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Logement
©mf.plissart

Tranches de vie en caravane

Alter Échos n° 409 17 septembre 2015 Amélie Mouton

S’immerger dans le vécu d’habitants de campings résidentiels, grâce à la fiction et à la photo: c’est ce que propose Camping Paradiso, un bel objet littéraire et visuel réalisé par deux chercheuses de la KUL, à la suite d’une étude dans des campings du Brabant flamand. Réglementations opaques, insécurité, conflits mais aussi solidarité et débrouille: avec ce support original, Barbara Van Dyck et Els Vervloessem invitent un large public à s’intéresser aux questions soulevées par l’habitat permanent en camping.

Elles s’appellent Emma, Christa et Joyce. Elles vivent dans un camping au nom romantique, le Paradiso. Avec son opulente chevelure bouclée, Christa est l’exploitante des lieux. Elle tient un petit café, la Cantine, où se retrouvent des habitants du camping et des villages environnants. Joyce, elle, n’a pas d’emploi. Avant, elle habitait à Bruxelles, mais suite à son licenciement et à sa séparation avec son mari, elle a dû se réfugier dans la caravane de son frère, avec son fils Timo. Emma est d’une autre génération. C’est une saisonnière. Elle ne passe ici que les mois d’été tandis que d’octobre à avril, elle est à Bruxelles. Dans sa jeunesse, elle tenait un café à Molenbeek avec Gilbert, son mari aujourd’hui décédé. Christa lui a proposé d’habiter de manière permanente au Paradiso: «Tu connais les gens, tu es en sécurité et je peux t’aider en allant faire les courses.» Mais Emma hésite encore.

La fiction pour questionner

Emma, Joyce, Christa sont des personnages de fiction, qui sortent de l’imagination de deux chercheuses de la KUL, Els Vervloessem, urbaniste, et Barbara Van Dyck, qui travaille sur le changement social et le développement territorial(1). Elles se sont inspirées d’histoires entendues lors d’une longue recherche menée dans des campings de la commune de Boortmeerbeek, dans le Brabant flamand. Le coin est connu des Bruxellois, en particulier des nostalgiques du temps où «Bruxelles brusselait». Boortmeerbeek jouxte en effet le parc récréatif de Hofstade, situé au nord de Vilvorde, qu’on appelait autrefois «la plage des pauvres». Dès les années 20, les citadins moins fortunés venaient à Hofstade pour prendre l’air, se baigner dans le lac artificiel et profiter de la plage. Certains passaient tout l’été dans les campings tout proches. C’étaient des lieux de fête, où l’on venait passer du bon temps. Mais au fil du temps, la situation a changé. Faute de pouvoir trouver un logement abordable dans la capitale, certains Bruxellois s’y sont installés à l’année.

«Nous avons passé beaucoup de temps au camping sans cahier, sans enregistreur, pour essayer de comprendre le vécu des résidents. Nous avons également réalisé une vingtaine d’entretiens avec des politiciens, des assistants sociaux», raconte Barbara Van Dyck. Les chercheuses souhaitaient que leur travail «ne reste pas confiné à une sphère d’experts, qu’il puisse devenir un objet de débat public». À côté des traditionnelles publications académiques et des recommandations politiques, elles ont donc décidé de recourir à la fiction pour pouvoir toucher une audience plus large. «Nous avons voulu proposer un support attrayant, qui invite à s’intéresser aux questions soulevées par l’habitat permanent en camping.» Le résultat est un joli petit livre comprenant des récits courts, en néerlandais et en français, sur les trois personnages, ainsi qu’une série de photos réalisées par Marie-Françoise Plissart qui capturent des tranches de vie dans ces campings du Brabant flamand.

Les histoires d’Emma, de Joyce et Christa évoquent le quotidien dans ces lieux initialement destinés aux activités récréatives: la solidarité, mais aussi les frictions, la promiscuité qui rend parfois la cohabitation difficile. Elles font aussi écho à la principale difficulté que connaissent les habitants de ces sites: l’incertitude liée à un cadre réglementaire flou et fluctuant. Confrontée à une lettre peu claire de l’administration, Christa se demande ainsi si on va ordonner la fermeture de son camping. Préoccupée, elle n’ose pas entreprendre des travaux de rénovation pourtant bien nécessaires. Et le livre de décrire une situation qui se dégrade. «D’année en année, les conséquences en investissements reportés se remarquent plus distinctement sur les chalets et les caravanes. Les toits ne sont pas réparés, les travaux de peinture sont remis à plus tard.»

Changement d’attitude politique

Camping Paradiso capture la situation à un moment de basculement dans l’attitude des pouvoirs publics flamands vis-à-vis du phénomène de l’habitat permanent en camping. Comme en Wallonie, ils ont d’abord réagi en tentant de l’éradiquer. En 1993, la Flandre a voté un décret pour interdire la domiciliation et mettre en place des plans d’accompagnement pour reloger les habitants ailleurs. Face à l’ampleur du phénomène, la coordination de ces plans a finalement été confiée aux Provinces, qui ont réagi avec des approches diverses. Le Brabant flamand, qui compte près de 3.000 résidents en camping, fait aujourd’hui figure d’exemple, en particulier les projets pilotés par RISO Vlaams Brabant dans la commune de Boortmeerbeek. RISO Vlaams Brabant fait partie du secteur flamand du «samenlevingsopbouw», qui lutte contre l’exclusion sociale.

L’approche brabançonne a ceci de spécifique qu’elle a confié la problématique aux départements du logement et de l’aménagement du territoire, qui coopèrent de manière étroite avec RISO. Pour Christine Mahy, la directrice du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, qui a visité ces projets avec une délégation en juin 2012, «cela a inscrit immédiatement le travail au bon endroit». En Wallonie, le plan HP (habitat permanent) est en effet sous la tutelle du ministère des Affaires sociales, ce que regrettent de nombreuses associations de terrain. La stratégie flamande a rendu possibles des évolutions réglementaires. Au niveau urbanistique d’abord: la Province a créé un nouveau type de zone, entre la zone récréative et la zone d’habitat. Elle reconnaît également aujourd’hui un nouveau type d’habitat: les habitations de petite échelle (Kleinschalig buiten wonen), de maximum 80 m2. Soucieuse d’améliorer la qualité de ces micrologements, elle a même lancé un appel aux architectes et entrepreneurs pour pouvoir établir un catalogue de références concernant la conception de ces petites unités.

Si cette reconnaissance progressive de l’habitat permanent en camping est positive, elle a aussi des effets sur lesquels que Barbara Van Dyck et Els Vervloessem ont voulu s’interroger. «Avec notre livre, on est en plein dans ce moment de changement politique. Cela part d’une bonne intention, qui est d’apporter plus de sécurité aux habitants de ces campings mais cela crée en même temps de l’insécurité. On a voulu montrer le décalage entre la régulation et la manière dont elle est vécue dans la vie de tous les jours. Un camping, ce n’est ni un village ni un logement social. Il y a beaucoup de choses qui se jouent dans l’informel, ce qui a aussi ses avantages pour des personnes qui ont peu de ressources. En régularisant l’informel, certaines de ces qualités disparaissent.»

De manière plus générale, le travail des chercheuses réactive le constat d’un échec dans l’organisation du marché du logement, en particulier le manque criant de logements sociaux adaptés aux nouvelles nécessités sociales. «Il y a un problème de quantité et de qualité», souligne Barbara Van Dyck. Les logements sociaux étaient prévus au départ pour une unité familiale classique, avec papa, maman et les trois enfants. Mais tout cela a beaucoup changé.»

Camping Paradiso cherche ainsi à être un point de rencontre et de dialogue, entre ceux qui établissent les normes – «les architectes, les urbanistes, les administrations, souvent issus de la middle class et qui projettent leurs valeurs dans les lieux qu’ils conçoivent» – et ceux qui doivent les vivre au quotidien. Ce petit objet visuel et littéraire intéressera donc tous les professionnels concernés par la problématique de l’habitat permanent en camping en Wallonie. Même s’il puise dans la réalité flamande, il ouvre sur des questionnements qui font écho à ce qui se passe de ce côté-ci de la frontière linguistique.

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