La vie communautaire dans une ancienne ferme

Voilà bien longtemps qu’il n’a pas plu à grosses gouttes sur la Belgique en cette fin d’été. Malgré cela, le village de Houmont, situé en province de Luxembourg, reste entouré d’une végétation étonnamment verte. Perché sur de gentilles petites hauteurs, le hameau composé de quelques maisons en pierre du pays surplombe plusieurs collines et des champs, des bois, à perte de vue. Il y a plus de 80 ans, au cours de l’hiver 1944-1945, l’endroit a été le théâtre d’affrontements entre l’armée allemande et des unités de l’armée américaine, dont le célèbre 41e bataillon de chars, sous les ordres du général Patton. Houmont, comme toute la région, a gardé le souvenir de la terrible Bataille des Ardennes, sanglant chant du cygne du IIIe Reich d’Adolf Hitler. Près de l’église, à côté d’un arrêt de bus, une stèle prévient d’ailleurs les visiteurs: «Passant, souviens-toi de ceux qui par leur souffrance, leur sang et leur vie, ont payé le prix de ta liberté et de ton bonheur.»

Aujourd’hui pourtant, c’est plutôt un calme presque pesant qui règne sur place. Hauteurs obligent, le vent souffle dans les branches des arbres, dont le bruissement constitue la seule perturbation à la paix des lieux. En traversant la route qui longe l’église, on arrive à une ancienne ferme où un semblant d’animation semble régner. On pousse une porte, on passe un petit bureau d’accueil vide et voilà que se font entendre quelques cris d’enfants. Ceux-ci résonnent dans un grand hall qui doit avoir constitué la grange de la ferme, à une autre époque. Dans un coin, quelques poussettes sont parquées vaille que vaille. De grandes baies vitrées donnent à voir une laverie, ce qui ressemble à une salle de psychomotricité ou encore une pièce à l’atmosphère douce, garnie de sièges et d’une table à langer. On aperçoit aussi une cuisine. Et puis, via la laverie, un passage vers l’arrière de la maison où se déploie un immense jardin, lui aussi couvert d’une végétation luxuriante.

Là, sur la gauche, assise au soleil sur une chaise en plastique, une femme s’allume une cigarette en regardant un bambin pas plus haut que trois pommes gambader dans les herbes. On la salue d’un sourire silencieux, qu’elle nous renvoie, et puis on repart vers l’intérieur du bâtiment, à la recherche de Joël Kinif. La barbe poivre et sel, les cheveux attachés dans la nuque, Joël Kinif est, depuis 2012, le directeur des lieux et de l’asbl qui en est à l’origine, «Le 210». Car ici, dans ce coin presque perdu de la Belgique, on se trouve à «La Moisson», une maison d’accueil. Quarante-quatre lits sont mis à la disposition de familles que les aléas de la vie ont mises à rude épreuve. «On rencontre toutes sortes d’histoires, explique Joël Kinif. Mais la problématique commune concerne le logement ou l’environnement de vie qui n’est plus assez stable ou sécurisant pour les enfants. Quant aux raisons pour lesquelles ces familles se retrouvent dans cette situation, elles sont très variées: c’est alors toute la boîte de Pandore des difficultés qui s’ouvre.»

La liste des problèmes rencontrés par ces familles et qui les ont menées ici est donc longue, variée, comme chaque parcours particulier peut l’être: précarité, addictions, violence conjugale obligeant un parent à quitter le foyer familial avec son ou ses enfants, expulsion, père sans logement pour accueillir sa progéniture… Mais tout le monde est donc le bienvenu à «La Moisson», à l’exception des personnes ayant été condamnées pour des faits de mœurs. Un type de délit qui s’accommode assez mal, il est vrai, d’une vie avec des enfants… Parce que oui, on parle bien ici de vie communautaire. Les résident(e)s accueilli(e)s dans cette grande bâtisse peuvent y passer 360 jours, renouvelables une fois. Les lieux sont divisés en petits studios destinés à une famille, avec salle de bain privative. Ou alors en chambres avec sanitaires partagés et pièces de vie commune. On cuisine ensemble (c’est obligatoire), on mange ensemble (si on veut)… Les enfants sympathisent, apprennent à se connaître. Les adultes aussi. Et puis il y a l’équipe des travailleurs sociaux, ou plutôt des travailleuses sociales, car, dans ce secteur, ce sont plutôt les femmes qui se retroussent les manches. La Moisson compte donc un directeur, mais aussi une psychiatre, une infirmière, une puéricultrice, des assistantes sociales, des éducatrices. Soit 20 personnes, pour 18 équivalents temps pleins. Toutes (et un peu tous) ont un objectif: permettre dans un premier temps à ces familles de se poser. Et puis essayer de faire en sorte qu’elles puissent rebondir, que les adultes puissent devenir «des parents adéquats» selon les termes de Joël Kinif.