Soreal, rien à jeter

par Olivier Bailly

Soreal, rien à jeter

Soreal, rien à jeter

Olivier Bailly
Photos : Alex GD / Collectif Krasnyi
13 novembre 2017

Depuis 2014, le projet Soreal (pour Solidarité Réseau alimentaire) distribue des invendus alimentaires à ses associations partenaires. Mais ce réseau fournit bien plus que de la nourriture. Il réunit privé et public, relance des vies professionnelles, nourrit les liens sociaux.

La trajectoire de la courgette

Du bénéficiaire jusqu’au supermarché, voici le parcours à rebours d’un légume qui passe dans les  mains de Soreal. La recette pour réussir l’aide sociale n’existe pas. Mais il y a des ingrédients indispensables…

Un meurtre. Il n’y a pas d’autre mot pour qualifier l’acte. Sous la lame aiguisée d’un couteau, je suis dépecée en petits dés. «Je prépare une farce», s’excuse Florida, la coupable. Une farce!?

Mon nom est Charlotte, ce qui, j’en conviens, est un peu ridicule pour une courgette. Je viens d’achever mon parcours dans une cuisine à Cuesmes. La maison de Florida est spacieuse, mais délabrée. Le notaire a dit qu’elle ne la vendrait pas plus de 70.000 euros.

Elle a épousé son deuxième mari pour se protéger du premier. Pas une bonne idée, hein, Florida? «J’ai fait entrer chez moi le cancer pour me soigner d’un diabète.» Le type se drogue, connaît le démon du jeu, frappe. Pour qu’il arrête, Florida crie. «Je prends mes enfants dans une pièce et je m’enferme en espérant que cela passe. Mais quand il avait sa drogue, tout se réglait, il n’y avait plus rien du tout. Mes enfants me disaient ‘Il doit prendre ses médicaments’.»

Tout ça, c’est fini. Il est parti en laissant des crédits pour 29.000 euros et une demande pour vendre la maison (qu’il n’a pas payée). Il pourrit la vie de Florida. Et la mienne prend fin avec carottes, persil et potiron. Le tout avec un peu de fromage. De quoi fourrer des pâtes.

 

 

 

 

 

 

 

 

Esop

Coincée dans un grand sac de supermarché, Florida nous avait ramenés d’Esop, Entraide et Solidarité protestantes. C’est à 15 minutes à pied, le long d’une rue ouvrière. Quand je suis arrivée dans cette association, la première vision en poussant la porte, c’est du bric-à-brac: des vêtements, de la petite vaisselle, des jouets. C’est provisoire parce que le bâtiment subit
une fuite qui détruit ses murs. Depuis un an. «La présentation est difficile parce que c’est très surchargé», avoue Lucrèce, assistante sociale. Entre légumes, nous n’étions pas logés avec

les vêtements et autres jouets. Non. On nous avait réservé le fond, dans la chambre froide. Moi, je ne devinais pas que les gens qui attendaient sur les quatre chaises alignées dans le
couloir, c’était pour nous emporter. Il n’y avait quasi que des femmes. Et des personnes âgées. Derrière elles, un panneau brun est accroché au mur. Il a recueilli les souhaits de bonne année 2017. Wouaw. Le monde est à Cuesmes. Il y a des Éthiopiens, des Grecs, des Hongrois, des Tunisiens, des Marocains, des Nigériens, des Arméniens, des Albanais, des Belges, des Rwandais, des Serbes, et même une Japonaise.

On nous a distribués après nous avoir pesés au gramme près. C’est gênant. Ils nous trient colis par colis. Les familles ont forcément davantage. Leurs goûts sont pris en considération. Et l’Afsca ou l’Europe peuvent bien venir, tout est noté. Comme chaque mercredi ou jeudi, chaque légume est reparti avec un bénéficiaire. Moi, je suis repartie avec Florida. Elle n’a pas emporté que moi. Elle a emporté aussi du lait. Et des conserves. Et des fruits. Et beaucoup d’attention. Pas vrai, Florida? «Je fais les activités avec Esop. Pour remplir mon temps et ma tête. Cela fait trois ans. Je rencontre d’autres personnes. J’étais vraiment bloquée. Madame Lucrèce, je ne l’oublierai jamais. C’est comme si j’allais chez un psychologue. Ce n’est pas pour vivre seulement. Aussi. Chaque fois je viens avec mes problèmes. C’est trop.»

Et madame Lucrèce (que Florida appelle parfois par mégarde «docteur»!) de répondre sur un ton délicat: «Tu te libères. Un peu plus tous les jours.» Alors Florida pleure. Et madame Lucrèce lui dit que cela lui fait du bien.

Madame Lucrèce est l’assistante sociale d’Esop. L’association ne donne pas que les courgettes comme moi. En 2016, elle a donné 1.800 colis alimentaires à 165 familles. J’ai discuté un peu avec les boîtes de conserve de la FEAD, et aussi les potirons et les pâtes. C’était une vraie auberge espagnole, une maison d’hôtes alimentaire, nous venions de toute l’Europe! Moi, je suis arrivée avec Francine, la carotte, et Tony, le potiron. C’est Dominique et Alex qui nous ont amenés.

Soreal

Ils nous ont amenés dans une camionnette réfrigérée. Dans des bacs rouges. Un bref trajet. Nous venions d’un entrepôt où des palettes de nourriture occupaient un coin. C’est l’entrepôt de Soreal (Solidarité Réseau alimentaire). Il y a deux palettes filmées de boîtes de haricots verts (avec papier «vente interdite» de l’Union européenne). Cinq palettes de boîtes de farfalles. Du produit de lessive expliqué en tchèque, hongrois et polonais. Et une chambre froide (encore une!) qui occupe l’angle opposé, avec des frigos buffets (mais on veut nous congeler!). Sur les parois blanches, des feuilles annotées mentionnent des demandes de colis alimentaires pour quatre familles hébergées à la maison maternelle Kangourou. Avec ces précisions: pas de porc, halal. La composition de la famille. Enfant 1, 5 et 7 ans. Demande du 4 septembre, et un mail.

C’est peut-être là que je vais aller. Alors j’ai cherché le mot «courgette» dans les feuilles collées, je ne l’ai pas trouvé. Avec Francine, la carotte, et Tony, le potiron, nous étions résumés à un seul terme: «légumes». Dix-huit kilos pour le CPAS de Quaregnon, qui a doublé ses demandes depuis la fermeture du Resto du Cœur de Mons. Et 9 kilos de fruits, 10 de produits laitiers et 10 pains. Avec des livraisons tous les jours.

À Soreal, la porte du hangar est ouverte. Trois véhicules reviennent avec des bacs rouges et des légumes comme nous. Pas achetables et pas jetables. Plusieurs personnes s’activent. Dominique n’est là que depuis le mois de juillet. Alex fait figure d’ancien avec ses six mois de Soreal. On se connaît pas depuis longtemps mais je les aime bien. Ils sont un peu comme nous. Ce sont des articles aussi («60», j’ai cru entendre), avec quelques coups pris sur le trajet, un peu cabossés par la vie, mais avec de l’énergie à revendre. Car, si l’équipe est récente, ça tourne à plein pot, et vas-y que je te saisisse, et vas-y que je te pèse (c’est une manie!) avec tous tes copains, et vas-y que je te note les poids par magasin et par type d’invendus. Ce jeudi (7 septembre), nous sommes 78 kilos de légumes à grossir les rangs de Soreal. On est les premiers sur les podiums devant les viandes (58 kilos) et les fruits (43 kilos). Loin derrière, les produits boulangers (25 kilos) et laitiers (21 kilos) n’ont pas fait le poids face à nous.

Avant que Dominique ne nous incarcère dans la chambre froide (ils ont peur qu’on ne s’enfuie ou quoi?), j’ai eu le temps d’apercevoir, au bout de l’entrepôt, des étagères étonnantes, surplombées par trois gros nounours. C’est le coin de «la casse». Les produits abîmés et réservés aux projets «maternels», des colis pour mères arrivant dans des maisons d’accueil. J’ai demandé à Francine la carotte (parce qu’elle a une excellente vue) de me déchiffrer les affichettes collées sur les étagères: produits d’entretien, magazines, livres, huiles, épices, expédition rapide (dont des Kinder Bueno et des madeleines Zebra), farine, biscuits, café, sucre, pâtes, riz, linge maison. C’était un peu comme un magasin, mais de produits détériorés. Comme un supermarché des abîmés. Je le sais. Parce que le supermarché, c’est de là que je viens.

Colruyt


On m’a sortie de mon champ (mais c’est une autre histoire) pour arriver dans ce supermarché avec beaucoup de couleur orange sur les murs. Quand John, vêtu d’un cache-poussière Colruyt, m’a sortie du lot de courgettes et m’a regardée d’un air dédaigneux, j’ai compris que ma route allait se séparer de celle de mes congénères. Il m’a placée dans un bac bleu. Avec d’autres légumes. Nous avions à peine un coup, à peine une flétrissure. Même pas. Et on nous écartait de la lumière des rayons. Finie la musique de supermarché. On allait encore rester cloîtrés dans une chambre froide (j’en ai marre des chambres froides!).

Puis ce jeudi, il était 8 h 40 quand John est revenu vers nous. Un appel micro a grésillé: «Centre pour charité», a entendu Tony le potiron (les potirons ont une ouïe remarquable, ce qui est très peu connu) et il m’a glissé: «Ça, c’est pour nous.» Il avait raison. John est entré, il a empilé les dix bacs bleus sur une planche à roulettes et, tel un skateboarder maraîcher, on a traversé le magasin jusqu’à l’affiche «Festival du vin 6+1». Les caisses. Les premiers clients étaient déjà là. J’ai vu Dominique et Alex qui nous attendaient, postés sur le côté, les bras dans le dos. Alex a dit: «Le Colruyt, ça se passe bien. C’est régulier.» Je ne sais pas si c’était pour me rassurer. Ils ont enfilé des gants blancs diaphanes (comme si nous allions subir une intervention chirurgicale, et ça, ça ne m’a pas du tout rassurée). Puis des bacs bleus, on a tous été transférés dans les bacs rouges de Soreal. Et placés à l’arrière de la camionnette. On était les premiers de la collecte. La camionnette s’est remise en route. Puis elle s’est encore arrêtée. Trois fois.

Dominique et Alex ont trié nos semblables, moins bien conservés que nous, de toute évidence. «Est-ce que nous, on le mangerait?», a demandé Alex (c’est Tony qui l’a entendu). Puis un bruit sourd. Il a jeté le légume et le peu de produits rescapés, haricots, pomme, tomates cerises, nous a rejoints. Un peu plus loin, trois bacs de viande ont débarqué. Brochette marinée. Cuisse de poulet. Pain de viande et steak. Y a même un dos de cabillaud royal qui a débarqué en nous toisant du regard. Justice des classes? Monsieur le Baron était périmé de la veille. Dominique l’a pesé et l’a classé en perte. Et enfin, il y a aussi eu du fromage qui a empesté toute la voiture. Jusqu’à l’habitacle d’Alex et Dominique. Mais heureusement, ça n’a pas duré. On est rentré. Le reste du trajet maintenant, vous le connaissez. Je ne savais alors pas que j’atterrirais chez Florida. C’est bien. Du fond de ma casserole, je la vois annoncer le menu à Carlo, son fils de 16 ans. Et je me dis que, quitte à être mangée, autant que ce soit par quelqu’un qui a faim.

Soreal
Cécile, responsable de Soreal.


Soreal (Solidarité Réseau alimentaire) est une plate-forme d’associations qui récolte et distribue des invendus alimentaires
. Douze associations sont partenaires (dont cinq CPAS) ainsi que 15 magasins.

«En trois ans, nous avons très nettement augmenté les quantités récoltés», explique Céline Baltramonaitis, gestionnaire du projet Soreal. Lancé en 2014, le projet a distribué 40 tonnes de nourriture, puis 79 (en 2016) et déjà 87 en septembre 2017. Les bénéficiaires sont estimés à environ 1.000 personnes.

Les paniers à distribuer entre partenaires sont calculés deux fois par an en identifiant la quantité idéale. La tâche est difficile car les produits frais sont donnés «à flux tendu», «et ils sont pesés pour être le plus équitables possible entre toutes les structures, ajoute Céline. Cela participe à la transparence de ce qui entre et ce qui sort».

Soreal prend tous les produits, même les superflus (style chips), tant que l’emballage est intact. La structure a évincé les magasins qui donnaient la charité. «Ils ne comprenaient pas qu’on ne reprenne pas un paquet de café éventré. Les pauvres, cela doit bouffer tout et n’importe quoi. On nous dit parfois ‘difficiles’, mais on sait quel type de produit dans quels délais on peut prendre. On suit les normes de l’Afsca.»

Le colis alimentaire est toujours limité dans le temps. «Cela ne doit pas devenir une habitude de vie, explique Lucrèce Demoustier (assistante sociale à Esop). Ce n’est en aucun cas une course dans un supermarché, même si les paniers sont de plus en plus équilibrés et variés.»

Composé de chaque association partenaire, un comité de pilotage se réunit toutes les quatre à six semaines. «On y discute autant de la stratégie 2018/2019 que du fonctionnement pratique du projet», explique Lysiane Colinet, coordinatrice générale du Relais social urbain de Mons-Borinage (RSUMB) qui organise la plate-forme. «Le comité de pilotage est l’expression de tous. Nous harmonisons nos pratiques, nos exigences, nous décidons des mêmes critères pour recevoir des colis. Par ailleurs, les associations doivent avoir les moyens d’accueillir le ‘surplus’. Nous voulons éviter la saturation. Si une grosse association avec 500 bénéficiaires se présente pour devenir membre, nous chercherons deux nouveaux magasins. On doit avancer sur les deux tableaux.»

L’emploi élémentaire derrière le don alimentaire

Soreal, qui est une association d’économie sociale, est composée d’une équipe essentiellement de personnes sous contrat «article 60». Ces bénéficiaires du CPAS travaillent 18 mois pour engranger de l’expérience et parfois récupérer leur droit aux allocations de chômage.

À Soreal, ils sont encadrés par Vincenzo, ex-article 60 et aujourd’hui en contrat CDI.

Une grille d’auto-évaluation permet de cerner la progression des travailleurs, «mais aussi d’avoir une liste de compétences acquises», précise Céline Baltramonaitis (Soreal). L’autonomie, la prise de décisions sont travaillées. Sont évalués des tâches ou comportements tels que «Je préviens en cas de retard», «Je respecte les consignes de sécurité», «Je signale aux responsables les problèmes rencontrés dans le fonctionnement du service» ou «Je suis discret par rapport aux informations sensibles (réserves de nourriture, accès,…)».

Ces travailleurs sont souvent fragiles et les difficultés sociales doivent forcément être prises en compte. «Une personne repartait avec ses chaussures de travail. Or, c’est interdit, raconte Céline Baltramonaitis. Puis nous avons compris qu’elle n’avait pas d’autres paires… C’est ça, la réalité avec laquelle on doit composer. Mais ces travailleurs s’investissent beaucoup dans Soreal. Ils voient la finalité de leur travail. Leur engagement est encore plus grand parce qu’ils savent ce que c’est, une vie compliquée.»

Parce que les derniers mois sont souvent mal vécus, avec la perspective du contrat qui prend fin, les travailleurs sont mis en contact avec une mission régionale pour un accompagnement individualisé. Avec un bilan mitigé. Pour concrétiser l’essai, une étape entre Soreal et un emploi stable (un stage en entreprise?) serait la bienvenue.

Colruyt

Françoise Decoster est le contact de Soreal pour le groupe Colruyt

Quel intérêt pour Colruyt de collaborer au projet de Soreal?

D’abord il y a un intérêt d’un point de vue social, évidemment. Au départ, nos invendus revenaient dans les entrepôts centraux à Bruxelles et repartaient à la banque alimentaire de Bruxelles. Nous voulions donner plus. Ensuite, nous pensions que, en donnant à partir de nos magasins, directement, cela nous permettrait de joindre un autre public, à travers toute la Belgique. On a fait un test avec quatre magasins en 2015, puis 14 en 2016. Nous en serons à 44 magasins fin 2017.

Vous menez également un test pour donner de la viande.

C’est plus compliqué d’un point de vue de la sécurité alimentaire. Avec d’autres produits frais, on peut avoir une marge de température et des frigos à 4 et 7 degrés. Pour les poissons et viandes, la tolérance de variabilité est zéro. Toute la chaîne du froid doit être basée sur 4 degrés. Cela demande une organisation différente, un transport réfrigéré. Et soit une distribution immédiate, soit une congélation rapide. Le test en cours a déjà reçu une évaluation fort positive tant de Soreal que de notre part.

Vous donnez des produits presque périmés. Il faut de toute façon vite les distribuer, non?

Colruyt distribue des produits qui seront périmés à J-4 (soit quatre jours plus tard). Nous avions déjà la pratique de retirer ces produits de nos rayons pour parer au gaspillage alimentaire chez le consommateur, qui jette beaucoup plus que la distribution! Pour que nos clients aient le temps de consommer nos produits, on retire les J-4 des rayons. Cela ne nous donne pas plus de déchets alimentaires chez nous puisque les produits arrivent à J-9. Il reste donc cinq jours en vente, soit une rotation suffisante. Qu’on jette à J-4 ou J-1, c’est exactement la même chose et cela aide les clients.

Et Colruyt, qui peut déduire la TVA des invendus…

On déduisait déjà d’office la TVA avec la biométhanisation de nos invendus. Par contre, là où nous avons un gain, c’est qu’on ne doit pas payer cette biométhanisation (dont le prix à la tonne ne nous sera pas communiqué, NDLR). Mais on ne veut pas donner à tout prix nos invendus. Cela n’a pas de sens de donner de trop pour que les organisations… jettent! Nous faisons en fait très attention à ne pas déplacer nos déchets. C’est vraiment important que la demande vienne des banques alimentaires et des associations. Ce n’est pas nous qui identifions les besoins et la capacité logistiques de ces partenaires. C’est à eux de nous envoyer le signal.

 

Jeannine

«Voilà ma fille.» Dès que Jeannine ouvre son portefeuille, elle surgit sous un plastique transparent. Une photo en médaillon. Le portrait d’une ado bouclée au look figé dans les années 80.

«Je travaillais au casino d’Ostende. Au resto le Périgord. Puis un soir, il y a eu cet accident dans la salle de bain. Elle avait 13 ans. Monoxyde de carbone… C’est mon fils, 14 ans, qui l’a trouvée. Son père était ivre mort. On m’a appelée au boulot. On ne m’a pas dit tout de suite évidemment. On m’a parlé d’accident. J’avais 40 ans. Je me suis sentie coupable. Puis je l’ai accusé, lui aussi. On a divorcé.»

Jeannine est revenue à Havré (dans la région de Mons). Dans une maison de la Cité. «Je suis venue à Esop pour l’aide alimentaire. J’ai demandé le bénévolat. Puis j’ai arrêté à cause de ma maladie. J’ai trois cancers. J’ai même acheté des trucs pour me mettre sur la tête parce que je perdais mes cheveux.» Jeannine se sent bien dans l’association. «Je me nourris d’Esop.» Jeannine en a bavé.

Vivre la chimio seule, les examens seule. «J’en ai souffert. Moi je m’en vais, j’ai dit. J’avais tous mes médicaments, je pouvais tout avaler. J’étais par terre à me tordre de douleur. Puis j’ai vu mon petit chien qui était là, à côté de moi. Il me regardait du style ‘Et moi? Qu’est-ce que tu vas faire de moi?’ Il m’a sauvé la vie.» Ça, c’est pour les bobos qui jugent les animaux des pauvres. Jeannine touche une pension de moins de 1.000 euros parce qu’elle a beaucoup travaillé au noir. À 75 ans, toutes les semaines, elle vient chercher l’aide alimentaire. «C’est une grande aide. Il ne me faut pas trop de viande. Ça ne passe plus. Mais j’aime les fruits, les légumes, les pâtes. J’en fais de la ratatouille niçoise, de la soupe.» Il faut la deviner, la pauvreté chez Jeannine. Elle porte du vernis rouge écarlate sur les ongles, des bracelets argent à l’avant-bras droit, un pull blanc élégant et un pendentif en argent. Jeannine ne va pas se laisser aller. «Si je vis deux ans, six mois, je prends.» Elle fait tous les ateliers d’Esop. Lucrèce dit d’elle qu’elle a de la prestance, de la force, du caractère. Et de la soupe congelée grâce à Soreal. «Je tiens avec un panier par semaine. Je mange à ma faim. Le yaourt et le fromage, ce sont mes favoris.»

Ce lundi, Jeannine est retournée à Ostende. «Quand même, j’ai été sur la tombe de ma fille. J’ai pris pour 50 euros de fleurs. Et j’ai mangé un sachet de frites. Je n’avais plus d’argent pour du poisson. Cela m’a fait plaisir d’aller sur sa tombe.»

Jeannine est, à son corps défendant, un symbole des nouveaux profils de bénéficiaires de l’aide alimentaire: les personnes âgées. «Avant, les personnes âgées de plus de 50 ans étaient étonnantes, raconte Lucrèce (Esop). Maintenant, elles passent notre porte. J’ai eu des pensionnés qui pleuraient, qui ne comprenaient pas pourquoi maintenant ils devaient demander de l’aide alors qu’ils s’en sont sortis toute leur vie. Ils ont soit une pension trop faible, soit des soins de santé trop importants. Et la solidarité familiale ne parvient plus à fonctionner. Les familles sont acculées, le coup de pouce n’est plus possible. J’ai vu des enfants venir sans moyens avec leurs parents. Ils ne pouvaient pas les aider mais les accompagnaient.»