les IVG médicamenteuses se font à la maison.

La crise liée au Covid-19 limite l’aspect humain que les centres donnent à l’IVG en temps normal.

AÉ : Est-ce que l’IVG est considérée comme une situation d’urgence ? Je pose notamment cette question par rapport aux motifs qui peuvent être invoqués pour un déplacement.

CW : L’urgence n’est pas définie dans les arrêtés ministériels… En fait, les centres de planning ont été définis dès le début de la crise comme des services qui devaient rester ouverts. Mais un policier qui applique l’arrêté ministériel dans ses contrôles sans vraiment savoir ce qu’est un centre de planning – ou en fonction de ses propres valeurs, de ce qu’il connaît –, ça peut poser problème…

AÉ : À parler d’urgence, il existe aussi la contraception d’urgence…

CW : Oui et cela pose aussi question actuellement. Il existe deux techniques. Tout d’abord la pilule d’urgence (ndlr : ou « pilule du lendemain ») qui fonctionne à 70 % et qui permet de respecter la distanciation sociale. Mais il y a aussi une méthode qui fonctionne beaucoup mieux, à 99 %, qui est beaucoup plus fiable : le dispositif intra-utérin en cuivre. Et là il faut un placement… Se pose donc la question de faire sauter la distanciation sociale pour placer le dispositif. Est-ce qu’on le fait ? Ou est-ce qu’on ne le fait pas ? Et s’agit-il d’une urgence ? Je vais prendre un exemple : prenons une femme qui demande un placement de dispositif intra-utérin en tant que contraception. On lui répond que ce n’est pas urgent en ces temps de crise, qu’il faut respecter la distanciation et on lui envoie une plaquette de pilules à la place. Or suite à ça, elle connaît un raté de contraception, tombe enceinte, prend une pilule du lendemain qui ne fonctionne pas et se retrouve à devoir faire une IVG en urgence…

AÉ : La notion d’urgence est donc relative…

CW : Oui, elle bouge aussi avec l’expérience… C’est à chaque centre d’évaluer la situation au cas par cas. Une situation peut paraître anodine au début, mais, si elle s’aggrave, elle devient une urgence. Donc à quel moment considère-t-on que c’est une urgence ? Est-ce qu’on agit en amont de l’urgence, avant que cela en soit une ? Ou bien quand c’est effectivement devenu une urgence ?

AÉ : Un dernier mot : avant la crise, grâce au gouvernement en affaires courantes, on a eu l’impression qu’il existait un momentum et un consensus pour élargir les critères actuels dans lesquels l’IVG peut se pratiquer, notamment en portant le nombre de semaines de grossesse de 12 semaines aujourd’hui à 18. Or avec la crise, tout cela a complètement disparu des radars. S’agit-il d’une occasion manquée ?

CW : Clairement. Juste avant la crise, en février/mars, l’opposition a déposé une cinquantaine d’amendements. S’il n’y avait pas eu ça, on aurait voté. Il y a une majorité. Les amendements sont maintenant au Conseil d’État dont le travail est retardé à cause de la crise, la loi sera à l’ordre du jour quand il aura remis son avis.

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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