25 ans de défis

Le projet bilingue a fêté en 2025 ses 25 ans. Dès septembre 2000, la Communauté scolaire fondamentale Sainte-Marie ouvrait sa première classe bilingue en langue des signes et en français. Le projet, novateur à l’époque, n’accueillait alors qu’un seul élève de deux ans et demi. Seize ans plus tard, ce pionnier terminait le seul cursus bilingue complet de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Aujourd’hui, les classes bilingues couvrent l’ensemble du parcours scolaire, de la maternelle au secondaire et chaque année, une cinquantaine d’élèves sourds ou malentendants y sont scolarisés.

Magaly Ghesquière, coordinatrice des classes bilingues, en connaît les coulisses comme sa poche. «Les élèves entendants et malentendants grandissent ensemble depuis la maternelle jusqu’à la rhéto. Les classes mixtes comptent en moyenne 15-20 entendants et cinq sourds et malentendants.»

Avant d’être la coordinatrice pédagogique de ces classes, Magaly Ghesquière a été engagée comme la première enseignante du projet. «J’ai suivi le parcours de ces premiers élèves de la maternelle jusqu’en primaire, où j’ai travaillé dix ans avant d’assurer la coordination.» Un rôle qui l’amène à la fois à suivre certains élèves de près, à accompagner les enseignants dans leurs réflexions pédagogiques et à chercher, collectivement, des solutions très concrètes aux difficultés rencontrées dans les classes.

Tout créer, tout développer

«L’un des défis, c’est qu’il a fallu tout créer, tout développer: des fonctions d’enseignement, des fonctions d’encadrement, mais aussi la recherche de financements. Et c’est toujours le cas aujourd’hui», témoigne la coordinatrice.

«La principale difficulté reste le recrutement, renchérit Perry Binard, directeur du fondamental. Les fonctions d’instituteur, déjà en pénurie, le sont plus encore ici: il faut être diplômé et maîtriser la langue des signes au niveau de l’enseignement. Résultat: il n’existe pas de réserve de recrutement.»

Les rares candidats rejoignent le projet par intérêt, mais sans formation initiale; ils sont donc formés en interne tout en suivant, parallèlement, des cours du soir pour obtenir le certificat en langue des signes, indispensable pour être reconnus comme enseignants en immersion.

«Mais c’est un parcours qui peut s’avérer long: la formation en langue des signes s’étale désormais sur dix ans, contre cinq autrefois, ajoute la coordinatrice pédagogique. Le contexte de pénurie impose une réelle motivation. Nous devons donc repenser la manière de recruter et de former, en cherchant un modèle qui tienne compte des limites du cadre institutionnel actuel.»

Pour soutenir l’école face à ces défis, celle-ci peut compter sur l’asbl École & Surdité qui offre à l’institution les ressources humaines et techniques nécessaires pour accueillir les enfants sourds ou malentendants dans de bonnes conditions.

À sa tête, on retrouve Sylvie Denorre, directrice, qui occupe le poste depuis dix ans maintenant et accompagne l’école dans la mise en place des classes bilingues. Son neveu a d’ailleurs été scolarisé à Namur.

«Quand je suis arrivée, je pensais que tout serait plus simple, reconnaît-elle. Mais tout s’est révélé bien plus complexe, aussi bien pour faire reconnaître le dispositif auprès des instances politiques et obtenir des subsides que sur le plan pédagogique. Il faut sans cesse ajuster la pratique dans un cadre bilingue, avec une grande diversité de profils d’élèves et d’enseignants, sourds ou entendants. C’est un défi permanent, un travail qui ne s’arrête jamais.»

Perry Binard l’admet: un tel projet demande aussi une certaine souplesse dans l’organisation générale. Le directeur le sait d’autant plus qu’il a lui-même enseigné pendant douze ans en troisième et quatrième primaire dans des classes bilingues. «Un projet qui apporte une vraie plus-value pour les enfants sourds, mais aussi pour les enseignants. Travailler à deux, c’est exigeant, mais aussi d’une grande richesse, reconnaît-il. Cette collaboration crée une dynamique presque familiale, sans mur entre les enfants, qu’ils soient sourds ou entendants. En classe, nous adaptions sans cesse nos modes d’enseignement, parfois séparés, parfois réunis, mais toujours complémentaires.»

Aujourd’hui, les enseignants sont d’ailleurs plus ouverts à ce fonctionnement: «Ils y voient une vraie opportunité. Être deux, c’est être perçu comme un duo d’instituteurs à part entière, et cela multiplie le potentiel d’apprentissage sans compliquer les choses autant qu’on pourrait le croire.»

Bien sûr, la gestion du personnel et du budget reste un défi, ajoute le directeur – «nous travaillons avec les mêmes moyens qu’une autre école» –, mais la richesse humaine du dispositif en vaut largement la peine. «Au quotidien, cela nous oblige à être sur tous les fronts, en permanence», résume Magaly Ghesquière.

«Nous tenons à rester une école ordinaire, mais cela limite nos moyens, ajoute Sylvie Denorre. Le financement reste un vrai défi: la Fédération Wallonie-Bruxelles couvre les postes d’enseignement, mais l’asbl doit assumer le reste – interprètes, puéricultrice, référents disciplinaires et en langue des signes… soit environ cinq équivalents temps pleins. Or, les subsides régionaux n’ont pas été indexés depuis dix ans.»

Des difficultés et des résultats

Dans un contexte budgétaire de plus en plus serré, cette incertitude pèse lourd. «Nous faisons tout pour rester à l’équilibre afin d’éviter d’en arriver à des licenciements.»

En Wallonie comme à Bruxelles, plusieurs écoles sont venues observer le fonctionnement de l’école, mais la plupart rebroussent vite chemin. «Quand elles découvrent tout ce que cela implique, la réaction est souvent: ‘Ah oui, quand même… Il faut donc une asbl?’ Oui, et c’est ce que nous avons dû bâtir, seuls, il y a vingt-cinq ans», évoque Sylvie Denorre. «À l’époque, tout reposait sur des bénévoles, alors qu’il fallait tout créer. Aujourd’hui, ce serait impossible: plus personne n’est prêt à s’engager de cette façon, même une journée par semaine», poursuit Magaly Ghesquière.

«Ce qui épuise, c’est cette lutte permanente pour exister, confie le directeur. Nous restons les seuls en Fédération Wallonie-Bruxelles: sur papier, le modèle est reproductible, mais dans les faits, il est jugé trop lourd.»

Le directeur reste lucide: «L’avenir du projet dépendra du renouvellement des enseignants historiques et du maintien des inscriptions. Beaucoup de familles ignorent qu’une scolarité bilingue ordinaire est possible. Pourtant, c’est une chance unique pour les enfants sourds d’apprendre, de grandir et de s’épanouir aux côtés des entendants.»

Malgré les difficultés, les résultats sont tangibles. «Nos élèves trouvent leur place, que ce soit dans l’emploi ou dans l’enseignement supérieur, souligne Sylvie Denorre. L’un d’eux, devenu agrégé en géographie, enseigne aujourd’hui dans nos classes. Vingt-cinq ans plus tard, certains inscrivent à leur tour leurs enfants ici.»