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FilckrCC/Savara

« Monoparentes » et exclues du chômage

Alter Échos n° 376 28 février 2014 Julien Winkel

Des « monoparents » sanctionnés par l’Onem ? Le problème serait réel, bien que peu analysé. En Wallonie, des chiffres plus précis existent. Et soulignent une tendance : ce sont les femmes qui sont les plus concernées.

FilckrCC/Savara

C’est l’histoire typique d’un bon sujet, intéressant tout le monde. Mais qui se heurte au manque de chiffres ? Ou à la banalité de réponses allant toutes dans le même sens, sans donner de détails. Et pour cause : le fait qu’un nombre conséquent de personnes en situation de monoparentalité soient exclues du chômage ne fait de doute pour personne. Pas plus que parmi celles-ci, on compte une majorité de femmes. « Il est clair qu’il existe une question de genre. Il y a une grosse exclusion des femmes du marché de l’emploi », nous dit-on chez les Femmes prévoyantes socialistes. Mais pour le reste, surtout du côté bruxellois, on reste bien en peine de commenter ce phénomène. Au Fédéral, l’Onem lui-même est incapable de le quantifier. L’office ne dispose pas de chiffres par situation familiale. Mais admet « que ce serait peut-être une bonne idée ».

Au Sud, les chiffres

Si l’on jette un coup d’oeil sur la Wallonie, tout porte à croire que ce phénomène n’est pas qu’intuitif. C’est en effet au sud du pays que certains des indicateurs les plus précis sont disponibles. Ils proviennent notamment de la Fédération des CPAS wallons. Dans une étude publiée en avril 2013, la structure note que 5 483 personnes – contre 5 255 en 2011 – étaient prises en charge au 31 octobre 2012 par les CPAS wallons suite à une sanction de l’Onem. Parmi elles, 43 % de familles monoparentales. Ce qui pousse la fédération à constater que « dans près de 43 % des cas, lorsque l’Onem sanctionne une personne, c’est une famille qui se trouve en difficulté ».

En poussant l’investigation un peu plus loin, on découvre qu’il y a de bonnes chances qu’une majorité de ces personnes soient des femmes. L’Iweps (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique) a développé, en collaboration avec l’UCL, une base de données appelée Cytise. Elle porte principalement sur les communes wallonnes. Et les chiffres sont clairs : dans l’ensemble des chefs de ménages wallons en 2010, 9,8 % étaient des monoparentaux femmes. Contre 1,9 % d’hommes. Ce qui donne, parmi les familles monoparentales wallonnes, une proportion de 84 % de femmes et de 16 % d’hommes. Des chiffres éloquents qui viennent confirmer les impressions des travailleurs des CPAS wallons. « Ils disent avoir de plus en plus à faire à des femmes seules avec enfants », explique Ricardo Cherenti, coordinateur de la cellule insertion professionnelle de la Fédération des CPAS wallons.

Du côté des syndicats, la FGTB a aussi son avis. « Les monoparentaux femmes en difficulté avec le chômage, c’est malheureusement un classique », déplore Thierry Bodson, secrétaire général de la FGTB wallonne. Plus globalement, le syndicaliste note que les chefs de ménage sont sur-représentés dans le total des personnes sanctionnées par l’Onem. Ils représenteraient ainsi 35 % des chômeurs, contre 45 à 50 % des sanctionnés. « Il est possible que l’on retrouve un plus grand nombre de personnes défavorisées ou ayant des difficultés à comprendre les documents administratifs de l’Onem parmi les chefs de ménage », explique Thierry Bodson.

À Bruxelles, quelques impressions

Dans la capitale, effectuer un constat clair est plus compliqué. Seuls chiffres « sûrs » : parmi les familles monoparentales, on compte 86,6 % de femmes et 13,4 % d’hommes. Et parmi les bénéficiaires d’une allocation du CPAS, on va jusqu’à trouver près de huit fois plus de familles monoparentales « deux enfants ou plus » que de cohabitants. Des données en provenance d’un état des lieux de la monoparentalité publié par la plateforme technique de la monoparentalité en Région de Bruxelles-Capitale. Pour le reste, c’est un peu le néant.

À l’Association de la ville et des communes de la Région de Bruxelles-Capitale, section CPAS, on note qu’il n’y a pas eu d’enquête récente sur le sujet pour les 19 CPAS bruxellois. Interrogés individuellement, les CPAS de la Ville de Bruxelles, de Jette et de Schaerbeek n’ont pas non plus été en mesure de nous fournir de chiffres. « Ce n’est pas une donnée sur laquelle nous nous sommes penchés », note-t-on à Schaerbeek. À Jette, on confirme cependant que des monoparents sanctionnés par l’Onem se présentent régulièrement. Parmi eux, des femmes.

Néanmoins, il est possible de trouver quelques témoignages auprès des travailleurs de terrain. Amélie Daems mène pour l’heure une recherche-action pour l’asbl Flora. Elle se penche, à Bruxelles, sur « des systèmes collectifs d’entraide impliquant des parents célibataires qui se développent en dehors du circuit institutionnel de l’aide sociale. Il s’agit d’initiatives organisées au départ de crèches, d’écoles, de groupes de femmes », explique cette chargée de projet. Et pour elle, la question du « tour » traditionnel « Onem – CPAS – Article 60 » revient souvent sur la table en ce qui concerne les femmes qu’elle rencontre. « Il faut se demander ce que la monoparentalité interroge, affirme-t-elle. Le mécanisme de l’emploi aujourd’hui est incapable de prendre en compte la situation des parents célibataires, à plus fortement parler lorsqu’elles concernent des femmes. Il faudrait donc se poser la question de savoir en quoi la monoparentalité nous pousse à revoir les questions de l’emploi, de l’activation des chômeurs. »

Et la suite ?

À en croire certains, le temps presse. Le nombre de femmes exclues par l’Onem pourrait encore grimper. En cause : la réforme récente du stage d’attente et des allocations d’attente, devenus « stage d’insertion professionnelle » et « allocations d’insertion » (voir encadré). Si la mesure est censée toucher les jeunes en premier chef, les syndicats sont clairs : de nombreuses femmes avec charge d’enfant sont concernées. N’ayant jamais ouvert leur droit au chômage sur base du travail, elles sont restées en allocations d’attente parfois des années – on parle de personnes quelquefois âgées de 40 ou 50 ans. Problème : la réforme limite désormais ces allocations à trois ans. Ces femmes risquent donc de se trouver vite démunies si elles ne décrochent pas de travail…

 

Stages et allocations d’insertion

Depuis le 1er janvier 2012 :

– Le stage d’attente est devenu « stage d’insertion professionnelle » : à la fin de ses études, le jeune s’inscrit comme demandeur d’emploi. Une période de « stage d’insertion professionnelle » de 12 mois commence, durant laquelle il ne touche aucune allocation. À l’issue du stage, le jeune peut prétendre aux allocations d’insertion s’il n’a pas trouvé de travail.

– Les allocations d’attente sont devenues « allocations d’insertion » : elles permettent à une personne de bénéficier, à l’issue de son stage d’insertion, d’un certain montant d’argent. Avant qu’elle n’ouvre éventuellement son droit au chômage sur base du travail, pour lequel elle doit effectuer un travail salarié sur une période déterminée. Changement important par rapport aux allocations d’attente : les allocations d’insertion sont limitées à trois ans, même si des variations sont prévues en fonction du statut de la personne (cohabitant ou chef de famille/isolé, notamment). Elles sont également prolongeables sous certaines conditions.

 

En savoir plus :

Femmes prévoyantes socialistes : place Saint-Jean, 1-2 à 1000 Bruxelles – tél. : 02 515 04 01 – courriel : fps@mutsoc.be – site : http://www.femmesprevoyantes.be

Fédération des CPAS wallons : rue de l’Étoile, 14 à 5000 Namur – tél. : 081 24 06 11 – site : http://www.ucw.be

Flora : rue du Progrès, 323 à 1030 Schaerbeek – tél. : 02 204 06 45 – courriel : info@florainfo.be – site : http://www.florainfo.be

Web + :

Alter Échos n° 366 du 30.09.2013 : « Chômage : le péril jeune ? »

A propos de l'auteur

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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