L’équipe, c’est la dernière composante de la vie en communauté. À chaque instant, des travailleuses sont présentes dans les murs de «La Moisson», par «shifts» de 9 h 30. Même la nuit, «où on se retrouve parfois en proie à ses peurs, ses démons», explique Joël Kinif alors qu’il déambule dans les couloirs de la maison d’accueil. Pour arriver dans cette autre aile de la bâtisse, il a fallu sortir, longer la façade avant, saluer les résidents groupés au soleil sur de grands bancs, pousser une porte d’entrée. Ici, l’espace se fait plus exigu. Les murs sont constellés de portes, un escalier en bois monte aux étages.
On finit par arriver devant une porte, qui s’ouvre pour laisser place à une salle de réunion garnie d’une grande table. Autour d’elle, plusieurs travailleuses devisent, prennent quelques notes. Notre arrivée fait son petit effet: les têtes se tournent, un silence poli s’installe. On a interrompu une réunion de travail, alors il va bien falloir se lancer, expliquer pourquoi on est là. Dire que l’on souhaiterait recueillir le vécu des chevilles ouvrières du projet, mais que, bien sûr, ce n’est pas une obligation, que l’on comprendrait tout à fait que personne ne veuille parler.
Le silence se prolonge, tout le monde se scrute, comme si l’équipe attendait un signal pour lâcher les chevaux. Ce signal, c’est Alinoé, une éducatrice, qui va le donner. Voilà 15 ans qu’elle travaille ici. Et pour elle, cette réunion, c’est en quelque sorte le calme avant la tempête. Toutes ses collègues acquiescent: une journée, un shift à «La Moisson», ce n’est jamais un long fleuve tranquille. Il y a bien un schéma qui existe quelque part, une sorte de canevas pour une journée type: accompagner les enfants à l’école et à la crèche, organiser la communauté, effectuer un travail et des entretiens individuels avec les résidents, encadrer les moments en famille en fin d’après-midi. Une sorte d’accompagnement familial intensif… qui se passe rarement comme prévu. «Le matin, tu te gares sur le parking, et tu sens que ça ne va pas se passer comme prévu», finit par renchérir Julie, puéricultrice au sein de la maison.
Il y a une multitude de raisons qui expliquent cette situation. La plus simple, la plus évidente, tient pourtant en quelques mots: la situation dans laquelle les résidents se trouvent, leurs difficultés, leurs parcours, tout cela fait qu’il est difficile de se tenir exactement à un planning rigide. «Les résidents ont besoin d’une présence non-stop, c’est très exigeant», explique Émilie, assistante sociale. Cet «investissement énorme», d’après Joël Kinif, toute l’équipe le porte. L’objectif est clair: quand le courant passe avec les résidents, «il s’agit de construire ensemble une porte de sortie pour la famille», relance Alinoé. Une porte de sortie qui passe bien sûr par le logement, mais qui, au sein de «La Moisson», passe aussi par la vie en communauté. C’est effectivement ce fonctionnement en collectivité qui permet à l’équipe de déceler ce qui peut poser problème au sein des familles, ce qu’il y a à travailler. «Une famille peut faire illusion une heure devant une assistante sociale, explique Joël Kinif. Pendant des mois, 24 h/24, c’est plus compliqué.»
Pour autant, cela ne veut pas dire que tout cela est facile. À «La Moisson», la communauté est subie, imposée puisque les familles sont mandatées par l’Aide à la jeunesse. Et les parents ne la vivent pas toujours très bien. «Parfois ils nous disent ‘Vous nous surveillez’. Il faut alors déconstruire tout cela, travailler la confiance, faire preuve de transparence», continue Alinoé. Transparence, sécurité, bienveillance, empathie, respect de la loi. Voilà, résumée en quelques mots, la philosophie de travail de l’équipe de la maison d’accueil. Un travail avec les parents donc, mais avec un objectif clair: «Améliorer la vie des enfants. C’est leur intérêt qui est toujours mis en avant», explique Julie.
Les enfants… À l’évocation de ceux-ci, un deuxième silence s’installe. On sent beaucoup d’émotion, beaucoup de retenue aussi. Comme au début de notre échange, c’est Alinoé qui finit par se lancer, un peu pudiquement. «Les enfants, c’est le cœur de notre travail, la porte d’entrée. Mais ça nous met aussi à mal. C’est peut-être mieux de ne pas en parler…» «Tenir», c’est un mot qui finit pourtant par revenir, petit à petit, dans la bouche des travailleuses. Tenir face à l’investissement et l’épuisement émotionnel que ce travail avec les enfants implique. Tenir face à la tentation de «ramener à la maison» certaines des situations vécues à «La Moisson». Tenir face au vécu parfois très compliqué de ces petits bouts. «On s’attache davantage à un enfant qu’à un adulte. Un enfant ne peut pas mentir sur ses émotions, il les exprime x 1.000», lâche Émilie. Comment, en effet, ne pas vaciller face à un enfant qui vous saute au cou, qui vous dit «Je t’aime», qui retrouve sa place d’enfant au contact d’une équipe qui «essaie de donner de l’amour et de la tendresse», explique Julie. «Quand tu vis avec un enfant qui arrive ici âgé de 2 mois et qui repart à 1 an et demi, pffff…», esquisse encore Alinoé…
Bien sûr, toutes le savent, l’équipe ne peut pas tout résoudre. «Faire la famille parfaite, c’est impossible», continue Alinoé. Mais l’équipe explore toutes les pistes de solutions avec les parents. Certaines familles embraient, d’autres moins. «J’ai parfois l’impression qu’on y croit plus qu’eux», lâche Julie. On sent, au fil des discussions, qu’il y a parfois de belles histoires. Et parfois de moins belles. Une situation que les travailleuses de «La Moisson» disent accepter et qui fait finalement écho au projet de la maison d’accueil: un lieu temporaire pour se poser et, peut-être, se projeter. «La famille, elle a une vie avant et après ‘La Moisson’, conclut Alinoé. Nous, on y va avec nos tripes et puis on doit apprendre à lâcher prise.»