Les bras ouverts

À ses débuts, Salma accompagne les mamans au sein des locaux de L’Échange. «Mais elles n’aimaient pas être là-bas. Les locaux n’étaient pas du tout adaptés à l’accueil d’enfants», ajoute Bastien. Le service effectue aussi pas mal de visites à domicile, ce qui convenait à certaines mamans, mais pas à toutes.

Il y a trois ans, Salma finit par élire domicile dans cette petite maison namuroise, dont l’adresse n’est pas référencée sur internet. Un espace neutre et discret, où les mamans sont invitées à se sentir chez elles. Condition sine qua non pour accompagner ces femmes souvent accablées par le regard des autres et la culpabilité, beaucoup d’entre elles s’interdisant même de demander de l’aide.

Mais ici, «on se tutoie, on se fait la bise, illustre Mélanie. Ce ne sont pas des professionnels comme ailleurs. Ils ne nous obligent pas à quoi que ce soit. Et je pense que, justement, c’est encore plus facile de venir. On sait qu’on va toujours être reçus les bras ouverts».

«Notre philosophie, c’est vraiment d’avancer en fonction du rythme et de la demande de la maman», poursuit Bastien, qui pour autant ne s’interdit pas quelques taquineries et une franchise amicale avec les mamans qui fréquentent le service. Ici, la consommation est vue comme une «porte d’entrée», mais pas la «priorité». Car l’équipe de Salma ne le sait que trop bien: les femmes qui se présentent à elle n’ont pas qu’un problème d’addiction; c’est un écheveau de défis qui sous-tend leur vie, souvent depuis l’enfance. Et vouloir s’attaquer à la face visible de l’iceberg en feignant d’ignorer ce qui se tapit sous la surface, c’est courir à l’échec.

La «magie» ou le «piège» du sevrage

Mélanie, dont la vie est une succession de montagnes russes, de détours, de luttes et de chutes, en sait quelque chose. Chez elle, la consommation commence très tôt: «À la maison, c’était complètement banalisé. Mon père consommait sans nous alerter là-dessus. Au contraire, c’est même lui qui m’a fait goûter ma première drogue.» À l’âge adulte, les sevrages se succèdent. Après la naissance de son fils aîné, il y a 22 ans, Mélanie retombe dans les drogues dures au fil de relations avec des hommes violents et eux aussi dépendants.

Pendant toutes ces années, Mélanie a caché son addiction à son entourage. «Il y a encore cinq ans de cela, je n’aurais jamais dit à quelqu’un que je consommais.»

La culpabilité est un fardeau de plus que les mères dépendantes portent sur leur dos. Alors chaque fois qu’elle décide de se sevrer, Mélanie le fait en cachette, brusquement et sans aide. Il y a une dizaine d’années, c’est la fois de trop: «Ça n’a plus été dans mon cerveau. J’ai complètement perdu les pédales.»

Après de nouvelles rechutes et des problèmes de santé (elle est diagnostiquée diabétique et bipolaire borderline), des structures d’aide sont appelées en renfort: le service de protection de la jeunesse (SPJ), des aides familiales, un suivi psychologique, une mission intensive en famille (MIF, un service d’aide à la jeunesse pour familles en difficulté) et… Salma.

Un service au sein duquel Mélanie dit se confier plus qu’ailleurs, «parce que je sais qu’ils ne vont pas me juger».

Comme l’histoire de cette maman de quatre enfants l’illustre, les problèmes volent généralement en escadrille; à l’addiction s’ajoutent souvent des traumas dans l’enfance, des partenaires violents (environ 75% des cas selon Salma), toutes sortes de précarités, des problèmes de santé mentale… Des tableaux complexes, face auxquels le service namurois a adopté un positionnement réaliste: le sevrage n’est pas la priorité.