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Riccardo Petrella : «On est dans un apartheid mondial»

4 décembre 2015 Pierre Jassogne

Fondateur et président du Groupe de Lisbonne en 1992, l’Italien, Riccardo Petrella (1), en appelle à la révolution pour combattre la militarisation du monde, l’amplification des inégalités sociales, les dévastations écologiques ou la domination de la finance. Dans cette bataille, l’homme ne voit qu’une issue possible, celle de l’humanité.

Alter Échos : La COP 21 vient de commencer, et on parle déjà d’un échec. C’est tout le thème de votre livre d’ailleurs, celui d’une impasse mondiale ?

Riccardo Petrella : La COP21 sera un échec politique réel car aucun accord mondial ne sera adopté. Il n’y a aucune capacité effective d’application, puis chaque Etat est autorisé à exprimer des engagements nationaux, ce qui fait qu’on arrivera à s’entendre sur une augmentation de 3 à 4 degrés de la température moyenne de l’atmosphère. Tout cela pour dire qu’on reste dans une logique souverainiste, celle de la nation, où chacun négocie pour défendre les mécanismes de sa propre sécurité nationale, sans se soucier du reste. Personne ne viendra remettre en cause son usage du charbon, celui de son pétrole pour garantir la sécurité environnementale à l’échelon mondial. La nation reste un camouflage terrible.

A.É. : Puis, il y a un problème fondamental, c’est cette incapacité de résoudre l’exploitation dévastatrice des ressources naturelles de la planète…

 R.P. : Se considérant à la hiérarchie du vivant, l’homme s’est donné l’autorisation de devenir propriétaire du reste, de devenir fabricant du vivant… Dès lors, cela lui donne le sentiment qu’il peut se ficher de tout, d’autant plus qu’il le fait au nom de l’argent. En vingt ans, la spoliation des biens de la terre a procédé à un rythme élevé.

 A.É. : Dans cette impasse, vous en appelez donc à l’humanité…

R.P. : Nous sommes dans une phase délicate, la conscience de l’humanité n’est pas assez développée pour qu’elle se traduise en vision politique autour de questions qui intéressent les gens. On n’a pas encore cette conscience de l’humanité comme on a eu celle de Dieu, de la nation ou de l’argent. Pour arriver à cette reconnaissance politique et juridique de l’humanité, je partirais des communautés de vie : chacun de nous vit dans des communautés à des niveaux différents de conscientisation et d’institutionnalisation. Disant cela, tout l’enjeu sera d’encourager et d’accompagner les forces sociales dans la construction de solutions alternatives à travers le monde. Travaillant ensemble, ces forces pourraient donner corps et sens à la communauté mondiale, celle de l’humanité, à travers un pacte, un contrat social basé sur la sauvegarde, la promotion et la régénération des droits à la vie pour tous les citoyens.

Nous sommes dans une phase délicate, la conscience de l’humanité n’est pas assez développée pour qu’elle se traduise en vision politique autour de questions qui intéressent les gens. On n’a pas encore cette conscience de l’humanité comme on a eu celle de Dieu, de la nation ou de l’argent.

A.É. : Mais n’est-ce pas utopique ?

 R.P. : La plus grande utopie, c’est celle que nous vivons actuellement. C’est de continuer de croire que dans le système actuel, tout peut encore être résolu au nom de Dieu, de la nation ou de l’argent. Au fond, tout cela nous a rendu incapable de résoudre les problèmes mondiaux. A l’heure actuelle, ces facteurs structurants de nos sociétés ont eu une influence plus forte sur les principes d’inégalités entre les habitants de la planète que sur les forces tendant au principe de coopération et de solidarité. Depuis les années 90, face à une globalisation triomphante, on a affirmé plus encore l’inégalité, en misant tout sur la compétitivité. Dans un monde qui se globalise, tu ne peux être que le plus fort. Il y a 40 ans, on avait déjà prévenu des risques de cette logique, et aujourd’hui, on est dans un apartheid mondial. On fait du PIB, mais on détruit l’humain. Aujourd’hui, l’économie tue et repose sur la logique du sacrifice au nom de l’argent.

A.É. : Sur cet autel du sacrifice, nos dirigeants restent dans ces logiques classiques de la nation, de l’argent…

 R.P. : Prenez François Hollande ou Charles Michel, ils augmentent drastiquement le budget en matière de sécurité sans que celui-ci rentre dans le pacte de stabilité ! C’est tout à fait scandaleux, mais on ne peut pas mieux décrire ce cynisme qui nous gouverne, nous prétendant qu’il n’y a plus d’argent pour l’enseignement, pour les citoyens, mais quand il faut faire des guerres, on en trouve immédiatement et tout le monde devrait accepter. C’est cela le sacrifice.

A.É. : Cette idée du sacrifice prend plusieurs formes dans nos sociétés…

R.P. : Oui, l’économie post-industrielle ne donne plus de travail, sauf à être extrêmement compétitif, flexible, peu payé, etc… Le sacrifice actuel, c’est je ne te donne pas de travail, mais tu dois accepter d’être pauvre. Avec des formules de contrat de plus en plus répandues, comme le contrat zéro heure, tel qu’il existe en Grande-Bretagne : il y a deux millions de personnes qui sont contraintes de vivre sous ce modèle-là, sans rechigner, sous peine de perdre ses droites. J’appelle cela le sacrifice des perdants : comme tu n’es pas gagnant, tu ne peux que perdre tes droits. Mais le sacrifice peut prendre d’autres formes, comme au niveau des nations, avec des catégories de la population qui disparaissent comme les agriculteurs. Sacrifice politique aussi quand on sait que la priorité du pouvoir politique ces dernières années a été la privatisation des services publics. Sacrifice culturel, enfin, car tu ne peux plus penser l’avenir. Tu n’es pas certain qu’il y aura un demain pour toi car l’expression suprême de ce sacrifice, c’est la guerre économique, culturelle, sociale… Ce n’est pas pour rien que Hollande remonte dans les sondages.

La science est pouvoir, mais les êtres humains doivent avoir la maîtrise de ce pouvoir, et pas seulement quelques-uns.

A.É. : Au niveau des solutions, vous en appelez à l’audace mondiale. Vous dites qu’elle ne peut pas venir des groupes dominants, mais de la force des faibles, des exclus, des appauvris.

R.P. : Oui, parce que la plupart des progrès et des innovations marquantes de ces décennies sont le fruit de leurs révoltes et de leurs engagements. Aujourd’hui, l’enjeu, c’est de jouer sur la puissance technologique parce qu’au nom de l’argent, on a encapsulé la connaissance, la science… Ne laissons pas cette puissance technologique être financiarisée ou militarisée. La science est pouvoir, mais les êtres humains doivent avoir la maîtrise de ce pouvoir, et pas seulement quelques-uns.

A.É. : La lutte contre la pauvreté passe par-là, selon vous…

R.P. : Oui, car on fait comme si la pauvreté était un état naturel de l’homme. On vous dit il y a eu des pauvres, qu’il y en a, qu’il y en aura. Aujourd’hui, on nait pauvre comme si c’était inévitable. Dans nos sociétés, dès qu’on vous dit différent, cela introduit des rapports inégaux alors que la différence est l’expression même de l’égalité des êtres humains puisque nous le sommes tous. Mais cette lutte, elle est indissociable de deux autres…

A.É. : Lesquelles ?

R.P. : La guerre, on prétend qu’elle est inévitable, naturelle, elle aussi, comme la pauvreté. Or, cela n’a jamais résolu aucun problème. Le monde reste en armes, il est sur-armé. Il suffit de voir les dépenses que l’on donne aux sciences et aux technologies, la primauté est sans cesse militaire et stratégique, alors que les moyens mis à disposition de la lutte pour la réduction et l’éradication de la pauvreté restent ridicules. Puis, il faut mettre fin à la finance actuelle qui est l’élément-clé, la racine du mal. Elle est le lieu de catastrophe de notre société : c’est un système qui prêche la primauté de l’appropriation et de l’accumulation privées de la richesse, de la monnaie et, à cette fin, l’inévitable lutte compétitive pour son accaparement. Elle élimine ceux qui ne savent pas accumuler. C’est un système de guerre pour des guerriers.

 Propos recueillis par Pierre Jassogne

(1) Riccardo Petrella, Au nom de l’humanité – L’audace mondiale, Couleurs livres, 18 euros.

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