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Logement
© Archihuman

Luc Schuiten : pour une ville archi-humaine

Alter Échos n° 398 10 mars 2015 Julie Luong

On le connaît en doux rêveur, perdu dans les limbes crayonnés de ses cités végétales. Mais Luc Schuiten imagine aussi pour et avec les autres. Membre fondateur de l’asbl Archi Human, il a mis sur pied un projet de construction de logements intégrés dans l’environnement urbain, à destination des sans-abri.

Pour Luc Schuiten, la grande exclusion – dans laquelle s’entremêlent pauvreté, désocialisation et «exil de soi» – et la vacuité de nos espaces urbains contemporains sont les deux faces d’une même déshumanisation de la ville. Là où le rapport affectif avec la pierre et le vivant a laissé place à des standards mondialisés organisés autour de la circulation automobile et de la signalétique, lésions urbaines et blessures humaines créent un même no man’s land à réinvestir. C’est pourquoi coins de rue, pignons livrés aux panneaux publicitaires, zones résiduelles du capitalisme immobilier sont, pour Achi Human, appelés à se métamorphoser demain en lieux de vie et de relève.

Alter Échos: Vous travaillez depuis plus de 40 ans sur l’idée d’une ville «archiborescente», centrée sur le vivant. Comment la problématique du sans-abrisme s’est-elle intégrée au fil du temps à votre réflexion?

Luc Schuiten: C’est quelque chose qui me choque depuis que je suis enfant: cette misère mais aussi la difficulté de pouvoir gérer ces rencontres inopinées dans la rue, car donner quelques sous à ces gens ne résout en rien le problème. Je me suis très longtemps interrogé sur ce qu’on pouvait faire: qu’est-ce qui me permettrait d’avoir un vrai contact avec ces personnes, dans une perspective de rencontre et de dialogue? En tant qu’architecte, ma fonction essentielle est de créer des lieux de vie pour ceux qui en ont besoin. Après avoir travaillé de nombreuses années à penser l’aménagement en jardins verticaux des espaces qui n’ont pas assez de visibilité ou d’attractivité commerciale pour intéresser le politique, j’ai pensé que l’exclusion était en fait une partie du problème. Et qu’il fallait rapprocher ces deux problématiques pour en faire une solution.

A.E.: Quelle a été votre démarche pour approcher les enjeux de l’habitat chez ceux qui sont à la rue?

C’est aussi ma manière de réagir aux propositions qu’on voit fleurir actuellement, tels que ces conteneurs qui me choquent beaucoup.

L.S.: J’ai des contacts permanents avec des associations composées notamment de gens qui ont été SDF ou qui le sont encore actuellement et qui connaissent donc très bien le problème. J’ai discuté avec eux à partir de solutions très théoriques. Je préfère en effet arriver avec quelque chose de concret à mettre sur la table, proposer un regard personnel, même si cela ne les touche pas réellement au départ. C’est aussi ma manière de réagir aux propositions qu’on voit fleurir actuellement, tels ces conteneurs qui me choquent beaucoup. Le conteneur est une boîte entièrement faite de métal et qui a été conçue pour transporter de la marchandise sur les bateaux… Cela n’a strictement rien avoir avec un logement destiné à quelqu’un qui doit retrouver sa place! Je suis aussi très sensible à l’enveloppe, qui doit protéger des intempéries mais tout en gardant une respiration. D’autant que les personnes qui ont fréquenté la rue pendant des années ont certes souffert des rigueurs du climat mais ont aussi, dans une certaine mesure, profité de cette respiration. S’ils ne peuvent la retrouver, ils se sentiront de toute manière étouffés.

© Archihuman
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A.E.: Modules préfabriqués dotés de balcons en hauteur afin «d’inverser le regard», refuges inspirés des habitats de «Hobbits»: poétique ou sympathique, l’imaginaire véhiculé par l’habitat est central dans votre travail…

L.S.: Si ceux qui n’ont pas de problèmes de précarité se disent qu’ils habiteraient volontiers dans ces habitations, c’est gagné. Il faut que le lieu soit suffisamment attrayant pour plaire à tout un chacun et ne pas être stigmatisant. L’environnement, la posture qu’il suppose, la manière dont on y pénètre: chaque chose doit faire sens et contribuer à proposer un environnement favorable à une reconstruction. C’est un objectif essentiel du projet.

A.E.: Vous ne concevez pas nécessairement ces habitats comme une étape transitoire dans un processus de réintégration mais plutôt, semble-t-il, comme une alternative pour ces sans-abri que vous appelez d’ailleurs des «Diogène»?

L.S.: Oui, car ces gens sont en errance et ont besoin d’un endroit où ils peuvent s’implanter sans limites dans le temps. C’est eux qui choisiront d’y rester ou pas. De toute manière, les alternatives sont déjà une réalité. Les gens qui vivent dans une grande précarité occupent aujourd’hui souvent de petites cabanes le long des voies de chemin de fer. Ils en profitent pour cultiver quelques légumes et acquérir ainsi un début d’autonomie alimentaire. C’est aussi ces phénomènes qu’il faut pouvoir prendre en compte.

A.E.: Quel accueil les pouvoirs publics ont-ils réservé à vos projets de logements pour sans-abri?

L.S.: Plusieurs communes de Bruxelles ont réagi de manière très enthousiaste. Nous sommes en train de peaufiner aujourd’hui le plan d’action avec le comité de pilotage et de mettre au point ce qu’on appelle – très bizarrement dans ce contexte – un «business plan». Nous voudrions faire un prototype afin de voir comment il fonctionne, quels sont les problèmes rencontrés, etc. Cela nous permettra d’en tirer les leçons et d’étendre le champ des expériences à Bruxelles mais aussi dans d’autres villes. Les premières constructions envisagées sont deux petits appartements faits à partir de structures biosourcées – terre-paille et bois –, qui pourraient être placés contre un mitoyen, ce qui correspond aux normes de construction actuelles et à la réglementation bruxelloise.

A.E.: Vous affirmez qu’aujourd’hui, avec 2.000 euros, on peut concevoir un logement de grande qualité architecturale. Au-delà du sans-abrisme, ces projets participent-ils de la réflexion sur la possibilité d’un habitat alternatif pour tous?

L.S.: Absolument. Il s’agit de montrer qu’il existe des solutions pour les plus démunis et que ceux qui ont peu de moyens, même s’ils ne sont pas à la rue, pourraient bénéficier de constructions intermédiaires dans un contexte où la construction traditionnelle est tellement onéreuse. C’est aussi une manière de montrer qu’une ville qui développe des structures, des architectures, des environnements qui contribuent au cloisonnement est très néfaste et crée automatiquement une forme de violence. Du moment qu’on apporte des valeurs inverses, on contribue à apaiser les relations. Tout le monde doit pouvoir être impliqué dans ce processus.

Conteneurs: pour ou contre?

Luc Schuiten se dit choqué par la nouvelle vague de logements en conteneurs. Vous voulez vous faire votre propre idée? Lisez notre Focales sur l’asbl COF (Centre d’orientation et de formation) qui, à Amay, transforme ces monstres d’acier en espaces habitables. «Il faut démystifier le container. Et c’est un travail qui est en train de se faire, explique Moïra Bauraind, chargée de communication au COF. Nous avons eu quelques réactions choquées à l’idée de faire vivre des personnes dans ce type de logement. Il faut donc que les gens puissent voir à quoi cela ressemble afin de se rendre compte que ce n’est pas si mal.» Voilà en effet un peu plus d’un an que cette structure agréée en tant que CISP (Centre d’insertion socioprofessionnelle) s’est lancée dans la confection d’espaces habitables créés à partir de containers maritimes. Le tout en permettant à ses stagiaires en soudure de se faire les dents sur ces grandes boîtes de métal dont la taille va de 12 à 25 mètres carrés et qui peuvent être prises seules, ou combinées. Au programme des espaces aménageables: du logement, des kots, des modules de classe, des bureaux, un bar mobile…

Plus d’infos: http://www.alterechos.be/wp-content/uploads/2014/11/focales101.pdf

 

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