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Entretien

Céline Nieuwenhuys : « Les questions sociales passent en dernier ! »

Cédric Vallet et Julien Winkel 04-06-2020
© Manon Kleynjans

Céline Nieuwenhuys est secrétaire générale de la Fédération des services sociaux et membre du « GEES », le groupe d’experts du déconfinement, mis en place par Sophie Wilmès, la Première ministre. Elle évoque sa place délicate de « Madame sociale » au sein du GEES, tout en analysant la crise profonde qui émerge. Extraits d’un entretien-fleuve dont l’intégralité est à retrouver dans notre magazine, en librairie ou par abonnement . Si vous êtes déjà abonné, suivez ce lien… 

Par Julien Winkel et Cédric Vallet

Alter Échos : Vous êtes la seule représentante du secteur non marchand au sein du GEES, qui pour le reste est composé principalement de scientifiques ou de représentants du monde économique. Comment interprétez-vous cette « intronisation » ?

Céline Nieuwenhuys : Lorsque Sophie Wilmès m’a sollicitée, je lui ai dit que je connaissais bien l’organisation du secteur social-santé à Bruxelles et en Wallonie, mais beaucoup moins en Flandre. Elle m’a répondu que l’idée n’était pas que je sois la porte-parole d’un secteur ou d’un autre, mais qu’elle attendait de moi que je puisse éclairer l’ensemble des décisions prises à la lumière de la sensibilité sociale qui est la mienne. Il s’agit de déceler les angles morts. Sur la question des sports, par exemple, il faut s’assurer qu’on ne parle pas que de golf, de tennis ou de kayak et garder à l’esprit qu’il y a toute une série de quartiers où les jeunes jouent dans la rue.

AÉ : Lorsqu’on arrive dans un tel groupe, en étant la seule représentante du secteur social, ne craint-on pas une forme d’instrumentalisation ? Faut-il jouer des coudes pour s’imposer ?

CN : Nous avons été lancés dans le bain glacial directement. C’était très compliqué. Vite, il fallait assister à une analyse de la situation économique par McKinsey, enchaîner sur une évaluation de la situation sanitaire par les virologues, puis réaliser une présentation sur les questions sociales. Évidemment, j’ai pu me dire que je n’étais qu’une caution, mais, une fois sur place, il faut faire avancer les choses. Je n’ai rien à perdre. Je ne suis pas payée pour appartenir à ce groupe, ce n’est pas mon boulot. Je n’ai pas de carrière politique derrière moi ni devant. Je n’ai pas encore totalement saisi quelle était l’attente de la Première ministre lorsqu’elle a décidé de mettre une personne comme moi autour de la table. Mais, lors d’une réunion avec l’ensemble des ministres, elle a précisé qu’il ne s’agissait pas simplement de déconfiner l’économie mais aussi tous les autres pans de la société. Ce faisant, elle a marqué quelque part un soutien par rapport à ma contribution au GEES.

AÉ : Les questions sociales sont-elles prises au sérieux ?

CN : Dans la plupart des réunions, les questions sociales passent en dernier, avec peu de temps pour échanger. Elles sont intégrées dans le rapport du GEES au dernier moment. Mais ce n’est que le reflet de la manière dont la société fonctionne. Les questions sociales sont toujours reléguées au second plan. La dynamique du GEES n’est pas différente de la dynamique sociétale. La composition du groupe en est d’ailleurs le reflet. Cinq membres pour la question sanitaire, trois pour les questions économiques, une pour les questions légales et une seule personne pour les questions sociales. Je ne suis pas certaine que la présence d’une membre du GEES sur les questions sociales ait été une évidence pour la Première ministre au départ.

AÉ : Vous avez demandé l’appui de groupes de réflexion, notamment issus de la société civile ?

CN : Dès les premières réunions, il y a eu une demande explicite de la part d’un des membres du GEES de pouvoir se connecter aux groupes issus de la société civile ; des groupes qui réfléchissent notamment au moyen et au long terme. Il s’agissait entre autres de voir en quoi la situation aurait pu être un momentum pour faire bouger des lignes qui ne bougeaient pas depuis longtemps. Mais il n’y a jamais eu d’accord au sein du GEES à ce sujet. Il y a une volonté de garder une certaine neutralité et de rester sur la thématique du déconfinement.

AÉ : Et sur le social, vous êtes arrivée à vous faire entendre ?

CN : Au cours des premières semaines, il ne s’agit d’un secret pour personne, l’enjeu majeur était celui de l’économie, qui n’est d’ailleurs pas sans lien avec celui de la précarité ou du social. Il y avait une pression très forte des lobbies économiques auprès du GEES mais surtout auprès des politiques. Le problème avec les questions sociales, c’est qu’elles paraissent toujours plus politiques que les questions économiques. Alors que décider d’ouvrir le « B to B » avant le « B to C » semble tout à fait neutre parce que les gens doivent retrouver leur emploi, il faut que l’économie continuer à tourner… J’étais dans le groupe consacré à la relance de l’économie, j’étais censée y représenter le non-marchand. J’ai essayé d’apporter certaines notions, comme la théorie du Donut (notion de l’économiste Kate Raworth, NDLR), qui propose de relancer d’abord ce qui est indispensable pour les gens et non nuisible pour la planète. Mais cela a vite été balayé d’un revers de la main en disant qu’il s’agissait d’une vision à moyen terme. Le groupe de travail « impact social » a également soumis au GEES l’idée d’une prime Covid – comme en France ou aux États-Unis – pour l’ensemble de la population bénéficiant d’une allocation temporaire ou d’un chômage dont le montant se situe en dessous du seuil de pauvreté. On m’a dit qu’il s’agissait d’une proposition beaucoup trop politique, que nous n’étions pas là pour relever les minimums sociaux, et j’ai été invitée à centrer mes recommandations sur le Covid-19.

Cédric Vallet

Cédric Vallet

Journaliste (jeunesse, aide à la jeunesse et migrations)

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