La débrouille comme mode de survie

Droit@Home est né d’une nécessité: lutter contre la précarité et prévenir le sans-abrisme chez les jeunes en situation de fragilité. Rien que sur Namur, environ 2.000 personnes, dont 600 enfants, sont dépourvues de logement selon le dernier dénombrement mené en 20243. «Lorsque j’ai commencé à faire des maraudes il y a dix ans, rencontrer des jeunes était assez exceptionnel, relate Jérémy Blondelet, coordinateur au sein du Relais social urbain namurois. Alors que maintenant c’est devenu un phénomène courant.» Cette réalité, aux multiples visages4, découle d’une série de facteurs, les jeunes subissant souvent la précarité de leurs parents. Mais certains aussi, privés de famille ou délaissés par leurs proches, placés en foyer dès leur plus jeune âge, se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Le Service Droit des jeunes de Namur, spécialisé dans l’accompagnement sociojuridique, ne cesse de constater la dégradation de leurs conditions de vie. «Le public qui vient chez nous, c’est de plus en plus celui de jeunes venant très tôt, qui sont abîmés et qui sont seuls», atteste Johanne Wyns, sa directrice. Entre 2018 et 2020, l’asbl a mené une recherche-action afin de comprendre leur vécu et de trouver une solution adaptée. Parmi les difficultés rencontrées: l’accès au logement, les conflits avec les institutions comme le CPAS, ou encore l’exclusion professionnelle et sociale dont ils et elles sont victimes. L’asbl a ensuite lancé le groupe «Débrouille et vous» pour permettre à des jeunes partageant les mêmes galères d’échanger sur leurs expériences respectives. Le projet Droit@Home a, lui, émergé en parallèle. «À ce moment-là, nos bureaux étaient au deuxième étage, se remémore Clément Henry, intervenant social au SDJ de Namur. Un jour, le propriétaire du bâtiment, maître Erneux, nous annonce qu’il aimerait qu’on déménage au rez-de-chaussée, car il compte louer le reste de l’immeuble. Sur le ton d’une blague, on lui dit qu’on pourrait en faire des logements pour nos jeunes. Deux jours plus tard, il nous rappelle pour nous dire qu’il est partant.» Les travaux commencent alors, et l’asbl coconstruit le projet avec deux partenaires: l’agence immobilière sociale de Namur (AIS) et le Relais social urbain namurois (RSUN). La première représente le propriétaire et assure la gestion locative des studios, tandis que le deuxième effectue les visites à domicile et accompagne les jeunes dans les démarches liées au logement. Le SDJ de Namur s’est également rapproché des IPPJ (institutions publiques de protection de la jeunesse), des services d’accueil spécialisés (SRS et PEP), des hôpitaux et des restaurants sociaux. «Nous voulions nous concentrer sur les jeunes les plus vulnérables en allant les chercher là où on pourrait les trouver. C’est comme ça que le maillage s’est fait et qu’ils sont arrivés chez nous», dévoile Johanne Wyns.

«Le plus important pour moi, c’est la considération»

Une semaine avant la réunion des voisins, Thomas attendait d’avoir les clés de son studio avec une certaine fébrilité. Avec Clément, ils ont préparé cet entretien la veille, notant quelques phrases sur le tableau de la cuisine commune. Portant un sweat noir à capuche, une casquette vissée sur la tête, le jeune homme, jovial et taquin, prend vite ses aises et se confie sans détour.

Du haut de ses 21 ans, Thomas a déjà un long parcours derrière lui: «De mes 2,5 ans à mes 6 ans, j’ai été pris en charge par le Service d’aide à la jeunesse, puis par le Service de protection à la jeunesse parce que je me battais tous les jours, retrace-t-il. À 17 ans, j’ai été viré de l’internat et placé dans un appartement. J’y suis resté trois ans puis j’ai eu quelques problèmes avec le propriétaire. La dame du CPAS ne voulait pas me verser mon allocation tant que je n’avais pas été à mon rendez-vous. Au bout de huit jours sans paiement du loyer, j’ai été mis dehors.» Durant un an et demi, Thomas squatte à droite et à gauche, trimballant avec lui ses affaires. Il lui arrive de dormir dans la rue. Sa sœur et son meilleur ami, qui vivent à ce moment-là dans les studios de Droit@Home, l’hébergent parfois. C’est comme ça qu’il découvre le projet. Au départ, pourtant, il n’est pas vraiment emballé à l’idée d’y participer. «Je n’aimais pas devoir demander de l’aide. Ni d’être avec d’autres personnes, car je peux être impulsif.» Un «trait de caractère» qui puise ses origines dans une enfance tourmentée par des parents maltraitants. «La violence, même si elle fait partie de ton parcours, c’est quelque chose que tu gères beaucoup mieux», lui glisse Clément. Après avoir visité 23 appartements et essuyé autant de refus, Thomas finit par postuler à Droit@Home. «J’en avais marre», soupire-t-il. Entre-temps, il s’est aussi familiarisé avec le lieu et l’équipe du SDJ. «Le plus important pour moi, c’est la considération», confie le jeune homme.

«Et le fait d’avoir ton propre logement, qu’est-ce que ça peut t’apporter?», lui demande Clément. «Je pourrai commencer une formation et trouver un travail. N’importe quel boulot me plaît tant que je ne reste pas sans rien faire», répond Thomas. Il possède déjà pas mal de compétences: «Quand j’étais en école de cuisine, j’ai eu plusieurs jobs étudiants dans la restauration. J’ai aussi travaillé au noir dans la rénovation de vieilles maisons et comme technicien de chaufferie.» Thomas est aussi passionné de foot. Il voudrait intégrer un nouveau club et devenir titulaire. Puis mettre de l’argent de côté et trouver, dès que possible, un appartement «où il pourra rester toute sa vie». Pour ses démarches, il sera accompagné par Théo, son référent. Une aide qu’il estime utile, bien qu’il se sente déjà autonome. «Ce que je n’aime pas, c’est devoir remplir des papiers trop longtemps. Je suis hyperactif et diagnostiqué TDH (trouble déficit de l’attention), donc parfois c’est compliqué.»

Avoir son propre logement lui permettra aussi de prendre soin de lui et de sa santé. Souffrant, entre autres, d’asthme et d’allergies, il a fallu nettoyer le studio pour retirer toute trace du chat qui y vivait auparavant, ce qui a repoussé son entrée de quelques jours. Et l’a stressé quelque peu. D’ailleurs, il reste sur ses gardes: «C’est rare qu’il y ait autant de choses dans ma vie qui aillent aussi bien.» La nuit, il ressasse encore ses journées, «se demande ce qu’il aurait pu faire différemment». Clément voit pourtant le chemin parcouru: «Il se sent parfois bloqué, mais je trouve qu’il a beaucoup appris. Malgré les souffrances et les galères, il s’est accroché.»

3. «Dénombrement du sans-abrisme et de l’absence de chez-soi. Arrondissement administratif de Namur», rapport réalisé par l’UCLouvain et la KULeuven en collaboration avec 75 acteurs sociaux et institutionnels, mars 2025.

4. Le sans-abrisme ne signifie pas toujours dormir dans la rue, il peut aussi conduire à squatter, à loger chez des tiers ou dans des maisons d’accueil.