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© Lucie Castel

Social Bistrot, première tournée

Alter Échos n° 414-415 23 décembre 2015 Marie-Eve Merckx

Les bistrots constituent des espaces où les gens se rencontrent. Se racontent aussi. Des échanges, des paroles qui sont autant de fragments de notre vie en société. La mission que se fixe le Social Bistrot? Collecter ces précieux récits et en conserver la trace, par l’écrit et le dessin. Par Marie-Eve Merckx et Lucie Castel.

Article publié dans le numéro 20 ans (n°414-415), 8 décembre 2015. 

Ah, le bistrot, le rade, le café, le bar! Appellations multiples pour ces lieux, véritables laboratoires d’interactions potentielles à haute teneur sociale.

Les bistrots constituent des espaces où les gens se rencontrent. Se racontent aussi. Des échanges, des paroles qui sont autant de fragments de notre vie en société.

«Le récit de vie, cher aux sociologues, fait partie du quotidien de ce commerce.»

La mission que se fixe le Social Bistrot? Collecter ces précieux récits et en conserver la trace, par l’écrit et le dessin.

bistro3Au cours du week-end spécial «Brussels Lockdown», les débits de boissons faisaient partie des rares enseignes allumées en dépit du couvre-feu symbolique imposé par l’alerte 4. Voilà bien la preuve de leur rôle incontournable de «sas de décompression» dans nos existences. Peut-on imaginer une seule minute dans quel état nous aurions erré si tous les bistrots avaient brutalement fermé leurs portes dans ce contexte anxiogène? Aurait-on frôlé l’ultime panique?

Pour prendre la température du terrain, le Social Bistrot a décidé de mouiller le maillot et d’opérer une immersion au cœur des bars populaires bruxellois. En ces temps imparfaits, une première exploration a été menée une semaine pile après les attentats parisiens. Au centre de Bruxelles.

 

 

 

 

À l’intérieur du Laboureur – épisode 1

Rue de Flandre 108, 1000 Bruxelles

Jeudi 19 novembre – 18 h

Radio Nostalgie en guise de tapis sonore. Dans la playlist, France Gall flirte avec Depeche Mode. Une poignée d’habitués devisent joyeusement avec la patronne et les deux serveurs.

 

18 h 10: première réflexion «emploi» pertinente lors d’une commande:

Je veux un 33, pas un temps plein.

bistro7L’oreille s’aiguise. Parmi les sujets de discussion audibles se détachent l’inévitable football mais aussi et surtout… les terroristes, condamnés sans appel: «Qu’ils aillent brûler en enfer avec le diable.»

Avec comme source la DH, une tablée retrace la trajectoire d’un kamikaze: «Imagine, il a commencé comme simple sous-fifre!» Soudain, la tension monte d’un cran. Une jeune femme du groupe balance: «Il paraît qu’il y a un groupe à Molenbeek qui repère sur Facebook les gens qui ont changé leur photo de profil et qui ont mis le drapeau français. Ils repèrent ceux qui sont solidaires et sensibles pour les punir, t’imagines? Ma mère, elle m’a engueulée parce que je l’avais fait.»

 

 

18 h 40: l’établissement se remplit. Les tables s’animent. Le brassage de la clientèle est manifeste: âges, catégories sociales, styles se mélangent allégrement. Il y a là un couple de petits vieux plutôt chics, un cinquantenaire décontracté qui bavarde avec un interlocuteur lointain via l’oreillette, longuement, chaleureusement, comme s’ils partageaient un verre en s’affranchissant des barrières géographiques. Il parle dans une langue ronronnante, joliment exotique.

Les conversations se muent en gentil brouhaha, où radio Nostalgie surnage péniblement. Pêle-mêle dans le paysage sonore: des envolées joyeuses, des éclats de rire, des phrases crescendo, beaucoup de graves et pas mal d’aigus. C’est bigarré, Le Laboureur à cette heure. Les deux petits vieux parlent de l’importance du sommeil. Combien d’heures de repos sont nécessaires pour se sentir d’attaque? Pas d’affirmation définitive mais il faut «quelque chose de routinier». La dame déclare sa vie transformée depuis qu’elle arrive vraiment à se relaxer.

 

18 h 59: changement d’angle. Place au côté fenêtre. Le djihadisme reprend le dessus dans les conversations. «Depuis le début des guerres en Irak, il y a des armes de destruction massive, c’est bien clair pour moi.» Oui, mais: «Que faire à Molenbeek? L’ambiance générale me fait peur. On devrait pouvoir réagir, mais comment?»

bistro2La peur, partout et nulle part.

Le reste des échanges est noyé dans le fracas. Le volume global du bistrot devient assourdissant.

«À bientôt.»

«Merci. Bonne soirée.»

«Si je perds, je perds, c’est de l’argent.»

«J’ai vu un fantôme.»

 

19 h 35: le calme revient progressivement après le pic d’affluence. Pascal Obispo embarque l’assistance dans des envolées de violon sirupeuses.

bistro5«Z’avez du champagne ici?»

«Bah, on a du Cavatte.»

«Oh oui, bon c’est bien.»

Un groupe de jeunes étudiants flamands débarque. Le serveur fait son show pour épater la galerie. Il est sec comme un coup de trique, ses mouvements sont nerveux. «Elles commencent à me faire peur, ces deux-là», déclare-t-il en parlant de nous depuis le bar.

Démasquées.

L’immersion dans le Social Bistrot touche à sa fin pour ce soir.

À la pêche aux fulgurances, nous souhaitons retourner bientôt.

Un travail de longue haleine que d’explorer le Social Bistrot.

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Suite donc au prochain numéro.

 

 

A propos de l'auteur

Marie-Eve Merckx

Elle se voyait hôtesse de l'air ou avocate. Elle a fini par étudier la traduction et la socio-politique, « deux choses qui ne servent à rien » comme lui a un jour affirmé une personne lors d'un entretien d'embauche. Pourtant, on ne peut pas dire que Marie-Ève ne sert à rien dans les murs de l'Agence Alter. Grande maîtresse de la comm', c'est elle aussi qui s'occupe des abonnements, d'une partie des subsides et des petites vidéos GIF décalées dont elle abreuve les boites mails de ses collègues. Fan de Frida Kahlo et de sa fameuse « maison bleue », cette originaire du Pays-vert se verrait bien faire de la radio jusqu'à la fin de ses jours si ses finances devaient un jour le lui permettre. Pourquoi ? « Parce que c'est absolument nécessaire par les temps qui courent. » marie-eve [dot] merckx [at] alter [dot] be

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