«Aller directement à l’essentiel», lance Laetitia Legrain, l’une des professeures de mathématiques, à la classe. Il en va des équations comme de l’inclusion.
Dans cette classe de 4e secondaire, l’algèbre se vit de façon bilingue: une voix explique en français les équations de droites, tandis que des mains traduisent, nuancent, reformulent des formules pour les élèves sourds ou malentendants présents en classe.
Les tables sont alignées face à un grand écran tactile où s’affichent les exercices sur les droites obliques, horizontales et verticales; les élèves viennent tour à tour résoudre au tableau pendant que la classe suit, cahier ouvert.
Au fond, quelques sacs, classeurs et vestes entassés rappellent que l’on est dans une classe ordinaire, mais où la présence de deux enseignantes change subtilement la dynamique: tout le monde écoute tantôt la parole, tantôt regarde les mains.
À Namur, la Communauté scolaire Sainte-Marie propose, pour chaque niveau, de la maternelle au secondaire, une classe bilingue qui inclut de petits groupes d’élèves sourds ou malentendants au sein de classes majoritairement entendantes; l’enseignement y est simultanément en français et en langue des signes de Belgique francophone (LSFB).
Dès la maternelle, les deux langues sont présentes. Les jeunes enfants évoluent auprès d’un référent sourd et d’un référent entendant, afin d’acquérir naturellement le bilinguisme. Les activités mêlent jeux, ateliers et échanges, en inclusion ou en petits groupes.
Au primaire, les matières générales (maths, éveil, éducation physique, etc.) sont suivies avec les camarades entendants. Les cours de langues ont lieu en dehors de l’inclusion, pour permettre un apprentissage plus ciblé.
En secondaire, la structure reste identique, avec un enseignant par matière et la présence d’interprètes scolaires si nécessaire. Certains cours – comme celui de pratiques bilingues ou de LSFB – approfondissent la maîtrise des deux langues.
Chaque classe est encadrée donc par un binôme d’enseignants: l’un s’exprime en français, l’autre en langue des signes. L’objectif est clair: offrir aux élèves sourds et malentendants une scolarité ordinaire, pensée pour répondre à leurs besoins linguistiques et émotionnels spécifiques.
Prendre le temps
Lorsqu’il s’agit de calculer une pente ou de distinguer une droite verticale d’une horizontale, une enseignante interroge les élèves en français tandis que la seconde montre le geste correspondant, attire l’attention d’un élève sourd d’un léger tapotement sur la table avant de signer; les deux professeures gardent un œil constant sur les regards, pour vérifier que personne n’est perdu, dans un climat où l’on prend le temps de reformuler et de rassurer.
Ce duo demande une coordination fine: pendant que l’une corrige avec un élève au tableau, l’autre circule entre les bancs, répond à une question en LSFB, vérifie un cahier, ou donne un signe discret pour ralentir le rythme de la démonstration lorsque la traduction exige plus de temps.
La discipline mathématique se prête ici à une pédagogie très structurée, mais le bilinguisme l’oblige à être encore plus explicite: chaque notion – pente, ordonnée, équation – est décomposée, signée, écrite, rejouée sur des exemples concrets, et cette rigueur bénéficie à toute la classe, y compris aux élèves entendants.
Quand un élève vient résoudre un exercice au tableau numérique, le groupe commente à voix haute… et par signes, installant une autre manière de «faire classe».
Des profils différents
Dans la classe, trois jeunes sont sourds ou malentendants, avec des profils et des réalités très différents. L’une porte un implant cochléaire, est capable de signer, de parler, de passer d’une langue à l’autre; sa copine, assise juste à côté, n’en porte pas, mais toutes deux fréquentent cette école bilingue depuis plusieurs années et connaissent par cœur la mécanique du cours. Quand une réponse n’est pas claire, elles se tournent l’une vers l’autre, se refont l’exercice en quelques signes dans un va‑et‑vient fluide.
À leurs côtés, un jeune garçon, arrivé à l’école à la rentrée, ne signe pas encore; il est malentendant, par contre, et s’appuie surtout sur la parole de l’enseignante, sur le texte projeté, sur les schémas tracés à la craie. Les deux enseignantes gardent régulièrement un œil sur lui, prennent le temps d’indiquer du doigt la ligne à suivre, d’expliquer à voix basse un passage trop rapide, de lui redonner l’essentiel quand la discussion est partie dans tous les sens.
«Les profils de surdité sont extrêmement variés, explique Magaly Ghesquière, coordinatrice pédagogique. Certains enfants sont implantés et disposent d’une aide auditive très performante, mais qui ne restitue pas l’audition complète: dans le bruit ou les échanges rapides, la compréhension reste difficile. D’autres, dont les familles choisissent peu ou pas de prothèses, s’expriment surtout en langue des signes. Entre ces deux extrêmes, il existe une multitude de situations: enfants malentendants, bilingues ou encore certains arrivant sans langue structurée, avec un retard cognitif à combler. Plus récemment, des adolescents malentendants issus de l’enseignement ordinaire rejoignent l’école, souvent par besoin d’un cadre où la communication leur est enfin accessible.»
Chaque élève demande donc un accompagnement différencié, patient et attentif. Dans ce ballet discret de voix et de mains, chacun arrive à trouver sa place, et les équations cartésiennes deviennent le terrain commun où se fabrique, très concrètement, l’inclusion.