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COVID-19. MIGRATIONS

En centre fermé, « la peur au ventre face au virus »

Covid-19 ; Les centres fermés pour étrangers se vident peu à peu. Mais pour les personnes qui y restent enfermées, c’est la peur et l’incompréhension qui règnent. Témoignages depuis l’intérieur des centres, analyses et réactions

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Les centres fermés pour étrangers se vident peu à peu, Covid-19 oblige. Mais pour les personnes qui y restent enfermées, c’est la peur et l’incompréhension qui règnent. L’Office des étrangers affirme ne maintenir que les étrangers qui constituent une « menace pour l’ordre public ». Les ONG demandent la fermeture des centres et affirment que ces détentions sont illégales.

Cela fait plus de quatre mois que Moktar (nom d’emprunt) attend au centre fermé de Merksplas, près d’Anvers, qu’il soit expulsé ou libéré. « Mais aujourd’hui, je suis ici la peur au ventre », dit-il. Car les centres fermés pour étrangers, au sein desquels l’Office des étrangers enferme des personnes en séjour irrégulier afin de les éloigner du territoire – ou pour les empêcher d’y entrer –, sont aussi touchés par la crise du Covid-19.

Dans les centres, on vit dans une promiscuité propice à la propagation rapide du virus. « Ma dernière visite en centre fermé date de quelques jours avant le confinement, témoigne Simon Moutquin, député fédéral Écolo. Il y avait de gros soucis au niveau sanitaire. Pas assez de savon ni de papier toilette. Les consignes n’étaient affichées qu’en français et en néerlandais. »

Mais depuis, l’Office des étrangers, par la voix de sa porte-parole Dominique Ernould, assure que « tout est fait pour respecter les consignes sanitaires du Conseil national de sécurité, qui s’appliquent à tout le monde ». Des distances de 1,5 mètre doivent être respectées. Le personnel des centres porte des gants. La température des employés est prise quotidiennement. Les consignes sanitaires ont été traduites en « de nombreuses langues » et affichées un peu partout. Les repas sont pris « en quinconce » et non plus « face à face ». « Et au moindre doute de Covid-19, la personne est isolée dans l’aile médicale pour au minimum sept jours », ajoute la porte-parole. Quant aux chambres, elles sont moins peuplées qu’auparavant. On y trouve de deux à trois détenus au lieu de quatre ou cinq. Dans le vieux centre de Bruges, toutefois, les dortoirs prévus pour vingt personnes accueillent encore 10 personnes dans la même pièce.

« Le personnel ne respecte pas les distances de sécurité. Les ‘1,5 mètre’, c’est de la blague et personne ne porte de masque. » Moktar, centre de Merksplas

Le malaise des détenus face aux gardes sans masque

Malgré les mesures sanitaires, les détenus sont « toujours très mal à l’aise », nous confie Moktar. « Car en fait, il n’y a pas grand-chose de différent. Certes des gardes nous apportent du gel pour les mains, mais le personnel ne respecte pas les distances de sécurité. Les ‘1,5 mètre’, c’est de la blague et personne ne porte de masque. »

« Le personnel entre et sort. Il change régulièrement, abonde Amin, lui aussi détenu à Merksplas. On nous dit que leur température est prise tous les jours, mais bon, nous ne sommes pas idiots, on sait très bien que des gens portent la maladie sans faire de température. Si une personne ici a le virus, on risque vite de l’avoir. Et ça va vite se répandre. Nous sommes trois dans des petites chambres. »

Au centre Caricole, non loin de l’aéroport de Bruxelles National, Piotr se plaint pour les mêmes raisons. « Nous sommes paniqués, le personnel travaille sans masque. J’ai fait une courte grève de la faim pour dénoncer la situation, mais on me disait toujours ‘c’est Bruxelles qui décide, ce n’est pas nous’. »

À l’Office des étrangers on ne le cache pas, le personnel « ne porte pas de masques, les hôpitaux sont prioritaires ». Le pays est victime de pénurie, les centres fermés aussi. Pour Dominique Ernould, la politique de l’Office des étrangers paye, « car nous n’avons pas eu un seul cas de Covid dans les centres. À l’extérieur les gens ne respectent pas bien le confinement, ici les gens sont plus à l’abri. »

Une « mise à l’abri » qui s’accompagne de mesures drastiques. « Le plus pénible à vivre au quotidien, selon moi c’est l’absence de visites », déplore Moktar. Ce droit basique des personnes privées de liberté est suspendu pour éviter que l’épidémie n’arrive dans les centres. Les étrangers ne reçoivent pas de visites de leurs proches ni d’ONG. Quant au droit de visite des députés, inscrit dans la loi belge, il ne permet plus d’accéder aux détenus. « C’est un problème en soi, dénonce Claire-Marie Lievens, il n’y a plus de contrôle externe, on ne sait plus vraiment ce qui se passe dans les centres fermés. » « Lorsque des députés viennent, cela crée des attroupements, ce qu’il vaut mieux éviter », rétorque Dominique Ernould.

« Dans les centres fermés, les gens vivent dans une certaine proximité et les gardes n’ont pas de masques. Il faut leur permettre de respecter les normes du confinement en les libérant, argue Robin Bronlet, avocat. L’État belge met en danger la vie et la santé de ces personnes. » Et Simon Moutquin d’ajouter : « Dire que les détenus sont mieux protégés en centre fermé qu’a l’extérieur alors qu’ils ne devraient pas y être enfermés, c’est indécent. »

« L’État belge met en danger la vie et la santé de ces personnes. » Robin Bronlet, avocat

Des détentions illégales ?

L’argument principal des ONG, mais aussi de l’ordre du barreau francophone et germanophone, c’est qu’il n’existe plus de base légale pour le maintien d’étrangers en centres fermés. Un argument déployé dans une carte blanche publiée dans Le Vif/l’Express, le 18 mars dernier. « La plupart des liaisons aériennes sont interrompues, explique Benoit De Boeck, du Ciré. Par conséquent, nous considérons les détentions en centres fermés comme illégales. »

La démonstration est efficace. La loi belge prévoit le maintien en centre fermé pour différents motifs mais très certainement pour organiser dans de brefs délais l’éloignement du territoire. Et sans perspective d’éloignement, pas de base légale pour détenir.

À l’Office des étrangers, on ne l’entend pas vraiment de cette oreille. « Les durées de maintien sont de deux mois renouvelables. Nous pouvons décemment penser que dans quelques semaines les liaisons aériennes vont reprendre », rétorque Dominique Ernould. Pour l’instant les tribunaux sont divisés sur cette question. « Mais des décisions positives nous remontent », explique Robin Bronlet. Le 19 mars dernier, par exemple, la Chambre des mises en accusation de Liège a ordonné la libération d’un étranger détenu au motif que « les circonstances actuelles liées à la crise sanitaire entraînent qu’à présent il n’est pas possible d’espérer que le requérant puisse être rapatrié ».

Les centres fermés qui se vident

Pour appliquer ses mesures de « distanciation sociale » dans ses centres, l’Office des étrangers a entrepris de vider progressivement les ailes des différents centres fermés.

Fin mars, le centre 127 bis, d’une capacité de 120 places n’accueillait plus que 35 personnes. Le Caricole, qui peut détenir 90 individus, n’en détenait que 30. Trente-huit étrangers attendaient une hypothétique libération au centre de Bruges, qui peut en accueillir 112. Le petit centre fermé pour femmes de Holsbeek n’accueillait que 12 personnes au lieu des 28 habituelles. Les 142 places de Merksplas étaient occupées par 68 personnes. Enfin, 46 étrangers étaient enfermés à Vottem, dont la capacité est de 119 places. Les centres fermés n’étaient donc occupés qu’au tiers de leur capacité.

Il n’y a aucune logique ici. Un Moldave voulait rentrer chez lui par ses propres moyens, il se retrouve coincé ici. D’autres sont libérés sans que l’on sache vraiment pourquoi. Et on nous dit que les « antécédents judiciaires sont un critère », sauf qu’on parle de gens qui ont déjà purgé leur peine. Amin, centre de Merksplas

Des libérations ont eu lieu à un rythme régulier. Les premiers à avoir pu sortir étaient les « cas Dublin », des demandeurs d’asile en attente d’un transfert vers le pays européen responsable de l’examen de leur demande. « Les personnes qui ont des problèmes cardiaques, du diabète, les personnes âgées sont libérées en priorité », précise Dominique Ernould. Qui enchaîne : « Nous avons libéré un maximum de gens, et nous allons peut-être libérer encore. Le ‘simple’ sans-papiers peut sortir. Nous gardons ceux qui ont porté atteinte à l’ordre public ou qui présentent une forme de dangerosité. »

Dans ces lieux de privation de liberté, les critères de libération appliqués par l’Office des étrangers ne sautent pas yeux des détenus. « Il n’y a aucune logique ici, regrette Amin. Un Moldave voulait rentrer chez lui par ses propres moyens, il se retrouve coincé ici. D’autres sont libérés sans que l’on sache vraiment pourquoi. Et on nous dit que les « antécédents judiciaires sont un critère », sauf qu’on parle de gens qui ont déjà purgé leur peine. » Pour l’avocat Robin Bronlet, la notion « d’ordre public » telle qu’appliquée par l’Office des étrangers est « largement sujette à interprétation. Parfois la simple mention d’un nom dans un PV de police suffit ».

À la sortie du centre fermé, les étrangers reçoivent un ordre de quitter le territoire de 30 jours. « Ils devraient recevoir un OQT sans délai ou un titre de séjour temporaire, pense Claire-Marie Lievens. Notre grosse crainte, c’est qu’à la sortie ils se retrouvent sans aucune aide et finissent dans le réseau d’accueil des sans-abri. » L’administration admet qu’il n’existe aucun dispositif spécifique pour ces personnes à leur sortie des centres. « Mais nous contactons l’avocat, et la famille. Presque toujours, des proches sont venus les chercher », explique Dominique Ernould.

Au centre Caricole, Piotr est interloqué : « Des gens ont été libérés du centre et ne savaient pas où aller. Moi j’ai de la famille ici, qui pourrait m’accueillir. Tout le monde est un peu énervé avec ça. Mais on attend. »

Cédric Vallet

Cédric Vallet

Journaliste (jeunesse, aide à la jeunesse et migrations)

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