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Jeunesse (Aide à la)

Radicalisation : le secteur jeunesse, acteur de prévention ?

Alter Échos n° 421 18 avril 2016 Cédric Vallet

Au lendemain des attentats bruxellois, la ministre Isabelle Simonis a présenté onze mesures de lutte contre la radicalisation des jeunes. Ces mesures préventives s’appuient essentiellement sur le secteur jeunesse.

Par un étrange hasard, la ministre de la Jeunesse, Isabelle Simonis, a présenté son plan de lutte contre le radicalisme au lendemain des attentats de Bruxelles, le 23 mars. «À côté du volet répressif, l’autre enjeu de taille de la lutte contre les radicalismes se situe en amont, dans la prévention et le projet de société porté et proposé aux citoyens et aux jeunes», a-t-on pu lire dans son communiqué de presse.

Les onze mesures préventives qu’elle a fait adopter par le gouvernement, dans le cadre d’un plan plus vaste de prévention du radicalisme que la Fédération Wallonie-Bruxelles a lancé en 2015, s’adressent donc aux jeunes. Elles partent du constat que «269 Belges» étaient comptabilisés en Syrie en 2015 par l’organisme de coordination et d’analyse de la menace (l’Ocam). Et, plus largement, ce plan fait écho aux préoccupations d’un secteur jeunesse qui fait l’aveu, selon l’équipe de la ministre, «d’une faiblesse des relations de confiance entre jeunes et professionnels».

Ces mesures se situent dans le prolongement des «réflexions et actions menées depuis 2015» par la ministre. En effet, l’an passé, près de 200 acteurs de terrain du secteur ont assisté à quatre formations qui traitaient de radicalisme mais aussi de vivre-ensemble.

«Si on considère que les racines sont à trouver dans la déshérence sociale et culturelle de certains jeunes, alors cela fait 16 ans qu’on fait de la déradicalisation.» Serge Noël, superviseur de la maison de jeunes Interpôles, à Anneessens

En 2016, trois autres formations sont prévues, afin d’imaginer des «actions sur le radicalisme». Un colloque universitaire devrait être mis sur pied, ainsi qu’une pièce de théâtre «par et pour les animateurs». Enfin, les problèmes liés aux radicalismes devraient être inclus dans la «formation des cadres du secteur jeunesse». Voilà pour le travail de formation. L’idée est clairement de «consolider la capacité des professionnels à établir un dialogue de confiance» sur ces questions.

À côté de ces mesures annoncées pour ces prochains mois, la ministre met l’accent sur des projets plus «structurels». On évoque le cadastre de l’offre jeunesse (avec, comme objectif sous-jacent, le renforcement du secteur) ou l’établissement d’un «relevé des problèmes rencontrés sur le terrain en lien avec le radicalisme». La création d’un dispositif d’actions «positives» dans les centres urbains, la mise sur pied d’une «formation obligatoire des cadres» sont listées. La ministre ressort même de son chapeau le fameux «service citoyen», souvent évoqué, jamais appliqué. Toutes ces mesures seront traversées par quatre grands axes, dont certains sont assez classiques pour le secteur: l’analyse des discours médiatiques, la liberté d’expression, la législation anti-discrimination et l’aptitude à la communication interculturelle.

On trouve donc un peu de tout dans ce plan de prévention contre le radicalisme (la ministre en profite par exemple pour promouvoir sa politique de plateformes locales de politique jeunesse, dont le rapport avec le radicalisme est pour le moins lointain). Une chose est sûre, Isabelle Simonis compte s’appuyer en premier lieu sur le secteur organisé, organisations de jeunesse, centres et maisons de jeunes, pour déployer son action. Avec bien sûr un écueil majeur: passer à côté des jeunes qui ne fréquentent pas ces structures…

La grogne du Conseil de la jeunesse

Charles Coibion est président du Conseil de la jeunesse. Il regrette que son organisation – censée représenter l’avis de la jeunesse en Fédération Wallonie-Bruxelles – n’ait pas été associée à la réflexion qui a accouché de ce plan de prévention du radicalisme, ni même été avertie de son existence. «Nous le regrettons car cela concerne directement les jeunes, affirme-t-il. Et ce thème nous tient à cœur car nous participons à de nombreux projets liés à la citoyenneté. De plus, lorsqu’on regarde à l’étranger, en France, au Danemark, en Australie, les programmes anti-radicalisation qui fonctionnent sont ceux qui associent tous les acteurs impliqués, y compris les jeunes. Là, la prise de décision vient du haut.»

Passé la déception, le Conseil de la jeunesse, par la voix de son président, livre ses premières impressions au sujet de ce plan: «Il y a des choses positives dans ces onze mesures. La ministre souligne le problème de la désinformation des jeunes, du manque de confiance envers les médias et les responsables politiques. C’est un vrai enjeu.» Toutefois, pour Charles Coibion, ce plan manque un peu de souffle, de mesures concrètes: «Je demanderai à la ministre ce qu’elle compte faire concrètement pour valoriser les jeunes.» Enfin, le Conseil de la jeunesse tient à «prendre du recul» et souhaite que l’on insiste davantage sur le «parcours positif de jeunes qui réussissent et qui s’en sortent».

Sur le terrain, certaines maisons de jeunes soulignent l’importance de la formation de leurs travailleurs. Mohamed Mezgout dirige la maison de jeunes «Vision» à Schaerbeek. Il est catégorique: «Les jeunes posent des questions au sujet du radicalisme, du terrorisme. Nous ne sommes pas loin de l’aéroport. Certains des jeunes ont des proches qui travaillaient à Zaventem le jour de l’attentat; certains de leurs amis ont été blessés; et d’autres jeunes connaissaient, même indirectement, des auteurs des faits ou des complices.»

«Ceux qui partent combattre donnent l’impression d’avoir une vie facile. Ils deviennent des sortes de modèles. », Pierre Evrard, Fédération des centres de jeunes en milieu populaire

Dans ce contexte particulier, «tout ce qui permet d’outiller les éducateurs est le bienvenu». D’ailleurs, à la MJ Vision, on n’a pas attendu le plan de la ministre pour agir: «Vu les questions des jeunes, nous avons organisé un colloque avec des sociologues, des islamologues. Beaucoup de jeunes ont répondu présent. Nous avons aussi organisé une rencontre avec des mères de jeunes partis en Syrie.» Aux yeux de Mohamed Mezgout, la mission même du secteur jeunesse, qui est de former des «Cracs» (pour citoyens responsables actifs, critiques et solidaires), est un travail contre la radicalisation religieuse.

Un point de vue partagé à la maison de jeunes Interpôles, dans le quartier Anneessens, au centre de Bruxelles. C’est ce qu’explique Serge Noël, superviseur de la MJ: «Si on considère que les racines sont à trouver dans la déshérence sociale et culturelle de certains jeunes, alors cela fait 16 ans qu’on fait de la déradicalisation, depuis l’ouverture de la structure.» Mais pour Serge Noël, il ne faut pas aborder ces thèmes de manière trop stigmatisante, en focalisant sur l’islam: «Il y a une crispation sur ces questions, certains de ces jeunes ont une façon très sensible de vivre leur islam Le superviseur d’Interpôles préfère que ces questions soient abordées via des rencontres interculturelles.

Parler de radicalisation religieuse sans stigmatiser une religion. Un prérequis essentiel pour la Fédération des maisons de jeunes. «Nous avons trouvé les formations de l’an passé très positives, affirme Antoinette Corongiu, la directrice. Car, justement, elles évitaient la stigmatisation et ont été ouvertes à des thèmes comme l’éducation aux médias, l’interculturalité. C’est important d’outiller des animateurs à des enjeux de société. C’est même essentiel car les éducateurs sont souvent sollicités sur ces questions, et certains sont assez désemparés face aux propos des jeunes.»

Un constat partagé par Pierre Evrard, qui dirige l’autre grande fédération: la Fédération des centres de jeunes en milieu populaire (FCJMP). Selon lui, «même si les jeunes impliqués dans ces attentats n’étaient pas, pour la plupart, dans nos maisons de jeunes, on constate qu’ils exercent une sorte de fascination sur les autres jeunes dans certains quartiers. Ceux qui partent combattre donnent l’impression d’avoir une vie facile. Ils deviennent des sortes de modèles. On peut parler de tout cela en maison de jeunes et, modestement, espérer les amener sur un autre terrain».

Vers une mission de prévention

À la lecture du plan d’Isabelle Simonis, on comprend que le secteur jeunesse soit appelé à orienter ses missions selon un axe plus préventif qu’auparavant: un sujet sensible pour certains acteurs du secteur jeunesse qui considèrent que leur rôle est avant tout de contribuer à l’épanouissement des jeunes, à l’émergence d’un esprit critique, créatif et citoyen. La prévention, elle, relèverait d’autres acteurs, l’aide à la jeunesse (par les services d’aide en milieu ouvert) ou, dans un autre style, les services prévention des communes, aux visées davantage sécuritaires, financés par le ministère de l’Intérieur. Il ne s’agirait pas de mélanger les torchons et les serviettes.

Sur ce point, la Fédération des maisons de jeunes restera vigilante. «Nous restons clairs sur nos fondamentaux, précise Antoinette Corongiu. Les centres et maisons de jeunes n’ont pas nécessairement pour mission de faire de la prévention. Mais, attention, que nos actions produisent des effets indirects de prévention, c’est tant mieux, nous ne pouvons que nous en réjouir.»

À la FCJMP, le point de vue est différent: oui, les maisons et centres de jeunes sont des acteurs de prévention. C’est Pierre Evrard qui l’affirme: «Nous sommes des acteurs de terrain de première ligne, confrontés à ces jeunes désœuvrés. Les maisons de jeunes sont souvent le réceptacle de ce désœuvrement. Quand, face à des jeunes de Molenbeek ou d’ailleurs, on fait de l’éducation à la citoyenneté, eh bien nous faisons de la prévention. Le problème, c’est qu’en Belgique, il y a une juxtaposition de services dont les réflexions ne sont pas partagées.»

Une dernière remarque qui fait écho au texte que publiait Felice Dassetto, sociologue spécialiste de l’Islam, sur son blogue au lendemain des attentats de Bruxelles: «La prévention devra être davantage guidée par une vision cohérente et fondée: l’impression actuelle est que chacun ouvre sa petite boutique en matière de prévention. Je ne connais pas bien ce qui se passe du côté flamand, mais tant au fédéral qu’à la Fédération Wallonie-Bruxelles, en Région bruxelloise ou en Wallonie, il me semble qu’on avance dans le désordre et sans vision cohérente. Au-delà de l’urgence, il faut un plan stratégique cohérent de collaboration entre toutes les instances.»

Aller plus loin

«Gouvernement Michel : chronique des premiers pas : Quand la perte du lien social radicalise les jeunes», 13 mars, 2015, par Coline Delcour et Brice Ryckaert, étudiants du MIAS1 de l’IESSID, catégorie sociale de la Haute École Paul-Henri Spaak.

En savoir plus

«Radicalisme: paroles de travailleurs sociaux», Alter Échos n°418, mars 2016, Julien Winkel.

 «Isabelle Simonis: ‘Recréer du lien avec la jeunesse’», Alter Échos n°398, mars 2015, Cédric Vallet.

A propos de l'auteur

Cédric Vallet

Cédric nous vient tout droit du Sud… de la France, de Montpellier précisément. D’ailleurs, s’il ne devait pas travailler, il passerait son temps à jouer à la pétanque. Avec son collègue Julien Winkel, il forme le « pôle excellence » de la rédaction d’Alter Échos. Ce qui explique que son héros, c’est ledit Julien Winkel, dans ses grands jours. Doté d’un sens de l’humour bien aiguisé dont il fait souvent montre dans ses papiers, Cédric nous définit le social comme un bolo au Verschueren ; « ça n’existe plus mais c’était « social ». Il pratique le journalisme pour contredire tout le monde, tout le temps, à commencer par lui-même. cedric [dot] vallet [at] alter [dot] be

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