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Petits partis ? Lilliput peut-être, mais pas soumis

Alter Échos n° 380 30 avril 2014 Olivier Bailly

Dans les sondages, ils se coltinent la colonne « autre » à côté des partis traditionnels et des deux « petits » qui ont fait leur trou : le PTB (PVDA+) et le PP. D’eux, on ne sait pas grand-chose et pourtant, ils sont là. Les minuscules partis se composent parfois de quelques membres, ils cherchent la brèche médiatique pour exister et présenter leurs idées. Ils se mobilisent aussi pour une diversité démocratique. Pour la postérité ou l’éphémère.

Impossible de déterminer précisément la composition de la galaxie des « petits partis » et ce, pour une bonne raison : certains ne savent pas encore où ils réussiront à se présenter. Cela dépend de leur pêche à la signature.

Pour pouvoir présenter une liste, un parti doit récolter entre 200 et 500 signatures par circonscription, en fonction de la taille de celle-ci. Par exemple, 200 signatures suffiront pour le Parlement wallon dans toutes les circonscriptions, sauf celle de Liège et Charleroi (400 signatures). Au niveau fédéral, entre 200 signatures et 500 (Liège et le Hainaut) devront être rassemblées. La tâche n’est pas insurmontable.

« Il y a un contraste entre la facilité à déposer une liste et le seuil de l’élection, observe Jean Faniel, directeur du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp). Si le groupe est actif, avec un réel point d’ancrage dans la population, le seuil de signatures à obtenir est relativement faible pour déposer une liste. Par contre, le seuil de 5 % pour décrocher des élus est élevé. Plus encore, le découpage en circonscription complique fortement la donne. Au Luxembourg par exemple, seuls quatre sièges sont à pourvoir. Même avec 20 %, vous pouvez rater un siège. Ce fut le cas en 2009 pour…le MR ! Dans les circonscriptions du Hainaut par contre, obtenir 5 % permet d’obtenir un élu. » Ce qui explique par ailleurs l’embouteillage des petits partis sur les listes de cette région, où chacun stratégiquement vient chercher le siège le plus accessible.

À quoi bon se lancer dans l’aventure politique si de toute façon, le jeu est cadenassé et empêche l’émergence des petites formations politiques ? « D’abord parce qu’on a des choses à dire, poursuit Jean Faniel. Ce qui est frappant dans cette myriade de listes, c’est la volonté de porter un propos politique, qu’il soit général ou spécifique sur une seule thématique. Ensuite, au niveau de la visibilité, une attention croissante est portée à ces nouveaux ou petits partis depuis une décennie. Enfin, il y a tout de même la perspective d’y arriver. La Lijst De Decker (présentée à la presse en janvier 2007, NLDR) est entrée au Parlement fédéral avec cinq élus en 2007. Le Parti Populaire a décroché un élu grâce à l’apparentement. Ecolo, le Vlaams Blok sont des petits partis qui ont réussi. Il y a donc l’idée de se présenter en se disant : et si j’étais le prochain ? »

Les élections de mai 2014, présentées comme la mère de toutes les élections, ne facilitent pas le travail des petits partis. Les enjeux sont importants, l’heure est grave, pas le temps de musarder en chemin médiatique avec le menu fretin politique ? Ce n’est pas l’avis de Jean Faniel : « En 2014, ces partis reçoivent plus d’échos. On nous a présenté ces élections comme les plus importantes de l’Humanité, mais dans les faits, elles se traînent, il n’y a pas de campagne, ce que je ne m’explique pas, et cela permet aux petits partis d’occuper la place. »

Périphérie et centre

Nombre de ces petits partis donnent au fait institutionnel une importance considérable, parfois carrément identitaire (citons Pro Bruxsel, BUB, RWF, ou Stand Up au niveau européen). Une particularité d’un paysage belge plus enclin à s’écharper sur les frontières que sur les idées ? « Pas du tout, rebelote Jean Faniel. L’accent mis sur l’organisation du mécano belge n’est pas une spécificité des petits partis belges. Il suffit de penser à la N-VA, au FDF ou à ProDG en Communauté germanophone. Ce n’est pas parce qu’on met l’accent sur l’institutionnel que le parti est condamné à rester petit. » Ce regard acéré sur l’institutionnel n’est pas non plus une particularité de la Belgique. « Le clivage entre le centre et la périphérie a été identifié par Stein Rokkan et Seymour Lipset (sociologues norvégien et américain, NDLR) comme étant un des clivages qui a structuré la formation des partis politiques en Europe, essentiellement en Europe occidentale. »

Dès lors, pour classer ces petits partis, autant reprendre le bon vieux axe gauche-droite, avec un focus sur les « déçus d’Ecolo »…

À gauche : l’union fait de force

Qui s’assemble ne se ressemble pas. Tel pourrait être le leitmotiv de la gauche extrême.

Les partis et groupuscules qui gravitent autour du communisme ont dû se rendre à l’évidence : le PTB (Parti des travailleurs de Belgique) a pris un leadership qu’il deviendra difficile de contester dans les prochaines années. Aussi, une alliance politique s’est effectuée à ses conditions, dont l’une d’elles était la présence de son sigle. Les expériences précédentes avec « Maria » ou « Resist » n’avaient pas, il est vrai, donné les résultats escomptés.

Et donc voilà le PTB-GO ! , rassemblant le PC (Parti communiste), la LCR (Ligue communiste révolutionnaire), et quelques compagnons de route. Par contre, le PSL (Parti socialiste de lutte) en cheville avec le Parti Humaniste reste sur la touche. Le « Go » signifie « Gauche d’Ouverture », une gauche qui joue donc le jeu de l’union sacrée, même si « nous ne partageons pas l’ensemble du programme du PTB et nous pouvons même avoir des divergences importantes (…) », tout en notant l’ouverture et l’évolution du PTB.

Deuxième rassemblement autour du PTB-GO !, celui opéré à Bruxelles. BUB, le Parti Pirate et Pro-Bruxsel se regroupent avec le leader de l’extrême gauche. Que les choses soient claires : ces partis ne présentent aucune liste, aucun programme politique commun. Que du contraire. Philippe Delstanche (tête de liste Pro Bruxsel à la Région Bruxelles-Capitale) affirmait sur le plateau de Télé-Bruxelles que son parti avait comme convergence avec le PTB : « une volonté d’établir une structure fédérale sur base des quatre régions. » Et pour le reste,  « rien de commun ! »

Pourquoi un tel regroupement alors ? Pour franchir ensemble le seuil de 5 %. Cette mesure est possible sur Bruxelles depuis 2001, afin de permettre aux partis néerlandophones de Bruxelles de faire barrage au Vlaams Blok devenu Belang. Une fois les 5 % atteints (En 2004, le FN a remporté 5,42 % des voix, ce qui a correspondu alors à quatre sièges ), les élus au sein du groupement se répartissent les sièges via la clé d’Hondt. Ce regroupement, crédité de 10 % ( !) lors du sondage de mi-avril de la Libre Belgique, est ouvert à tout parti qui le souhaite. Deux conditions : pas de partis d’extrême droite ainsi que l’accord dans le groupement pour élargir.

Les pirates, la transparence et la vache qui rit

En Belgique, le Parti Pirate belge existe depuis 2009, ratant de peu un élu communal en 2012.

Les valeurs : transparence, démocratie directe, ouverte. Pour Bruxelles 2014, leur stratégie industrielle vise à constituer « un pôle de compétitivité autour d’un segment particulier de l’industrie du jeu vidéo : le jeu sérieux ». 42 autres propositions sont également en chantier et… le resteront jusqu’au 25 mai. Chacun peut les nourrir. « Ces propositions donneront lieu à un explicatif et à un indicateur objectivement vérifiable, explique Marouan El Moussaoui, co-président du parti et tête de liste à la Région bruxelloise. Le politique sera ensuite jugé là-dessus. C’est une façon de piloter le parlementaire. »

Toujours dans la logique de transparence, les parlementaires devront rendre leur agenda public. Quid des rencontres « délicates », comme celles d’opposants à des régimes en place ? « Tout ne serait pas public, mais la norme est aujourd’hui le secret et l’exception transparence. Nous renversons la logique. Cette pratique démocratique est en vogue dans d’autres parties du monde. Je peux aussi vous citer la publication de l’accord de gouvernement. »

Une transparence qui a tout de même quelques limites. On peut suivre les discussions et négociations des réunions du Parti Pirate, avec des commentaires stratégiques, délicats ou malencontreux : « Nouveau manifeste écolo : L’abandon de la manière de penser écolo pourrait nous permettre de récupérer leurs sympathisants », ou « l’entrée en campagne de Triple Westmael (Mélenchon de Belgique) », « une grosse légume d’Ecolo (qui ? la vache qui rit) ». Stop ou encore ? « On assume pleinement cette transparence, affirme Marouane El Moussaoui. Une fois des responsabilités à assumer, on prendrait quelques précautions oratoires, mais sur le principe, on continuerait. Rien de ce qui est sur les pads (pages de notes avec plusieurs rédacteurs, NDLR) n’est honteux. Cela permet de ne pas avoir l’information dans la tête d’une ou deux personnes. »

Avec le système de regroupement à Bruxelles, le parti espère envoyer un député à l’abordage du Parlement.

Les déçus d’Ecolo

Mouvement Vega, le Mouvement de Gauche (MG) et Rassemblement R. Trois partis et de nombreux points communs : ils ont été créés très récemment, ils se positionnent à la gauche de la gauche traditionnelle, ils comptent en leur sein d’anciennes éminences d’Ecolo, leaders charismatiques de la nouvelle formation (Paul Lannoye pour Rassemblement R, Bernard Westphaël pour le MG, et Vincent Decroly pour Vega) et tous les trois dénoncent le virage socio-démocrate du parti Ecolo.

Leur programme ou lignes de force contiennent de nombreux points de convergence. Ils sont contre le nucléaire, favorable au développement des services publics, contre le TSCG (Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance), pour une économie des circuits courts, contre le développement des OGM, etc.

Alors au final, voter l’un ou voter l’autre : chou vert et vert chou ? Pas tout à fait. De ce côté du paysage électoral, en chou comme en opinion, on cultive la diversité.

Cousins d’idées

D’abord la fécondation des partis ne fut pas identique. Paul Lannoye, fondateur d’Ecolo, a initié en 2013 le Rassemblement R tandis que le Mouvement de Gauche est né des déceptions à répétition de Bernard Westphaël de rater un siège en adéquation avec ses grandes ambitions (ministre, présidence du Parlement wallon, co-présidence du parti). Pour Vega, « la base du parti est une coopérative liégeoise, dont la rivalité avec le PTB est assez marquée, explique Jean Faniel. Une figure marquante d’Ecolo et qui avait pris ses distances avec le parti, Vincent Decroly, a rejoint Vega mais n’en est pas le fondateur ».

Autre différence, Vega donne sa priorité au niveau de pouvoir européen, sera présent à Bruxelles, à Liège, mais pas au Fédéral. Le Rassemblement R évite l’Europe et le Fédéral pour être présent aux Régions bruxelloises et wallonnes (dans les arrondissements de Tournai-Ath-Mouscron, Dinant, Namur, Verviers et peut-être Neufchâteau-Virton). Le MG sera au moins présent à l’Europe et en Région à Charleroi, Thuin, Mons, et Tournai-Ath-Mouscron.

Idéologiquement, Rassemblement R prône la décroissance sans se positionner sur l’axe gauche-droite, contrairement au MG (se revendiquant par ailleurs laïc) et à Vega. « Le MG se concentre sur l’éco-socialisme tandis que notre rassemblement va au-delà d’un courant de la gauche, explique Jean-Baptiste Godinot, porte-parole de Rassemblement R. Tout le monde peut adhérer à notre base politique claire et novatrice. Nous sommes plus qu’une petite marge de la gauche. Par rapport à Vega, nous sommes nés avant eux et ils reprennent beaucoup de nos idées. Mais ils ont décidé de se qualifier d’éco-socialistes, donc de fait entre le PTB et le PS. »

Frères siamois ou cousins verts, partis traditionnels ou atypiques, faites vos choix.

« Ecolo, le Vlaams Blok sont des petits partis qui ont réussi. » Jean Faniel, Crisp
« Il n’y a pas de campagne et cela permet aux petits partis d’occuper la place. » Jean Faniel, Crisp

Rassemblement R : décroître ensemble

R pour sept dynamiques et autant de lignes de force d’une volonté politique : « résister, réenchanter, ralentir, refonder, relocaliser, redistribuer, revivre. » Mais encore ? Interview avec Jean-Baptiste Godinot, porte-parole du mouvement Rassemblement R.

Alter Échos : « Déçus d’Ecolo », cela vous choque comme formule pour vous présenter ?

Jean-Baptiste Godinot : Non parce que tous les écolos sont déçus d’Ecolo ! Mais nous sommes plus que déçus, nous avons de nouvelles propositions, des idées, des candidats. Un projet basé sur l’espoir d’un renouveau, d’une alternative concrète, praticable et partagé par un nombre de personnes de plus en plus importantes.

A.É. : En quoi vous démarquez-vous d’Ecolo ?

J-B.G. : Très clairement par notre position sur la croissance et le productivisme. La croissance ne reviendra pas, cette ère est derrière nous. Il faut réinventer la société. Ecolo critique la politique outrancièrement productiviste, mais vote le TSCG (le « pacte budgétaire européen », Ecolo a voté contre au fédéral et pour au régional, NDLR), donne des permis pour des méga centres commerciaux, pour des élevages industriels, autorise la pub à la RTBF. C’est comme si un végétarien mangeait de la viande trois fois par jour.

A.É. :  Vos propositions sont tendance gauche, non ?

J-B.G. : Ni de gauche, ni de droite. Bon… majoritairement, nos membres viennent de gauche, mais tout le monde est d’accord sur notre ligne de force. Pour le Rassemblement R, le clivage gauche droite est de moins en moins opérant, surtout parce que tous les partis sont pour la croissance, une économie intenable qui crée des inégalités sociales, génère du chômage. Regardez en France, avec Valls étiqueté à droite en étant socialiste.

Pour nous, les trois clivages qui situent les partis sont le clivage productiviste/non productiviste, compétition/coopération, aliénation/autonomie, notamment à la technique.

A.É. :  Euh, c’est quoi ce dernier clivage ?

J-B.G. : C’est la question de la capacité des personnes et des groupes de personnes. Par exemple, le nucléaire permet l’autonomie énergétique, mais il y a un problème démocratique de gestion et de contrôle, sans même évoquer la question des déchets. Autre exemple, l’apparition de la 4G à Bruxelles. Le développement de cette dimension technique ne permet pas de contrôle démocratique.

A.É. : L’environnement est prioritaire sur le social ?

J-B.G. : On ne peut pas penser l’un sans l’autre. On donne l’impression d’être plus actif sur le terrain environnemental, mais il est impensable d’envisager des solutions accrochées à un seul volet de la réponse.

A.É. : Sans vouloir vous vexer, vous êtes surtout un mouvement de bobos qui achètent des paniers bio, non ?

J-B.G. : C’est certain qu’atteindre un public moins favorisé sera toujours difficile, mais il faut bien commencer quelque part. Ensuite, je me méfie terriblement du mot « bobo », car on ne sait pas ce que c’est exactement. La base du Rassemblement R est issue de la classe moyenne inférieure. Ce n’est pas le bobo avec suffisamment d’argent pour se la couler douce. Comment s’adresser aux ouvriers, et à des gens en situation précaire alors que nous n’avons pas d’accès aux médias ? C’est très difficile, mais quand en face-à-face, nous leur parlons, nous tombons d’accord sur beaucoup choses, comme le salaire minimal et maximal. Avec le public d’ouvriers, notre difficulté est de remettre en cause la domination technique de la société. Mais on réfléchit l’agriculture avec les paysans, les ouvriers agricoles. Les petits commerçants sont menacés par les traités internationaux, les méga centres commerciaux et nous sommes les seuls à nous opposer à ces mastodontes. Ce travail de sensibilisation va se construire au fil des années.

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