Partager par e-mail Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Google+ Impression
© Shutterstock

Soutien des aînés à domicile, une priorité à financer

Alter Échos n° 387-388 8 septembre 2014 Marinette Mormont

Face aux évolutions démographiques, on n’échappera pas à un manque criant de places dans les maisons de repos. Le développement du maintien à domicile est une priorité pour les nouveaux gouvernements. Ce secteur aura-t-il les moyens de répondre aux besoins dans un contexte de restrictions budgétaires?

En dix ans, le nombre d’infirmiers à domicile a crû de 43%. C’est ce que révèle une analyse récente du Syndicat neutre pour indépendants (SNI), se basant sur les chiffres de l’Inami. Cette hausse spectaculaire, due au vieillissement de la population, n’est pas près de prendre fin, puisque les effets du «papy-boom» devraient se faire sentir plus encore à partir de 2025. Si les gouvernements des Régions wallonne et bruxelloise s’engagent aujourd’hui à ouvrir davantage de places en maisons de repos (MR) et en maisons de repos et de soin (MRS) (voir encadré), chacun sait que cette piste sera insuffisante. Une étude du KCE (Centre fédéral d’expertise sur les soins de santé) sur les soins résidentiels pour les personnes âgées évoquait en 2011 la nécessité de créer chaque année d’ici à 2025 entre 1.600 et 3.500 nouveaux lits dans les établissements de soins. La projection la plus optimiste repose sur un scénario où l’offre de soins à domi­cile augmente de 50%. Tout le monde en convient, c’est sur le maintien à domi­cile qu’il faut désormais miser. Cela est d’autant plus vrai que le vieillissement de la population s’accompagne d’une augmentation des maladies chroniques et que les séjours hospitaliers sont de plus en plus courts. Les soins et l’aide à domicile sont une solution moins coû­teuse pour les finances publiques, mais aussi davantage en adéquation avec les désirs de la population âgée.

Au printemps dernier, les fédérations du secteur du domicile ont remis aux partis politiques un mémorandum com­mun en vue des élections. Aujourd’hui, elles se disent globalement satisfaites: tout un paquet de leurs revendications figure dans les déclarations gouver­nementales. Un bémol, l’accord de la Cocom, plus faible ou en tout cas moins concret. «À Bruxelles, il faudra attendre les déclarations ministérielles et les débats parlementaires pour avoir une idée des pistes d’actions concrètes», observe Philippe Andrianne, secrétaire politique du mouvement des aînés Énéo.

Au-delà des intentions, il reste, évi­demment, la question de la mise en œuvre et des budgets qui seront affec­tés à ces politiques. «À budget constant, l’offre diminue puisque la population augmente. Les moyens sont ce qu’ils sont, mais il ne faut pas faire d’écono­mies dans notre secteur, insiste Marc Xhrouet, directeur de la Fédération des centrales de services à domicile (FCSD). Si l’on n’investit pas dans ce secteur, on pénalise les gens qui en ont besoin.» Selon la DG action sociale et santé de la Région wallonne, sur les 69.934 per­sonnes de plus de 60 ans en situation de dépendance et qui vivent à domicile en Wallonie (à savoir environ 10% de la population wallonne), la moitié n’au­raient pas recours à des services d’aide à domicile.

Les aînés dans les déclarations de politique gouvernementale

En Wallonie:

  • L’accord wallon entend favoriser le maintien à domicile, notamment pour les per­sonnes âgées les moins favorisées. Il s’agira d’indexer et de réajuster les barèmes et tarifs, de mieux articuler les services, de permettre à chacun de mieux aménager son domicile en vue d’une meilleure autonomie. Le gouvernement souhaite aussi améliorer l’action des centres de coordination de l’aide et des soins à domicile, celle des centres de court séjour et de mieux articuler les différents acteurs de coordina­tion et de concertation des prestataires à domicile.

  • L’accord propose de poursuivre la politique de création de lits en maisons de repos, maisons de repos et de soins et de court séjour. Il entend aussi favoriser l’innovation en matière d’accueil des aînés (résidences-services, coopératives immobilières inter­générationnelles…) et promouvoir les structures intermédiaires entre le domicile et la maison de repos. Pour que ces institutions soient accessibles à tous, le gouverne­ment veillera à renforcer le contrôle des prix, notamment dans les maisons de repos.

  • Sur la base du transfert de l’allocation pour l’aide aux personnes âgées (APA), mais sans remettre en question les droits de ses bénéficiaires actuels, l’accord propose de jeter les bases d’une «couverture autonomie» au bénéfice de tous les Wallons.

Bruxelles:

  • Les politiques de la Cocof seront axées sur l’autonomie des personnes âgées et sur le maintien à domicile. Elles mettront la personne «au centre d’une offre intégrée de services d’accueil et d’accompagnement, mais aussi de politiques de logement, de mobilité, d’aménagement du territoire, de culture et de sport». «Compte tenu des moyens budgétaires disponibles», le contingent des services d’aide à domicile et l’offre des centres de jour seront augmentés.

  • L’accord de la Cocom met également l’accent sur une offre «intégrée» d’accueil et d’accompagnement des personnes âgées. On y évoque le renforcement des soins à domicile, des maisons de repos et des structures intermédiaires de soins, et des alternatives aux MR (accueil de jour, court séjour, maisons communautaires, résidences-services…). Un nouveau régime d’agrément des structures de soins à domicile qui mettent en place des activités d’hospitalisation à domicile sera mis sur pied. Les centres de coordination d’aide et de soins à domicile, et les services inté­grés de soins à domicile (SISD) seront renforcés. Enfin, un plan de rénovation et de construction de MR sera établi, en vue de rééquilibrer le ratio MR non marchandes/commerciales. L’objectif étant d’atteindre 30% de MR non marchandes.

  • Comme en Wallonie, la Cocom envisagera la mise sur pied d’une «assurance autonomie» afin de «soutenir le choix du maintien à domicile». Son but: assurer le remboursement des prestations en fonction des besoins et de la situation de dépen­dance des bénéficiaires.

  • Le gouvernement régional développera quant à lui le concept des «communes amies des aînés» et «Ville en santé» (label de l’OMS). Il soutiendra le développe­ment de logements alternatifs (communautaires, kangourou, résidences-services sociales) ainsi que le maintien à domicile, entre autres par l’octroi de prêts à des taux préférentiels pour adapter les logements. Enfin, il soutiendra l’adaptation des MR et des MRS pour offrir aux seniors un accueil de qualité tenant compte de leurs spécificités socioculturelles.

Des métiers mal reconnus

Les services de coordination des soins et d’aide à domicile, qui orchestrent l’or­ganisation de l’aide autour de chaque patient, sont saturés de demandes. Et ces services peinent à trouver des aides familiales pour répondre à tous les besoins. «D’une manière géné­rale, le nombre d’heures affectées aux aides familiales est insuffisant, regrette Philippe Andrianne. Les structures sont obligées de découper leurs inter­ventions pour servir un plus grand nombre. La présence auprès des aînés est plus morcelée et les professionnels du secteur sont sous pression.» «Nous sommes amenés à faire appel à des travailleurs titres-services, car nous n’avons pas de solution alternative, pré­cise Michèle Pieterbourg, présidente de la fédération Accoord. Mais ils ne travaillent pas selon la même philosophie. Ils effectuent un certain nombre de tâches, mais n’essayent pas de les réali­ser avec le patient afin d’améliorer son autonomie.» Un autre métier du secteur est en mal de reconnaissance: celui de garde-malade à domicile.

Les fédérations du secteur souhaite­raient qu’une partie du budget des titres-services (qui est régionalisé) soit affectée à un nouveau contingent d’heures «aide ménagère». «Les Régions héritent des titres-services, c’est un écart financier important, argumente Marc Xhrouet. Les besoins en aide à domicile sont eux aussi importants. Si on oriente une par­tie des activités titres-services vers l’aide aux personnes, avec un encadrement adéquat, tout le monde sera gagnant.»

Le secteur est un grand pourvoyeur d’emplois (entre 4.000 et 4.500 équiva­lents temps pleins en Wallonie actuelle­ment). Les métiers de soins et de l’aide à domicile sont en évolution. À l’instar des réflexions touchant au glissement de tâches qui pourrait s’opérer entre le médecin généraliste et l’infirmière, celle-ci devrait-elle déléguer davantage à l’aide-soignante, et cette dernière à l’aide familiale? «On est dans un processus cohérent de délégation à la chaîne, sou­ tient Marc Xhrouet. Même s’il faut réflé­chir au problème dans son ensemble: car si les prestations de l’infirmière relèvent du fédéral et sont remboursées par l’Inami, celles de l’aide familiale sont payées par le patient.»

Mais pour d’autres, ces transfor­mations se font au détriment de la qualité. «Il faut plus de surveillance, s’indigne Michèle Pieterbourg. Il y a de tout et n’importe quoi. Il y a des aides-soignantes qui font des piqûres. On remplace l’aide ménagère par un titre-service, et l’infirmière par l’aide-soignante. Ce sont des méthodes pal­liatives, voire des dérives commerciales. Des pseudo-structures de coordination, des structures autonomes, qui emploient du personnel roumain, fleurissent un peu partout et visent la rentabilité à tout prix.»

Face aux besoins croissants, le secteur recèle de nombreuses possibilités d’em­ploi, mais les moyens doivent suivre pour que ceux-ci soient de qualité.

Pour se faire entendre, les fédérations de l’aide et des soins à domicile espèrent avoir leur place au sein des futurs OIP régionaux. L’accord wallon parle pour­tant d’une «simplification» de la consul­tation. «Le mécanisme de concertation doit être conçu avec les personnes qui doivent être concertées, revendique Marc Xhrouet. Quant à l’OIP, il faudrait qu’il soit construit dans une logique de ‘trajet de vie’. Il ne s’agit pas de demander aux gens de passer d’un étage à l’autre quand leur situation sociale ou médicale change… Il faut éviter le cloisonnement, qui est une tendance naturelle.»

Développer les alternatives

Dans les années soixante, dès 65 ans, on pouvait prendre le chemin d’une maison de repos. Les choses ont changé. Désormais, les MR et MRS sont réservées aux personnes en grande dépendance, le domicile semblant plus adapté aux personnes plus autonomes.

Une situation plus rationnelle, finan­cièrement parlant. Une personne auto­nome qui vit dans une institution coûte trop cher à la collectivité; inversement, maintenir à domicile une garde-malade 24 h/24 pour une personne fortement dépendante est, à long terme en tout cas, financièrement absurde. Quid alors d’une personne peu dépendante, mais qui souhaiterait vivre en collectivité pour briser son isolement? Ou d’une autre, fortement handicapée, mais qui souhaite coûte que coûte rester dans son cocon? Une réflexion éthique doit être menée, en incluant le bénéficiaire, pour réussir à conjuguer la liberté du choix du patient et la nécessité de faire faire des économies à notre sécurité sociale, explique Marc Xhrouet.

D’autres types d’accueil des aînés doivent davantage être soutenus pour pouvoir se propager, et ainsi répondre à des besoins et aspirations variés: maisons communautaires, habitats kangourou, maisons de court séjour ou centres de jour. Ces derniers per­mettent un contact quotidien avec des professionnels et pallient le sentiment d’isolement de certaines personnes. «Il serait également opportun que l’on sou­ tienne davantage les aidants proches, qui sont un gain majeur pour la société, au niveau tant qualitatif que financier», ajoute Michèle Pieterbourg. Or ceux-ci semblent être les grands oubliés des déclarations gouvernementales. «On est désagréablement surpris, déplore Caroline Ducenne, de l’asbl Aidants proches. La reconnaissance de l’aidant proche a vu le jour avec la loi Courard en mars 2013. Mais des actions matériali­sant cette reconnaissance devraient être mises en place et elles ne sont mention­nées nulle part…»

 

 

Aller plus loin

Alter Échos n° 384 du 16.06.2014 : « Assurer le logement des aînés ne sera pas de tout repos »

A propos de l'auteur

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

A la Une