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Malgré la mobilisation des riverains, le potager des Marolles va céder sa place à de nouveaux logements sociaux. © Agnes Jacquemin

Mon jardin contre du logement?

Alter Échos n° 391 28 octobre 2014 Amélie Mouton

Mi-septembre, dans le quartier bruxellois des Marolles, un petit potager collectif aménagé sur une friche était détruit pour faire place à des logements sociaux, au grand dam d’un groupe de riverains. Une histoire qui témoigne d’un déficit de concertation dans les projets urbanistiques, mais aussi d’un profond besoin d’espaces verts dans les quartiers centraux de Bruxelles densément peuplés et saturés de béton.

Un requiem de Mozart, des larmes et des silhouettes enlacées, tandis qu’un premier arbre vacille, emporté par un coup de tronçonneuse. Il était difficile de rester insensible à la tristesse qui régnait lors de la destruction du potager des Tanneurs, mi-septembre, en plein cœur des Marolles. À l’ombre des tours de logements sociaux, ce modeste carré de verdure blotti entre deux rues signifiait beaucoup pour le groupe de riverains qui l’avait investi depuis quelques mois. Ils avaient dégagé les crasses et les crottes de chien sur ce terrain vague laissé à l’abandon depuis 30 ans, installé des tables et des chaises construites avec des matériaux de récupération, planté quelques tomates et herbes aromatiques. Pas de quoi nourrir les familles du coin, mais l’objectif était ailleurs: avoir un petit poumon vert où l’on peut venir respirer, se détendre et discuter avec d’autres gens du quartier.

On étouffe

C’est au mois de mars que Léonard Clarys, un jeune homme aux cheveux bouclés plein d’enthousiasme, avait commencé à aménager cette friche, rapidement rejoint par des enfants et des habitants du coin. Il avait très vite appris qu’un permis courait sur ce terrain, propriété du Foyer bruxellois, et que la construction de logements sociaux devait démarrer d’ici à la fin du mois de septembre. Pourtant, il voulait croire qu’un revirement de situation était possible. «Quand je disais que le jardin allait être détruit, on me disait: ‘Ce n’est pas possible. On a besoin de ces arbres, nos enfants étouffent. Comment est-ce qu’on va pouvoir vivre sans cet espace? Il y a déjà trop de monde ici. Il faut faire quelque chose.’» Une belle mobilisation s’était ensuivie: une pétition demandant le maintien du potager, 3.500 signatures, une impressionnante couverture médiatique.

Mais la rue de la Querelle, à l’angle de laquelle le jardin avait pris racine, ne portait pas son nom pour rien. Les autorités communales se sont crispées sur leur position. Mi-août, Yvan Mayeur a eu des mots durs sur Twitter, décrivant le lieu comme un canisite (parc à crottes de chiens): «Un potager sera créé à la Querelle pour poursuivre la belle idée des Tanneurs. Quatre logements construits sur le canisite par le Foyer bruxellois.»

Le 8 septembre, une délégation s’est rendue au conseil communal pour un plaidoyer de la dernière chance. Elle a demandé un délai supplémentaire pour pouvoir faire la preuve des bénéfices apportés par le potager. «N’est-il pas possible de créer ces quatre logements sociaux et ce local associatif ailleurs dans le quartier?», a-t-elle également questionné. L’expérience a été amère; la délégation a eu l’impression qu’on ne l’écoutait pas, que les élus téléphonaient ou lisaient, indifférents. Dès le lendemain matin, le sort du potager des Tanneurs était scellé. En guise de consolation, le Foyer bruxellois a installé quelques bacs avec des légumes au pied d’une tour. Mais — est-ce une surprise? — personne ne daigne s’en occuper.

Effet NIMBY?

Il pourrait être tentant de résumer l’histoire du potager des Tanneurs à l’expression d’un syndrome NIMBY (not in my backward — pas dans mon jardin), une expression péjorative qui désigne les résidents s’opposant à des projets d’intérêt général pour ne pas en subir les nuisances. Pour Nicolas Prignot, d’Inter-Environnement, il n’en est rien. «L’histoire du potager des Tanneurs témoigne d’un manque de compréhension des pouvoirs publics concernant une demande complexe des habitants. Il ne s’agit pas de quelques riverains égoïstes incapables de prendre de la hauteur. Le débat de fond n’a pas été posé, même si le projet final peut être considéré comme utile. Le terrain a été à l’abandon durant très longtemps et puis on vient avec un gros réaménagement qui se fait sans concertation avec les habitants.» Pour lui, ce n’est pas seulement la coupe des arbres qui fâche mais aussi le phasage des travaux. Le quartier va en effet être en chantier durant des années, avec la rénovation des tours, la construction d’une crèche et de nouveaux logements. «Les riverains se réjouissent des rénovations, mais ne comprennent pas pourquoi on commence par détruire un espace vert. Pourquoi cette construction maintenant alors que de nombreux logements sont vides et à l’abandon? Ils devront attendre longtemps avant qu’on ne réaménage éventuellement d’autres espaces verts.»

C’est qu’il y a à l’évidence une véritable carence dans ce quartier très densément peuplé, aux rues étroites. Il faut marcher un kilomètre avant de rencontrer un lieu où on peut jouer, s’allonger dans l’herbe, se reconnecter à la nature; le parc de la Porte de Hal vers le sud ou le parc d’Egmont à l’est. On a coutume de dire que Bruxelles est une ville verte. Mais comme le rappelle l’association Bral (Brusselse Raad voor het leefmilieu), les ressources sont très inégalement réparties. Si 54% du territoire régional est recouvert de végétation, Bruxelles est aussi «une ville grise, parsemée de quartiers de béton, de brique et d’asphalte». Ce déficit de nature est particulièrement criant dans les quartiers centraux. «Les zones les plus pauvres en espaces verts sont Molenbeek, Saint-Josse, le quartier Nord, Cureghem et l’ouest du Pentagone, des quartiers densément peuplés, avec une forte proportion de jeunes et d’enfants. La plupart des familles qui y vivent n’ont pas les moyens de s’échapper régulièrement à la campagne ou de partir en voyage.»

Vitamine verte

Dans un récent rapport, Bral se penche sur l’impact sociétal de la nature en ville en s’appuyant sur diverses études scientifiques 1. Toutes démontrent les liens entre la nature et une meilleure santé, psychique et physique, la concentration, la baisse du stress. Il a par exemple été observé que les enfants souffrant de troubles de l’attention et d’hyperactivité voient leurs symptômes diminuer lorsqu’ils font des activités dans la nature, beaucoup plus que dans d’autres lieux. La «vitamine verte» a aussi des effets sur le bien-être social. Ainsi, une recherche réalisée à Chicago montre que les habitants de logements sociaux qui ont vue sur de l’asphalte et du béton rapportent davantage de cas d’agression et de violence que leurs voisins ayant vue sur des arbres et de l’herbe. Le Bral relate également une expérience de réappropriation d’un chancre urbain à Mons, qui a eu pour effet de sortir des personnes de leur solitude, de les mettre en capacité de passer à l’action, de faciliter une réinsertion dans la vie professionnelle. Sans oublier que la nature en ville est bénéfique à la préservation de la biodiversité, des multiples espèces de plantes, d’animaux et d’insectes qui trouvent refuge dans les espaces épargnés par le béton. Elle peut aussi rendre des services: des végétaux plantés à un endroit stratégique peuvent par exemple servir à purifier l’eau.

Malgré tous ces bienfaits, la nature n’est pas encore suffisamment pensée et intégrée aux opérations d’aménagement urbain à Bruxelles. Pour IEB, il y a pléthore de mauvais exemples. «Dans les études d’incidence des projets, le volet environnemental est quasi toujours négligé», souligne Nicolas Prignot. «Il y a un vrai problème, car elles sont financées par les promoteurs. Les bureaux d’études n’ont donc pas intérêt à fâcher leur client. Dans le projet du Heysel, l’eau, par exemple, est considérée comme un truc qu’on évacuera par des tuyaux.» Il donne aussi un mauvais point à la construction de l’hôpital à Delta, où l’aménagement vert consiste à mettre des arbres dans des bacs sur un socle en béton. 

Quelle gouvernance?

Dès son entrée en fonction, la nouvelle ministre de l’Environnement, de l’Énergie et du Logement, Céline Fremault, a annoncé qu’elle voulait travailler sur cette question. «Elle veut prendre en compte les besoins des habitants en termes de potagers et d’espaces verts quand il y a un réaménagement ou une construction d’immeuble. Le citoyen a besoin de ‘vitamines vertes’» nous explique-t-on à son cabinet. Au journal Le Soir, elle racontait mi-septembre qu’il y a un nécessaire équilibre entre l’urbanisation et la préservation, voire le développement des espaces verts. Reste à voir comment cette vision sera opérationnalisée. Sauvé de justesse à la fin de la précédente législature, le Plan régional nature sera-t-il un des instruments de pilotage? Sa vocation est précisément de «concilier la ville avec la nature et faciliter l’intégration de la nature dans les plans et projets d’aménagement et de développement urbains». Il prévoit notamment que chaque Bruxellois dispose d’un espace vert accessible et accueillant de plus de 1 hectare à moins de 400 mètres de son habitation et de moins de 1 hectare à moins de 200 mètres. Mais il doit encore être soumis à l’enquête publique après «réévaluation de la compatibilité des mesures avec le Plan régional de développement durable (PRDD) et le défi démographique». Et il n’aura qu’une valeur indicative.

Actuellement, Bruxelles-Environnement, l’administration régionale, dit surtout travailler avec le maillage vert, une vision cartographique à partir de laquelle elle cherche à créer des espaces verts là où il en manque et à les relier entre eux. Serge Kempeneers, directeur de la division espaces verts, explique que tous les leviers possibles sont utilisés pour mobiliser de nouvelles surfaces, y compris au centre de Bruxelles: contrats de quartier, changement dans un plan particulier d’aménagement du sol, discussion avec un promoteur. «On essaie de faire des espaces polyvalents qui rencontrent les différentes fonctions que peut jouer un espace vert: la détente, le jeu, la préservation de la biodiversité, les services rendus par la nature. Et nous cherchons à les connecter entre eux de manière que l’on puisse en profiter au-delà de quelques mètres carrés.» Il indique que Bruxelles-Environnement veut continuer à soutenir les projets de potager parce qu’ils créent une dynamique territoriale et qu’ils ont des vertus pédagogiques. «On va vers une réduction de la taille des appartements et une augmentation de la densité de population qui va créer encore plus de besoins d’espaces extérieurs», ajoute-t-il. Comment Bruxelles va-t-elle trouver l’équilibre entre le béton et la verdure? La question reste ouverte tandis que des luttes se poursuivent, au campus de la plaine ou sur le site des potagers Ernotte 2.

Gare à la gentrification

La verdurisation peut avoir des effets pervers, notamment celui de faire grimper les loyers. En général, la valeur de l’immobilier augmente de 5 à 10%. «Avoir plus de nature en ville ne doit évidemment pas provoquer l’expulsion des habitants plus pauvres», commente Nicolas Prignot d’IEB. «Les pouvoirs publics doivent contenir le phénomène en construisant des logements sociaux, en encadrant les loyers, en gardant une maîtrise sur le foncier.» Si pas, l’argent public investi dans la création d’espaces verts risque à terme de n’être qu’un cadeau aux promoteurs et aux couches les plus aisées de la population.

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