L’enfant de Kevin n’est que l’un des quelque vingt enfants qui vivent au sein des murs de «La Moisson». D’eux, on ne parlera ici qu’en filigrane, au travers des récits d’un parent, comme Kevin, ou des membres du personnel. Beaucoup sont âgés de 0 à 3 ans. Parmi les enfants en âge scolaire, nombreux sont ceux qui arrivent à la maison d’accueil en situation de déscolarisation. Aux prises avec des problèmes de toutes sortes, leurs parents sont dans un tel état de survie qu’ils ont fini par envisager toute aide comme une menace, un danger. Certains d’entre eux sont porteurs d’un double handicap (mental et physique). D’autres se sont déjà connus au sein des institutions sociales qu’ils fréquentaient étant jeunes, signe d’une enfance et d’une jeunesse déjà marquées par les difficultés et la précarité.
Dans ce contexte, Joël Kinif décrit des enfants qui «arrivent ici avec leur petit âge, mais un vécu déjà énorme». Des enfants «parentalisés» qui finissent, parfois, par prendre en charge le reste de la fratrie, par camoufler les failles des parents ou par devenir la béquille de ceux-ci. «Une maman me disait que son enfant était son médicament, explique-t-il. Au point de ne pas le mettre à la crèche parce qu’elle en avait besoin à ses côtés…» Il raconte ensuite l’histoire de ce garçon de 11 ans qui connaissait tous les problèmes de santé de son père et détaillait aux travailleuses l’ensemble de son traitement. Ou encore le récit de cette petite âgée de 4 ans, qui avait demandé à pouvoir parler à un travailleur de l’Aide à la jeunesse, car elle savait qu’elle allait être placée loin de sa maman et qu’elle voulait l’empêcher…
Cette dernière histoire souligne une des autres caractéristiques de «La Moisson»: on y arrive rarement de sa propre volonté. La plupart des familles sont mandatées par l’Aide à la jeunesse, c’est-à-dire qu’on les y envoie comme une dernière chance avant une mesure d’éloignement des enfants. La pression est donc grande sur les parents, parfois un peu désarçonnés… «Je me souviens encore d’une mère d’un nourrisson, âgé d’une semaine, qui voulait que l’enfant tienne son biberon tout seul», narre Joël Kinif. Dans ce contexte, le fait de retourner à l’école constitue un premier levier dans la remise de l’enfant à sa place d’enfant et dans la mise en place de sa «sécurité primaire». Avant de remettre le parent, aussi, à sa place de parent, via un accompagnement à la gestion de la parentalité.