Il y a trois ans, enceinte de son quatrième, Jenny séjourne avec sa fille dans une maison maternelle, qui finit par contacter le SPJ: «Je ne faisais que consommer dans ma chambre. Je n’étais plus apte, je m’occupais à peine de la petite. C’était vraiment un moment catastrophique de ma vie.»
Jenny est alors internée quelques mois, sa fille placée dans un service résidentiel d’urgence (SRU) et son petit dernier, lorsqu’il naît, en famille d’accueil. Lorsqu’elle récupère ses enfants, la jeune femme passe par une maison d’accueil. Puis c’est la rechute et, à nouveau, une hospitalisation et le placement de ses enfants… Mais comme avec une carte joker sortie de nulle part, la vie peut parfois prendre un tournant inespéré. Petit à petit, et contre toute attente, Jenny remonte la pente. Elle trouve un logement à Namur et prend contact avec Salma, en juin dernier.
«L’addiction sera, je crois, toujours un combat dans ma vie. Aujourd’hui, il y a toujours de la consommation, mais elle est différente: je gère ma façon de consommer là où, avant, c’est la consommation qui avait pris le dessus.»
Une remontée assez incroyable, même aux yeux de Virginie et Bastien: «Elle revient de loin.» Et quand on lui demande à quoi elle doit cet accomplissement, Jenny répond, lucide: «À moi. J’arrive à le dire, je suis fière de moi. Il y a quelques années, je vivais un cauchemar. Jamais je n’aurais cru arriver où j’en suis aujourd’hui».
Les yeux tournés vers l’avenir, la jeune femme rejoindra le mois prochain un service d’insertion sociale (SIS) pour «sortir un peu de [sa] bulle de maman, rencontrer des gens et apprendre de nouvelles choses».
«La maman parfaite n’existe pas»
S’ils peuvent être une motivation pour s’en sortir, les enfants et la maternité peuvent aussi être des éléments déclencheurs. «La plupart du temps, la consommation est déjà présente dans la vie de la maman, observe Bastien. Mais la parentalité, de par ses difficultés, peut très vite l’augmenter.»
«On a pas mal de nouvelles demandes qui sont introduites dès la grossesse ou la maternité, constate Virginie. Les professionnels de la santé voient qu’il y a un problème et très vite tout se met en place.»
C’est ce qui s’est passé pour Roxane, qui a commencé à fréquenter Salma en fin de grossesse, après que sa gynécologue ait sollicité l’aide du service. «Ma grossesse je l’ai vécue seule. Mon ex était addict à l’héroïne et à la cocaïne. Je lui ai laissé mille chances, mais j’ai fini par lui mettre un ultimatum. Puis j’ai coupé les ponts», raconte la jeune femme sur un ton rapide, comme habitée par une forme d’intranquillité.
Lorsque la demande est émise par une tierce partie, Salma insiste sur la «définition des mandats»: «On doit bien rappeler que nous, on n’est pas là pour rendre des comptes à la maternité ou à qui que ce soit. On est là pour la maman.»
La question des enfants se pose, évidemment. Mais plutôt que de se dire qu’une maman qui consomme sera forcément empêchée ou diminuée dans sa parentalité, l’équipe aide les mamans à évaluer comment «consommer en s’assurant que les enfants soient en sécurité à ce moment-là ou en évitant de mettre tout son budget du mois dans l’achat de produits…», détaille Virginie. Et de souligner qu’il n’y a pas que la consommation qui a un impact sur les enfants: «Il y a aussi les violences conjugales, le contexte socio-économique, le logement…»
Après la naissance de son fils aîné, Roxane a été hospitalisée à la demande du SPJ dans une clinique de la parentalité au Beau Vallon. «On ne sort pas d’une école avec un diplôme de maman. La maman parfaite, ça n’existe pas», explique la jeune femme cachée derrière de grandes lunettes, qui dit avoir été «trop focalisée sur le bien-être de son fils.»
Mais Virginie et Bastien lui rappellent un autre versant de la réalité que la jeune femme semble avoir occulté: des logements insalubres, ses mauvaises fréquentations, un surendettement qui l’empêchait en fin de mois d’acheter du lait pour son nourrisson… Finalement, c’est la présence autour du jeune bébé d’un compagnon violent qui met en alerte les services de protection de la jeunesse.
À ses 3 ans, le fils de Roxane est placé en institution. «Quand le SPJ est arrivé avec les flics pour venir le prendre, l’un d’eux m’a dit: ‘Je vois votre déception’. Quand ils sont partis, j’ai pété un plomb, j’ai retourné tout mon appartement. J’étais en rage. Cette sensation-là, d’arracher un enfant à sa mère, c’est horrible.»