Après un an et demi d’existence, l’équipe du SDJ a pu tirer quelques apprentissages de cette expérience unique. Comment les travailleurs et travailleuses vivent-ils cette proximité avec les jeunes logeant juste au-dessus de leurs bureaux? «Pour moi, le fait qu’ils soient là n’est pas perturbant, estime Johanne Wyns. En revanche, cela nous a permis d’éprouver les choses. Par exemple, le droit à avoir un animal était quelque chose que l’équipe défendait haut et fort, car beaucoup de jeunes sont seuls, certains ne pouvaient pas aller en abri de nuit à cause de ça. Mais après 16 chats ayant abîmé les logements, entraînant des conflits de voisinage, cela nous a amenés à faire évoluer notre vision du droit, en considérant aussi celui du bien-être animal», illustre la directrice. Désormais, le règlement d’ordre intérieur interdit d’avoir un animal de compagnie.
Un autre élément crucial selon Johanne: la disponibilité. «Ce que ces jeunes expriment ne peut pas attendre. En tant que service AMO (actions en milieu ouvert), nous travaillons à la demande, mais que faire lorsque l’un d’entre eux refuse de payer son loyer ou qu’il pète tout? On comprend qu’en filigrane, c’est un appel à l’aide dit en gueulant. Dans ces situations, nous n’avons pas d’autre choix que de répondre à ce besoin de présence humaine.» La directrice est consciente des limites de ce dispositif: «Nous ne sommes pas un service d’urgence, ni la police, ni les pompiers ou les ambulanciers. Ce sont des travailleurs avec lesquels nous pouvons collaborer, mais dans les faits, chacun doit jouer son rôle. Cependant, pour des jeunes qui n’ont personne, nous avons souvent la casquette de parents. Avec tout ce que cela comporte… Parce qu’en tant que professionnels, nous ne serons là qu’un temps pour ces jeunes.»
S’agissant d’un projet tremplin, le principal enjeu est de «pouvoir assurer une transition». Or entre le sous-financement de l’aide à la jeunesse, le manque de places dans de nombreux instituts, ou encore les assurances refusant de signer des contrats aux mineurs sans tuteurs… les barrières à surmonter sont nombreuses. «Pour moi, il faut investir massivement dans du logement abordable et social pour ce public, avec un accompagnement derrière de type Housing First et des équipes de soutien en santé mentale, défend Jérémy Blondelet. Plus on investit dans la jeunesse, plus on fait d’économies sur le long terme.» De son côté, Johanne Wyns croit au fait de communiquer et de créer des ponts entre différents partenaires, publics et privés. «Il appartient à tout le monde de tester, d’essayer de sortir de son cadre, et ce malgré tous les freins imaginables. Mais pour que ça tienne dans le temps, il faut le penser avec un terreau et des engagements forts», soutient la directrice.
«J’ai eu ma place»
Sur l’écran de l’ordinateur, Clément fait défiler les photos: deux jeunes imitent une partie d’un kicker fantôme car venant tout juste d’être volé; un collègue monte un meuble dans la cage d’escalier; un garçon pose devant le parlement de Bruxelles, qu’il découvre pour la première fois… Ces souvenirs, amassés au fil des années, révèlent les nombreuses amitiés nouées entre les jeunes. Tout comme le dévouement des accompagnateurs. «On discute de beaucoup de choses avec eux, confie Clément. On fait parfois le point sur leur vie, comment ils avancent. On fête même les anniversaires.»
Mais pour vraiment saisir la portée d’un tel projet, laissons les dernières paroles aux premiers concernés: «Le collectif m’a apporté de la patience. Je sais mieux comprendre ce qui me stresse ou m’énerve et comment mieux les gérer», témoigne Coline. «Avant, j’étais très renfermée et habiter au SDJ m’a permis d’avoir plus de facilités à m’exprimer, à aller vers les gens. J’ai toujours pu donner mon avis. J’ai fait les choses par moi-même. J’ai eu ma place», partage Rebecca. Zéphyr, lui, écrit: «L’entrée en logement, c’est le final d’un long parcours et le départ d’une nouvelle épreuve6.»
6. Ces témoignages sont issus des autoévaluations faites par des jeunes (prénoms d’emprunt) à la sortie du projet.