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Environnement
Cochon élevé en plein air. © M-E Merckx

Tout est bon dans le cochon, sauf son prix!

Alter Échos n° 407-408 30 juillet 2015 Cédric Vallet

La filière porcine belge traverse une mauvaise passe. Les prix à la vente sont bas, les coûts fixes progressent. De quoi décourager les installations, qu’elles soient bio ou conventionnelles.

La truie est joyeuse. Sous le soleil de juin, elle batifole dans la boue avec ses porcelets. «Ici, elles ont chacune l’espace d’un terrain de tennis», affirme Patrick Feller, propriétaire, avec sa compagne Vanessa Bruyninckx, de la Biofarm à Cens. L’agriculteur est fier de la race de ses bêtes, des Sattelschwein. «Des cochons sympas, productifs, avec une très bonne viande», nous dit-il.

Sur leurs 73 hectares, le couple élève des porcs, mais aussi des vaches, des moutons et cultive des céréales bio pour nourrir les animaux. Ici tout est bio, tout est fait sur place et tous les animaux vivent en plein air.

Patrick Feller et Vanessa Bruyninckx, bouchers à la ferme. © Marie-Eve Merckx / Agence Alter
Patrick Feller et Vanessa Bruyninckx, bouchers à la ferme. © Marie-Eve Merckx / Agence Alter

L’exploit de ce couple, c’est qu’ils arrivent à peu près à joindre les deux bouts. «Nous sommes presque à l’équilibre», affirme l’agriculteur. Une performance qui s’explique par le choix qu’il fit d’ouvrir une boucherie à la ferme. «Cela implique beaucoup plus de travail, dit-il. Nous faisons la découpe, la transformation, la vente.» Le circuit court par excellence. Sans intermédiaires. Cela nécessite une présence quotidienne à la ferme. Vanessa Bruyninckx fait le décompte: «Nous travaillons six jours et demi sur sept.» Un labeur qui paye: «La demande augmente, nous allons légèrement augmenter notre production.»

Patrick Feller fait le constat amer que, sans cette boucherie à la ferme, le porc bio ne lui rapporterait pas assez. «Le porc bio coûte plus cher à produire qu’il ne rapporte. C’est pour ça qu’il y a de moins en moins de producteurs.»

Les faits lui donnent raison. C’est tout le secteur porcin belge et, en particulier, wallon qui est en crise. Qu’il soit bio ou conventionnel. Et ce sont les producteurs qui en pâtissent.

Le nombre de producteurs ne cesse de baisser. La Région wallonne en comptait 3.898 en 1990. Ils ne sont plus que 584 en 2015. Un faible nombre qui explique que la part des porcs wallons ne représente que 7 % de la production du pays. En 30 ans, le nombre de porcs élevés et engraissés a aussi diminué mais en bien moins grande proportion. La production se concentre. «Le secteur porcin est en grande difficulté», tranche Gwenaëlle Martin, chargée de mission en politique agricole au sein de la Fugea (Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs).

 

Les prix et l’effet ciseaux

Le principal problème auquel sont confrontés les producteurs de porcs: les prix.

Entre 2006 et 2014, le prix du porc n’a quasiment pas augmenté, peut-on lire dans l’«Actualisation de l’étude sur la filière porcine» publiée par le Service public fédéral de l’économie. Une tendance qui s’explique notamment par la chute brutale du prix de la viande en 2014, conséquence de l’embargo russe sur les produits agricoles européens. Les produits interdits de voyage en Russie ont inondé les marchés européens faisant baisser mécaniquement les prix. Car la filière porcine belge, plus particulièrement flamande, exporte ses produits, en grande partie vers l’Allemagne qui est elle-même exportatrice de porcs.

Et puis la consommation de viande diminue; quant à celle de porc, «elle est considérée comme un produit bas de gamme, un produit bon marché», regrette Gwenaëlle Martin. Ce sentiment est partagé par Laurent Marc, producteur de porcs à Petit-Thier. Il désespère devant «ces promotions régulières où les côtelettes coûtent quatre euros le kilo». Il pointe du doigt la «grande distribution et, particulièrement, les hard-discounters, type Aldi, Lidl, qui tirent les prix vers le bas». La grande distribution fait elle-même pression sur les abattoirs ou les transformateurs pour obtenir les prix le plus bas. Ces derniers répercutent ces exigences sur les producteurs. «Aujourd’hui, ce sont les trois gros abattoirs de Belgique qui fixent les prix», constate Laurent Marc.

Le problème est qu’avec cette stabilisation du prix du porc, la production est difficilement soutenable. «Le prix du porc n’augmente pas alors que tout autour de lui évolue: les prix du vétérinaire, les prix de l’énergie, les prix des matières premières», explique Ana Granados, de la Fédération wallonne de l’agriculture. L’exemple des céréales est particulièrement éclairant. «En moyenne l’éleveur de porcs doit payer 40% en plus qu’en 2006 pour l’alimentation des porcs», peut-on lire dans l’étude sur la filière porcine. Car le porc a besoin de protéines. De beaucoup de protéines. Ils se nourrissent donc de céréales auxquelles on ajoute souvent du colza ou du soja, surtout, concernant ce dernier aliment, dans le conventionnel. Des matières premières dont les prix sont fixés au niveau international sur les marchés, ce qui les rend très vulnérables à la spéculation.

Entre la pression sur les prix exercée par les grandes surfaces dans un contexte de concurrence internationale et l’augmentation des prix des matières premières, les agriculteurs sont pris en ciseaux. Si Laurent Marc pense qu’il est presque impossible de négocier avec ceux qui fixent les prix, ne serait-ce que pour répercuter la hausse des coûts de sa production, la Fédération wallonne de l’agriculture plaide pour que «chaque maillon de la chaîne puisse imposer son prix au suivant». Une revendication qui risque d’être dure à faire avaler aux autres maillons de la chaîne qui tous, à des degrés divers, sont rentables, comme le signalait l’étude sur la filière porcine.

Porc bio, où es-tu?

Le porc bio est aussi en crise. En Wallonie, le nombre de producteurs est insuffisant par rapport à la demande. «Pourtant il existe une forte demande, constate Gwenaëlle Martin. Mais l’installation est difficile.» Car l’idéal, pour qu’un producteur gagne bien sa vie, c’est la vente directe. «Ce qui demande des compétences de découpe, des compétences de commerce», explique-t-on à la Fugea.

Quant au prix des matières premières, il est encore plus élevé dans le bio. «Pour ceux qui n’arrivent pas à produire eux-mêmes, le coût de l’alimentation est vraiment cher», ajoute Gwenaëlle Martin.

Et puis les rendements en bio sont moins importants. «Nos porcs mettent plus de temps à grossir que dans le conventionnel, détaille Patrick Feller. Ils vivent en plein air, ils se dépensent plus.» Sans compter qu’en hiver, face au froid, les bêtes brûlent davantage de calories. «Dans l’industriel, il faut cinq mois d’alimentation pour engraisser un cochon, ajoute l’agriculteur de Cens. Il en faut le double chez nous.» C’est aussi pour ces raisons que le porc bio coûte, en moyenne, plus cher que le porc conventionnel.

La maison des cochons de la Biofarm à Cens. Marie-Eve Merckx / Agence Alter

Dans ce contexte complexe, la vente directe séduit de plus en plus largement. «Je pense parfois à vendre sur place, confie Laurent Marc. Au moins tu as la plus-value pour toi. Et je pourrais faire cela en bio, il existe une demande à crever. La question est celle de la rentabilité.»

Une question liée aux habitudes de consommation et au pouvoir d’achat. «Le bio, le plein air sont des filières de niche qui ont un potentiel de progression, nous dit Ana Granados. Après, tout dépendra du consommateur. Une partie de la population n’est pas prête à dépenser plus de 10 % de son revenu dans l’alimentation. Il faut savoir ce que l’on veut.»

Bio et conventionnel: des porcs sans rapport? 

Chez Laurent Marc, producteur de porcs à Petit-Thier, on ne voit pas les cochons, sauf quand ils s’échappent subrepticement et qu’on aperçoit leur peau rose et leurs formes bien rondes.

Laurent Marc est un producteur conventionnel. Ses cochons vivent dans une étable, pendant qu’on les engraisse. Si on ne peut pénétrer dans leur lieu d’habitation, ce n’est pas pour les cacher mais pour les «protéger des maladies de l’extérieur». Ils bénéficient, selon l’expression du producteur, d’une «immunité d’étable».

Ce sont 200 truies et 5.000 porcs qui sortent de chez Laurent Marc chaque année pour grossir les étalages des grandes surfaces belges et fournir des bouchers indépendants en «chair à saucisse». Ce producteur wallon travaille dans le cadre d’un label agréé de la «qualité différenciée de Wallonie». Ce qui implique de respecter certaines normes en matière de respect du bien-être animal, de luminosité, de quantité d’ammoniac et de CO2 dans les étables. «De plus, ajoute-t-il, chaque porc doit avoir un jouet. Ils aiment bien jouer. Quant aux truies, elles doivent être en liberté.» Mais attention, la liberté recouvre différentes acceptions dans le monde porcin. Le terme ne signifie pas forcément «vie à l’extérieur». «Cela signifie que, conformément à une norme européenne, les truies vivent en groupe et doivent avoir un minimum de 2,5 mètres carrés chacune, à l’intérieur.» Effectivement, Laurent Marc fait référence à la directive européenne pour le bien-être des truies gestantes.

À quelques kilomètres de là, au sein de la Biofarm, le contexte est différent. Les truies vivent à l’extérieur, tout comme les cochons et bénéficient de larges espaces. Patrick Feller estime qu’il s’agit là des conditions nécessaires à la qualité de sa viande, garantie 100 % bio. Il n’a pas de mots assez durs à l’encontre des exploitations industrielles et accueille avec bienveillance les citadins qui se pressent à sa ferme. «Car les citadins sont sensibilisés à la chose… ils vivent dans les conditions de l’industriel, les uns sur les autres.» Bref, ils ne souhaitent pas manger un porc qui leur ressemble…

Patrick Feller met en avant l’absence de pesticides dans l’alimentation de ses bêtes, d’antibiotiques et il vante le bien-être de ses animaux, même s’il concède qu’il existe quelques améliorations dans le conventionnel.

Des améliorations importantes que tient à souligner Laurent Marc, lui qui revendique haut et fort de manger et d’aimer la viande qu’il produit. «Le contexte de production de porcs a beaucoup évolué ces dix dernières années. Nous n’utilisons plus les antibiotiques que lorsque c’est vraiment nécessaire. À chaque abattage, il y a des vérifications, c’est plus clair pour les consommateurs. De plus, nous sommes contrôlés sur nos surfaces d’épandage. Les gens n’ont jamais mangé de manière aussi saine.» C’est peut-être sur le bien-être animal que Laurent Marc concède une différence: «C’est vrai qu’un porc en plein air vit peut-être dans de meilleures conditions que les miens. Mais dans le bio ces conditions de vie ne sont pas toujours respectées et c’est parfois pire.»Laurent Marc affirme par ailleurs «défendre tout à fait le bio, mais ne ne pense pas que tout le monde pourra en manger».

À la Fédération wallonne de l’agriculture, plutôt représentante du secteur conventionnel, on estime qu’entre le bio et le «classique», ce n’est pas «tout noir ou tout blanc»: «Il y a aussi des problèmes dans le bio, nous dit Ana Granados. En plein air, des sangliers ou des renards peuvent transmettre des maladies aux cochons.» Quant au bien-être animal, Ana Granados affirme que «les gens ne se rendent pas compte que des animaux en mauvaise santé ne produisent pas».

A propos de l'auteur

Cédric Vallet

Cédric nous vient tout droit du Sud… de la France, de Montpellier précisément. D’ailleurs, s’il ne devait pas travailler, il passerait son temps à jouer à la pétanque. Avec son collègue Julien Winkel, il forme le « pôle excellence » de la rédaction d’Alter Échos. Ce qui explique que son héros, c’est ledit Julien Winkel, dans ses grands jours. Doté d’un sens de l’humour bien aiguisé dont il fait souvent montre dans ses papiers, Cédric nous définit le social comme un bolo au Verschueren ; « ça n’existe plus mais c’était « social ». Il pratique le journalisme pour contredire tout le monde, tout le temps, à commencer par lui-même. cedric [dot] vallet [at] alter [dot] be

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