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Logement
Abri temporaire pour les victimes du séisme de Kobe, la Paper Loghouse est réalisée à partir de caisses de bières, de toiles de tente et de rouleaux de carton. © Flickcc ForgemindArchiMedia

Ma maison est en carton: l’architecture de l’urgence

Alter Échos n° 398 10 mars 2015 Julie Luong

En bâtissant des refuges en carton à la suite du tremblement de terre de Kobe en 1995, le Japonais Shigeru Ban est l’un des premiers à avoir montré comment l’architecte pouvait apporter sa pierre à l’édifice de l’aide humanitaire. Des catastrophes naturelles à l’urgence sociale, on voit désormais fleurir des structures légères pour sans-abri jusque dans les bois de Charleroi. Pour le meilleur comme pour le pire?

Né à Tokyo en 1957, Shigeru Ban a obtenu en 2014 le prix Pritzker, considéré comme l’équivalent du «Nobel» en architecture. On lui doit notamment l’annexe du centre Pompidou de Metz, dont la forme est inspirée d’un chapeau chinois. Mais cet architecte atypique est surtout connu comme un pionnier de ce qu’on nomme désormais l’architecture d’urgence, qui intervient dans le contexte de catastrophes humanitaires. C’est en 1985 que Shigeru Ban, alors jeune designer, s’intéresse pour la première fois aux vertus du carton, en observant les rouleaux compacts autour desquels est enroulé le tissu qu’il utilise alors pour l’une de ses expositions. Après enquête, il découvre avec enthousiasme que ces rouleaux sont non seulement conçus à partir de matériaux recyclés, mais qu’ils peuvent être réalisés dans n’importe quels diamètre, longueur ou épaisseur. L’architecte se met alors à développer des Paper Tube Structures (PTS), un matériau qui lui permet de constituer de vastes ossatures pouvant supporter de lourdes charges, tout en étant légères, peu coûteuses, résistantes et faciles à monter.

Alors qu’il vient de réaliser ses premières expériences d’habitat d’urgence au Rwanda lors de la guerre de 1994, le tremblement de terre de Kobe dévaste le Japon. En cinq semaines, Shigeru Ban monte alors la Paper Church en collaboration avec des étudiants en architecture et des volontaires venus des quatre coins du monde. Grâce à d’ingénieux modules et à des notices faciles d’utilisation, il élabore parallèlement la Paper Loghouse, un abri temporaire pour les victimes du séisme, conçu à partir de caisses de bière, de sable, de toiles de tente et des fameux rouleaux de carton. La Paper Church ne sera démontée qu’en 2005: pour éphémères qu’elles soient, les constructions de l’architecte n’en sont pas moins solides… En 2011, Shigeru Ban élabore d’ailleurs un autre temple de carton à Christchurch, en Nouvelle-Zélande: cette cathédrale provisoire en forme de A, bâtie sur l’emplacement de l’église néogothique anglicane détruite par le séisme, peut aujourd’hui accueillir 700 personnes et devrait se dresser pour vingt ans encore avant d’être remplacée par une construction «en dur».

Dans le sillage de l’architecte japonais qui revendique pour son métier «un rôle social», l’ONG française Architectes de l’urgence, née en 2001 à la suite des inondations de la Somme et de l’Oise, intervient aujourd’hui dans diverses régions du monde touchées par des catastrophes naturelles ou des conflits. Dirigée par Patrick Coulombel, elle s’est impliquée à grande échelle en Haïti après le séisme de 2010, où elle a notamment pratiqué le «cash for work», en impliquant la population locale dans la reconstruction de logements contre rémunération, dans une volonté de relance économique. Bien plus qu’une intervention héroïque de professionnels, l’architecture d’urgence a ainsi montré au fil des années qu’elle supposait une collaboration étroite avec la population concernée, dans une perspective collaborative prenant aussi bien en compte l’habitat et les usages locaux que les contraintes environnementales.

L’architecture au pied du mur

Shigeru Ban est par ailleurs à l’origine de toute une réflexion menée aujourd’hui par les écoles d’architecture sur les évolutions du métier dans un contexte de précarité croissante, tant sociale qu’environnementale. Menacée par les catastrophes climatiques comme par la paupérisation, la ville semble devoir être pensée désormais comme une structure «résiliente», capable de surmonter de multiples traumatismes et de «fonctionner» même en situation de crise, grâce à la présence de structures et de soutiens adaptés. Empruntée à la neuropsychologie et plus spécifiquement aux théories du psychiatre Boris Cyrulnik, cette pensée de la résilience a d’ailleurs été intégrée aujourd’hui aux programmes d’urbanisme et d’aménagement du territoire un peu partout dans le monde: en 2010, l’ONU a ainsi lancé une campagne internationale à destination des autorités locales et nationales pour la prévention des catastrophes intitulée «Pour des villes résilientes: ma ville se prépare». Par ses valeurs de flexibilité, d’adaptabilité, de réduction des coûts et d’autonomie, l’architecture d’urgence – au départ solution de fortune – s’est donc transformée en une composante à part entière de la ville de demain, appelée comme nos circuits neuronaux à établir sans cesse de nouvelles connexions.

Parce que l’urgence sociale n’attend pas les catastrophes naturelles, les acteurs de terrain ont également montré que ce type d’architecture de transition pouvait constituer une alternative aux structures d’accueil, souvent peu adaptées à la réalité des sans-abri, en raison des horaires stricts, du refus des chiens, de la non-mixité, etc. Aujourd’hui, des projets d’habitats légers à destination des SDF fleurissent ainsi un peu partout, depuis les sacs de couchage améliorés jusqu’aux modules archiborescents d’un Schuiten, en passant par les igloos en bois ou autres abris en origami… Mais entre utopie design et solution concrète, opération de communication et opérationnel, la différence est souvent de taille. Denis Uvier, éducateur à Charleroi et membre de l’asbl Solidarités nouvelles qui milite pour le droit au logement, a ainsi attiré récemment l’attention des médias avec son projet de cabanes mobiles à destination des sans-abri. «Je me suis inspiré d’un artiste américain pour concevoir cinq maisons à partir de palettes de bois», commente l’éducateur. L’artiste en question, c’est Gregory Kloehn qui, depuis 2010, élabore à partir de matériaux de récupération de petits refuges itinérants roses, bleus ou verts à l’image de la ville de San Francisco où ils déambulent. «C’est vrai que c’est aussi un coup de pub, et c’est aussi pour ça que j’ai conçu une maison supposée être une réplique miniature de la maison de Paul Magnette… Mais l’idée est aussi de proposer une alternative qui permet de travailler avec la personne pendant qu’elle occupe ce logement plutôt que de rajouter de l’urgence sur l’urgence», commente Denis Uvier.

Là où certains applaudissent la débrouillardise et la créativité, d’autres s’indignent devant ce type d’habitats trop exigus pour qu’on puisse s’y tenir debout. «C’est vrai, au début, c’était trop petit. J’ai dû faire des adaptations. Mais cela n’empêche que je me suis fait descendre par des gens qui m’accusaient de faire des niches pour chien!», poursuit l’éducateur. Loin d’être anecdotique, ce débat sur la symbolique du logement – y compris d’urgence – fait aujourd’hui rage autour des conteneurs, de plus en plus utilisés comme base d’un habitat alternatif. Ainsi, à Amay, le Centre d’orientation et de formation (COF) aménage depuis 2013 des conteneurs d’acier en surfaces habitables pour un coût de 35.000 à 40.000 euros HTVA. Le CPAS de Walcourt a d’ores et déjà acquis un de ces modules qui servira de logement d’urgence pour les usagers. Une «alternative» qui heurte notamment l’architecte Luc Schuiten, engagé lui aussi dans un projet de logement pour sans-abri (cf. interview). Il faut dire qu’on est ici très loin de l’esthétique d’un Shigeru Ban: conteneur d’acier ou maison en carton, l’urgence ne pourra pas faire l’économie des symboles…

Aller plus loin

Alter Échos n°375 du 31.01.2014 : «Logements en conteneurs, un concept en vogue»

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