«S’il y a une consommation manifeste de produits illégaux, tu peux être sûr que les services de la jeunesse vont être appelés», avance Bastien.
Contacté, le SAJ confirme que «des indications de prise de substances nocives sont évidemment des éléments interpellants et importants» lorsqu’un signalement leur est rapporté. L’issue de la prise en charge par ses services – clôture, réorientation vers un service de première ligne, négociation d’un programme d’aide avec le(s) parent(s) par le SAJ ou renvoi vers le Parquet et le juge de la jeunesse – dépendra du degré d’inquiétude pour «l’intégrité physique et/ou psychologique de l’enfant ou du jeune».
La décision ultime de placer un enfant «dépend fortement de la situation socio-économique de la maman, de son réseau», remarque sa collègue, assise à ses côtés. Elle illustre: «On a actuellement une maman qui consomme de la cocaïne, qui a pu en parler avec le SAJ, et qui a encore la garde de ses enfants. À l’inverse, on a une autre maman qui consomme et qui n’a pas de logement; ses enfants ont été placés directement.»
Si Salma insiste encore et toujours sur son mandat – «aider les mamans» et non pas «rendre des comptes aux services ou remettre une évaluation de la situation» –, le SAJ et le SPJ, eux, poursuivent une autre mission: protéger les enfants et mineurs en danger. «Il faut que ces services existent. Mais ce n’est pas notre rôle», réitère Bastien. Deux objectifs liés, mais distincts – le bien-être de la maman et celui de l’enfant – et des méthodes aux antipodes; cela a donné lieu, par le passé, à des frictions. «Aujourd’hui, ça va mieux», assure l’assistant social.
Et si, finalement, c’était la complémentarité entre ces deux approches – l’écoute et l’accompagnement d’un côté, le cadre et les conséquences de l’autre – qui produisait les effets les plus durables?
C’est en tout cas ce que le récit de Mélanie laisse à penser. «Le SPJ m’a beaucoup aidée, dans le sens où c’est une obligation. On a intérêt à se tenir à carreau.» Il y a trois ans, c’est elle qui a pris l’initiative de contacter le SAJ, dans un premier temps, parce qu’elle avait, dit-elle, «besoin de coups de pied aux fesses».
Une démarche peu banale, alors que la menace du placement plane comme une épée de Damoclès au-dessus de nombreuses mères consommatrices. Mais Mélanie voit les choses autrement; elle est une «enfant du SAJ»: «C’est eux qui m’ont sauvée quand j’étais jeune et que j’avais subi des abus, ils ont fait ce que mes parents auraient dû faire. Quand je suis allée leur demander de l’aide, c’est parce que je savais qu’ils pourraient aider mes enfants, mais m’aider moi aussi.»
Si les débuts ont été difficiles – avec l’impression d’être jugée et des «propos très, très violents» –, la jeune femme reconnaît aujourd’hui qu’elle ne serait «peut-être pas là» sans ces services et les structures vers lesquelles elle a ensuite été orientée.
Entre deux mondes
Aux côtés de Mélanie, Jenny et Roxane, 33 autres mamans ont été accompagnées par Salma en 2025. Parmi elles, 22 nouvelles demandes et cinq grossesses.
L’accompagnement ne se limite pas au suivi individuel. Le service développe aussi un axe «réseau», pour renforcer et mettre en place des liens autour de la maman, et un axe «communautaire», avec, chaque mois, l’organisation d’une activité collective pour permettre aux mamans de se rencontrer, de rompre l’isolement.
Pour faire vivre ces projets, Salma dépend essentiellement d’un financement de… Viva for Life, ce qui ne manque pas de faire sourire les membres de l’équipe. «Chaque année, on doit réintroduire une demande. Ce n’est pas idéal pour la pérennité de nos actions.» Si l’asbl Entraide Sida dont émane le service est subventionnée par la Région wallonne, Salma peine à trouver sa place dans les cadres institutionnels.
«On est un peu assis entre deux chaises», résume Bastien. Dans la lasagne institutionnelle belge, les secteurs de la parentalité et des assuétudes évoluent sur des couches distinctes. «Quand on répond à des appels à projets sur la parentalité, alors qu’on correspond à tous les critères, on nous renvoie vers le secteur des assuétudes, illustre-t-il. Et inversement, au niveau wallon, on nous répond: vous travaillez avec des enfants, voyez plutôt du côté de la Fédération Wallonie-Bruxelles.»
Une impasse administrative qui reflète l’immense difficulté pour la société de considérer ensemble maternité et addictions. Un impensé, un oxymore presque, dans notre imaginaire collectif.
Pour aller plus loin: Les Stupéfiantes, le podcast de Salma
https://open.spotify.com/show/731DiHq4Eb12mEtn61fhJa?si=d91634c8dc2e4685