On a d’abord aperçu Kevin au matin, lors de la réunion communautaire qui se tient toutes les semaines au sein de la maison. Réunis dans la grande salle à manger en compagnie de plusieurs travailleuses sociales, les résident(e)s et quelques-uns de leurs enfants (la plupart étant à l’école ou à la crèche) avaient d’abord dit au revoir à l’une d’entre eux, Carine (nom d’emprunt), ainsi qu’à son enfant.
Émue aux larmes, Carine avait fait ses adieux à celles et ceux dont, disait-elle, la présence allait l’accompagner dans la suite de son parcours. C’est une des caractéristiques de «La Moisson»: la vie en communauté, si on s’en empare, peut constituer un levier puissant pour travailler sur sa situation. Même si, dans d’autres cas, elle peut aussi tirer tout le monde vers le bas. Une problématique d’addiction qui prend trop de place, des soucis rencontrés par une famille avec le Service d’aide à la jeunesse (SAJ), des tensions trop présentes entre résidents et c’est toute la communauté qui vacille…
En ce mardi matin, rien de tout cela ne se produit, semble-t-il. Carine enlace, embrasse, pleure. Son départ, après quelques mois sur place, se fait dans l’émotion. Si on peut donc résider deux fois 360 jours à «La Moisson», certains partent plus tôt. «Mais pour les familles, on dépasse régulièrement une année», explique Joël Kinif. Celles-ci partent parce qu’elles sont arrivées au bout de leur accompagnement et parce qu’elles ont trouvé, à l’extérieur, une solution qui leur convient. «Nous faisons au mieux avec ce qui existe, en espérant que ça tienne et en nous appuyant sur le riche réseau de partenaires externes (Service d’aide à la jeunesse, Service de protection de la jeunesse, centres PMS, asbl centrées sur les assuétudes, équipes mobiles en santé mentale pour enfants et jeunes, service d’accompagnement des violences conjugales et intrafamiliales… NDLR). On est parfois dans du bricolage», commente Joël Kinif. Ou alors elles s’en vont parce que, parfois, c’est «la maison» qui est arrivée au bout de ce qu’elle avait à leur proposer.
Durant tout le temps de l’adieu à Carine, Kevin est resté discret, drapé dans son grand training blanc orné d’un Sangoku géant. Cheveux coupés court, visage taillé à la serpe, il a ensuite participé, parfois activement, à la réunion communautaire où l’on a parlé propreté, cuisine, tenue adéquate (ou pas) en sortie de douche… C’est lorsque tout le monde est reparti vaquer à ses occupations qu’il est venu s’asseoir à nos côtés dans la salle remplie de sièges confortables. Kevin a 46 ans et il est ici seul avec son fils âgé de 3 ans, depuis juin 2026. Il a bien une compagne, mais aujourd’hui on ne s’appesantira pas sur les raisons de son absence. Il a aussi eu un autre enfant avec elle, âgé d’un an, et qui se trouve en famille d’accueil. Enfin, il est également père de deux ados, issus d’une autre union, qu’il ne peut pas voir à cause de la distance qui sépare Houmont des lieux où ils se trouvent tous les deux. «C’est très dur», soupire Kevin.
Si Kevin a atterri à «La Moisson», ce n’est pas un hasard. La maison d’accueil est la seule, en province de Luxembourg, à accueillir des pères seuls avec un ou plusieurs enfants. «J’ai toujours eu une sensibilité à la place du père, explique à ce sujet Joël Kinif. On reproche régulièrement aux pères de ne pas avoir la volonté de s’occuper de leurs enfants, mais il n’y a souvent pas de solutions qui leur sont proposées. Chez nous, même s’ils sont peu nombreux, la priorité leur est donc donnée puisque nous sommes les seuls à les accueillir dans le coin.»
Kevin est arrivé à «La Moisson» en urgence. Le logement de 65 m2 qu’il occupait auparavant avec sa femme et ses deux enfants était insalubre. Et la situation compliquée avec sa compagne l’avait fait replonger dans son rapport problématique à l’alcool. «Je suis arrivé ici presque saoul. Le chamboulement, la séparation avec ma petite fille, ça a été trop brutal», resitue-t-il. Il lui a fallu trois semaines pour s’adapter et détailler son parcours à l’équipe. Un parcours «chaotique» fait de périodes de dépression «où je m’écroule» et de moments de mieux. Une carrière dans l’Horeca qui lui a «bousillé la santé», un séjour en service psychiatrique. Et aujourd’hui une vie en pleine campagne où la vie communautaire lui pèse parfois. Si pour certains vivre avec les autres est une aide à laquelle ils s’accrochent, d’autres au sein de la maison semblent subir cette situation. C’est le cas de Kevin, lui, le solitaire à la santé mentale fragile, qui a passé son dernier week-end dans sa chambre en compagnie de son gamin. «Je suis très protecteur avec lui, j’ai du mal à le laisser avec d’autres enfants. J’ai peur qu’il leur fasse du mal ou qu’ils lui fassent du mal.»
Pour autant, Kevin a des projets: il a commencé un traitement à base d’antidépresseurs. Il veut faire une formation en Parcs et Jardins, retrouver un logement et une situation financière stable. Pour cela, il compte sur le fameux «PAI» (Plan d’accompagnement individualisé) coconstruit avec les travailleuses sociales de la maison dans un lien qui se veut de confiance et teinté de proximité relationnelle. Un PAI qui se fait «petit à petit», à son rythme, et qui s’accompagne aussi d’un travail de gestion de la parentalité, marque de fabrique de «La Moisson». «Mon enfant se plaît bien ici, il s’est plus adapté que moi. Quand je suis seul dans ma chambre et que je cogite, je le laisse aller avec les éducatrices. L’aide à la parentalité est importante, cela m’aide pour les repas et quand j’ai trop de stress, des moments où je supporte moins mon petit», conclut Kevin avant de se lever, de tendre la main, puis de s’éclipser, un sourire discret sur les lèvres.