S’autonomiser grâce aux autres

Pour les mineurs relevant de l’Aide à la jeunesse, le cap de la majorité est un moment charnière. «Ces jeunes adultes débutent avec un parcours institutionnel très lourd. Ils ont été trimballés d’un centre à l’autre, puis, un jour, ça s’arrête», observe Jérémy Blondelet, du Relais social urbain namurois. Pour ces jeunes, l’enjeu est donc «d’assurer une continuité dans l’accompagnement afin d’éviter qu’ils se retrouvent à la rue ou dans des contextes difficiles».

Coiffée d’un chignon et arborant de longs ongles manucurés, Elise a fêté ses 18 ans en février dernier et a emménagé dans l’un des studios de Droit@Home le 6 mars. Derrière son allure soignée, Elise est épuisée ce matin-là, les derniers jours ayant été éprouvants. Ce qui ne l’a pas empêchée d’honorer son rendez-vous. Parmi ses sources de tracas: le CPAS refuse de lui verser un complément de salaire, étant donné qu’elle a un compte d’épargne. Cet argent, elle l’a gagné en travaillant dans l’HORECA. Des économies dans lesquelles elle doit désormais puiser pour payer son loyer, ses factures, et rembourser ses dettes. La jeune fille voudrait bien passer son permis, entamer une formation dans la petite enfance, mais là, tout de suite, elle peine à se projeter, car «il y a d’autres priorités».

En janvier dernier, le service mandaté qui l’accompagnait l’a orientée vers le SDJ de Namur pour que celui-ci prenne le relais. «Nous sommes souvent la dernière ligne dans l’aide à la jeunesse, tout en étant la première dans l’entrée de l’âge adulte», pointe Johanne Wyns. Temporairement hébergée par son parrain et sa marraine, il était convenu qu’Elise parte de chez eux en mars. Alors même si, comme Thomas, l’aspect collectif l’effrayait, elle a candidaté chez Droit@Home. «Pour les jeunes en galère vivant chez des tiers, le risque est d’épuiser leurs ressources», remarque Clément. Ce facteur fait d’ailleurs partie des critères de vulnérabilité pris en compte par le comité, regroupant les directions du SDJ, de l’AIS et du RSUN5. «Quelle est ta situation familiale?», «Où vis-tu actuellement?», «Possèdes-tu une carte bancaire?», «Un téléphone portable?», «As-tu un médecin traitant?», «Suis-tu un traitement?», etc. Ces questions, coréfléchies avec le groupe «Débrouille et vous», permettent d’évaluer la situation du jeune et d’identifier ses besoins, le projet s’adressant en priorité à celles et ceux «présentant une pluralité de difficultés, relevant de l’aide à la jeunesse, de l’AVIQ (Agence pour une Vie de Qualité) et de la santé mentale», insiste Johanne Wyns. Par ailleurs, aucune liste d’attente n’est établie pour ne pas créer de faux espoirs.

Apprendre à se connaître

L’accompagnement se décline, lui, de plusieurs façons. Les intervenants du SDJ aident notamment les participants dans toutes leurs démarches administratives. Inscription ou exclusion scolaire, candidature pour un job, plan de remboursement de dettes, assistance juridique, etc. «On brasse très large, pointe Clément. Notre point d’attention est que leurs droits soient respectés.» Le but étant par ailleurs de transmettre aux jeunes un «bagage législatif», une façon aussi de refaire confiance aux institutions, avec qui les relations sont parfois tendues. «Nous avons noué de belles collaborations avec certains services juridiques, comme le CPAS de Namur, ce qui aide énormément», se réjouit Clément.

Vivre seul permet aussi d’apprendre à mieux se connaître. «La victoire n’est pas d’avoir un CDI, mais d’être bien avec soi-même.» À leur arrivée, les intervenants font un «plan de crise» avec les jeunes. Celui-ci vise à faire le point sur leur état psychique, pour reconnaître les signes d’alerte, mais aussi pour savoir qui contacter en cas de problèmes. «Après deux ou trois semaines passées ici, certains ont mis (dans le formulaire) leur voisin ou voisine de palier, ce qui montre leur niveau de solitude», soulève Clément. Pour rompre cet isolement, l’aspect collectif est essentiel. Mais cette cohabitation comporte aussi ses travers. «Certains, par solidarité, se prêtent leur carte d’identité ou de l’argent. Je n’ai jamais dû mettre en place autant de gestions budgétaires (via le CPAS). Est-ce parce que ce public a des fragilités importantes ou que c’est leur première autonomie?», se demande l’intervenant. Selon lui, beaucoup peinent à faire des choses pour eux-mêmes. «Il y a une fille qui aimait la couture. Ensemble, on est allés voir des magasins spécialisés. Puis elle a fait une jupe avec un pantalon. Et là, elle s’est enfin mise au milieu de ses priorités.»

Entre leur arrivée et leur sortie, comment se manifeste, au juste, la progression chez les participants de Droit@Home? «Pour certains, ce projet a permis de se poser et de se remobiliser. Pour d’autres, ça s’est transformé en un retour en famille, chose impensable il y a des années. D’autres encore se sont cassé la figure, peut-être aussi parce que ce lieu le permet», observe Johanne Wyns. L’idée étant aussi «d’apprendre de ses erreurs», même si cela signifie de «se rendre compte que vivre seul tous les jours n’est pas possible, en tout cas pas totalement, qu’il faudra une assistance, qu’une médication doit être mise en place, que parfois le projet de vie se fera après tout ça». Mais une fois que ces besoins ont été identifiés, d’autres structures doivent prendre le relais. «Or, dans trop de services, on nous remballe car ces jeunes, et leurs situations, ne rentrent pas dans les cases», déplore la directrice.

5. Agence immobilière sociale de Namur et Relais social urbain namurois.