«Arrêter la consommation, c’est souvent ce que la société demande à ces mères, mais sans réfléchir aux causes de cette consommation. Nous, on essaie de ‘dézoomer’ sur la vie de la personne», développe Virginie.
Une posture pas toujours évidente à maintenir, et qui implique parfois de «penser contre soi-même»: «Même nous, il arrive qu’on ait envie de leur dire: ‘Mais arrête, en fait!’ Mais on doit travailler sur nous-mêmes: est-ce qu’on va les aider en leur disant ça? Non, elles le savent très bien qu’elles devraient arrêter.»
Alors face à cette maman enceinte qui consomme du cannabis et du protoxyde d’azote, «on lui parle des risques, du danger pour le bébé, illustre Bastien. Mais à la fois on ne veut pas lui mettre la pression parce qu’on sait que tous les autres services autour d’elle le font déjà. Notre objectif, c’est de maintenir le lien».
Résultat: beaucoup de mamans ne cachent pas leur surprise face à cette approche «non interventionniste», avant tout centrée sur elles. «Pourquoi vous ne me dites pas que c’est mal, que je devrais arrêter?», s’entendent souvent dire Virginie, Bastien et Maud, la troisième collègue de l’équipe.
Si sevrage il y a, la priorité est de le faire durer dans le temps; pour cela, le service aide les mamans à se réapproprier l’arrêt de la consommation… Et tous les changements qui en découleront. C’est à ce moment-ci de leurs explications que Virginie choisit de sortir «l’engrenage», un outil que l’équipe utilise systématiquement avec les mamans. Il s’agit en fait d’un petit jouet en bois pour enfants, sans doute pêché dans la pièce d’à côté. Un plateau sur lequel s’imbriquent une série de roues dentées, connectées les unes aux autres. «Chaque roue peut représenter une sphère de la vie: la parentalité, le couple, la conso, le logement, les loisirs, le travail, la situation administrative, les finances, la santé… C’est la maman qui y met ce qu’elle veut. Et nous, ce qu’on va lui montrer, c’est qu’en actionnant une roue, ça a un impact sur toutes les autres.»
Conclusion: on peut travailler la problématique de la consommation sans directement «faire tourner la roue de la consommation». De même, agir sur celle-ci sans se pencher sur les autres sphères de la vie réduira les chances de réussite à long terme.
Pour Mélanie, c’est finalement à travers la santé que le dernier sevrage s’est «imposé»: une grossesse «surprise» et à haut risque, il y a deux ans, la mène à l’hôpital pendant plusieurs mois, la privant de facto de son cannabis quotidien. «Depuis que j’ai arrêté, je me rends compte que mon esprit est beaucoup plus clair, je suis beaucoup plus dans l’action et moins dans la dépression.»
La détermination à s’en sortir
Malgré des problèmes d’attachement vis-à-vis de son dernier enfant et des doutes subsistant quant à son style de parentalité, Mélanie analyse le chemin parcouru avec une forme de sagesse: «Je pense qu’une maman pense à ses enfants avant de penser à elle. Pour protéger nos enfants, on est capable de tout. C’est ça aussi qui me donne la force aujourd’hui de continuer.»
Une phrase qui résume à elle seule toute l’ambivalence de cette dialectique singulière: maternité et addictions. Certes, les mères peuvent regorger de volonté, de courage et de ressources pour s’en sortir et essayer d’offrir le meilleur à leurs enfants. Souvent, déjà, dès la grossesse: «Beaucoup ont l’idée que la grossesse va leur apporter une nouvelle vie. Ça leur donne toute une nouvelle énergie positive, l’envie de changer», remarque Virginie.
Pour autant, la maternité dans tout ce qu’elle peut avoir d’aliénant, de sacrificiel et d’étouffant, peut aussi amplifier les difficultés auxquelles ces femmes étaient déjà confrontées, augmentant l’attrait de «paradis artificiels» vers lesquels s’échapper.
«Avoir des enfants, forcément, c’est une belle motivation, une bonne raison de se battre. Mais en même temps, la maternité ça peut aussi faire qu’on s’oublie parfois pour ses enfants, appuie Jenny, 41 ans. Et donc les drogues peuvent devenir une échappatoire. Comme je dis souvent, c’était mon petit coin de paradis.»
Comme Mélanie (avec qui elle a d’ailleurs noué une amitié grâce à Salma), Jenny a quatre enfants de quatre papas différents. Le plus jeune a 2 ans et demi et vient de commencer l’école, le plus grand, âgé de 22 ans, «vit seul et s’en sort très bien dans la vie», précise la maman, comme étonnée de ce dénouement positif.
Enveloppée dans un pull à capuche noir bariolé de rose fuchsia, Jenny bavarde avec Virginie et Bastien qui l’accueillent dans les bureaux de Salma ce mercredi matin. Elle se dit fatiguée, un brin déprimée par la météo. Pour autant, ce n’est rien en comparaison de toutes les épreuves déjà cumulées à son compteur. La jeune femme raconte avec pudeur comment la consommation a marqué les jeunes années de chacun de ses enfants, en particulier sa fille cadette. «Parfois je consommais avant de la conduire à l’école. Je me rappelle qu’une fois, elle était petite pourtant, mais elle n’a pas voulu que je la conduise, elle était fâchée, je l’ai bien ressenti.»