Partager par e-mail Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Google+ Impression
Justice
©flicrCCtruthout

Les portes du pénitencier ne sont pas près de s’ouvrir

Alter Échos n° 386 14 juillet 2014 Sandrine Warsztacki

La prison du XXIe siècle n’est plus perçue exclusivement comme un temps de pénitence, mais un temps qui doit être mis à profit pour «resocialiser» celui qui a enfreint la règle. Dans la foulée, c’est tout l’enfermement qui doit être refondé pour tendre vers «une détention plus ouverte». Un fameux oxymore! Pas près de se concilier de sitôt…

«Tous les criminologues s’accordent pour dire que la meilleure façon de limiter les récidives est de s’assurer que les détenus aient pu maintenir un réseau social et un cadre familial structurant qui les attend à la sortie», commente Laurence Nibelle, inspectrice sociale pour les services psychosociaux (SPS) du Service public fédéral Justice. Les liens que les détenus ont entretenus avec leurs familles, le réseau social et professionnel qu’ils peuvent mobiliser, les contacts noués avec les services extérieurs, sont autant d’éléments pris en considération dans les avis remis par les SPS en vue d’une libération conditionnelle. Quand bien même on se placerait dans une optique purement sécuritaire, la vision de la prison comme un lieu d’isolement et de rédemption a fait son temps. «Aujourd’hui, on ne doit plus convaincre de l’importance de favoriser l’ouverture vers l’extérieur, c’est entré dans les mentalités», observe-t-elle.

L’architecture des nouvelles prisons, construites ou à construire dans le cadre du Masterplan visant à réduire la surpopulation carcérale, prévoit des espaces plus accueillants pour les visiteurs, les familles, les services extérieurs d’aide aux justiciables. Inaugurée en novembre 2013, la prison de Marche a adopté un régime de détention baptisé «à facilités de mouvements». Faisant l’objet d’une surveillance high-tech, les détenus ne sont confinés en cellule qu’aux heures de repas et pendant la nuit. À Bruxelles, les prisons de Saint-Gilles et de Forest, bâties selon le plan Ducpétiaux du XIXe siècle avec des ailes dispersées autour d’une zone centrale de surveillance, doivent être remplacées par la mégaprison de Haren, dont les travaux commenceraient en 2015. Sa structure de type pavillonnaire permettra d’appliquer des régimes de sécurité différents en fonction du profil de «dangerosité» des détenus. Le cahier des charges comprend la création d’un milieu ouvert pour des femmes dont le profil présente peu de risques (détenues âgées ou en fin de détention par exemple). Une soixantaine de détenues devraient y vivre dans cinq maisonnettes en dehors de l’enceinte pénitentiaire et un espace sera prévu pour un magasin ouvert au public. (Lire aussi : une prison maman admises à Haren? ). Il existe quatre milieux pénitentiaires «ouverts» pour hommes en Belgique : Marneffe, Saint-Hubert, Ruiselede et Hoogstraten. Mais aucun pour les femmes à ce jour!

Surpopulation oblige

Les prisons belges figurent parmi les plus surpeuplées d’Europe. Dans ces conditions, développer une politique pénitentiaire plus ouverte vers la société relève, au mieux, d’un vœu pieux. «Dans nos prisons, les parloirs sont bondés, il y a une grande promiscuité, vous côtoyez des gens qui craquent, qui sont malades, qui ont des troubles obsessionnels compulsifs (TOC) insupportables», déplore Nicolas Cohen, avocat membre de l’Observatoire international des prisons (OIP). Quant aux visites «hors surveillance» prévues pour permettre aux détenus de voir leurs proches dans un environnement moins anxiogène, «elles sont parfois utilisées dans les prisons comme un moyen de pression sur les détenus, à qui elles sont présentées comme une faveur dont on pourrait les priver».

Les rendez-vous dans la promiscuité, l’attente, les horaires de visites… La question des visites se pose dans les mêmes termes en ce qui concerne l’accès des services extérieurs d’aide aux justiciables. Il n’est pas rare qu’un travailleur social apprenne de la bouche des gardiens, après avoir patienté des heures, qu’il ne pourra pas rencontrer le détenu qu’il est venu voir. «La question de l’accès aux services d’aide peut même se poser avec les services intérieurs de la prison, renchérit Nicolas Cohen. À Bruxelles, un psychologue du SPF Justice m’a relaté avoir vu deux détenus en une journée parce que les gardiens ne les acheminaient pas jusqu’à son bureau!»

Tout le monde a encore à l’esprit la grève du zèle menée par les agents pénitentiaires de Forest en 2012 pour protester contre leurs conditions de travail. Grève qui a privé les services extérieurs d’entrer en prison pendant six mois! «Les syndicats ont un pouvoir énorme. Aujourd’hui, la collaboration fonctionne, mais l’inquiétude est restée bien présente», constate deux ans plus tard Raffaella Robert, conseillère au cabinet Huytebroeck sous la précédente législature, qui a travaillé sur un Plan stratégique de l’offre d’aides et de services aux justiciables intra-muros dans la Région de Bruxelles-Capitale. «En prison, il y a une quantité d’acteurs qui font une quantité de choses dans un lieu où il est particulièrement difficile de circuler! C’est important de savoir qui fait quoi et de se coordonner.» (Lire encadré)

Pour Nicolas Cohen, de l’OIP, la question se pose aussi en termes d’accès à l’information. Malgré les initiatives prises dans ce sens – fascicule d’informations sur les services d’aide aux justiciables, informations sur les droits sociaux donnés par les SPS lors de l’accueil, etc. –, faire parvenir la bonne information au bon moment, à des personnes qui peuvent parfois ne pas être dans les meilleures conditions pour les entendre et les recevoir reste un fameux défi. «De façon générale, dans les prisons belges, les détenus sont mal informés de leurs droits, note Nicolas Cohen. Et a fortiori, ils sont mal informés de l’offre de services existants.»

Bruxelles : Plan stratégique et concertation à tous les étages

À côté des conditions matérielles du travail social, favoriser l’accès aux services extérieurs passe aussi par une meilleure coordination entre les acteurs impliqués. Sous le précédent gouvernement, Évelyne Huytebroeck (Écolo) et Brigitte Grouwels (CD&V), ministres chargées de l’Aide aux personnes à la Cocom, ont planché sur un Plan stratégique de l’offre d’aides et de services aux justiciables intra-muros dans la Région de Bruxelles-Capitale avec pour objectif de proposer aux détenus une aide «intégrée» et «globale». «En prison, il y a une quantité d’acteurs qui font une quantité de choses dans un lieu où il est particulièrement difficile de circuler! C’est important de savoir qui fait quoi et de se coordonner. Ce plan va permettre de réunir les acteurs autour d’une même vision», se réjouit Raffaella Robert, la conseillère qui a travaillé sur ce plan lors de la précédente législature. Un plan qui reste à mettre en œuvre sous la nouvelle législature et qui doit encore faire l’objet d’un accord de coopération entre les Communautés et le niveau fédéral.

Si l’on voulait aller encore plus loin, encourager la coordination entre les services d’aide aux justiciables et les services sociaux généralistes aurait du sens, note aussi Raffaella Robert. Et de prendre comme exemple : «Monsieur est incarcéré. Madame perd son logement et se retrouve dans une maison d’accueil. Mais le règlement de la maison d’accueil ne permet pas aux hommes, et donc à Monsieur, de venir la voir pendant son congé pénitentiaire… Le secteur des sans-abri ne connaît pas le monde de l’aide aux justiciables. Il y aurait des articulations à faire entre des secteurs qui ont en commun de faire de l’aide aux personnes. Mais on n’en est pas encore là, le plan stratégique pour les services d’aide aux justiciables est déjà un énorme premier pas.»

Cachez cette prison que je ne saurais voir…

«La prison doit punir, mais aussi rééduquer. Resocialiser serait plus juste. C’est dans cet esprit qu’il convient de ne pas faire peser sur les détenus un sentiment d’enfermement absolu, puisqu’il s’agit de l’enfermement dans l’enfermement. La prison doit rester un lieu social, intégré à la ville, et situé, donc, dans la ville. Entendre les bruits de la circulation, les cris des enfants à la sortie de l’école, c’est être enfermé au milieu du corps social, pas hors de lui. La vie de l’extérieur ne doit pas s’arrêter dans la tête même des prisonniers. En ville, la prison peut accueillir les familles plus facilement et facilite le travail des bénévoles en milieu carcéral», écrit une militante française du Mouvement des jeunes socialistes, Sabrina Aries 1.

Si le Masterplan prisons est censé, à terme, résorber la surpopulation, beaucoup dénoncent la taille démesurée de ces nouvelles prisons et leur éloignement. Une tendance à écarter les prisons des villes qui ne datent pas d’hier. «Pour se rendre dans la prison de Lantin ou de Ittre, le bus ne passe que le matin et l’après-midi, regrette Nicolas Cohen. À Liège, historiquement, on a déplacé la prison du centre au quartier Saint-Léonard à Lantin. À Bruxelles, on aurait pu faire le choix de détruire les trois prisons de Saint-Gilles, Forest et Berkendael pour reconstruire une prison dans la ville selon les standards modernes, mais on a préféré la déplacer à Haren.» Bizarrement, en Belgique, la petite taille du pays ne joue pas en la faveur des familles de détenus isolés, observe encore l’avocat. «Les juges n’accordent pas de “rapprochement carcéral”, comme c’est le cas en France, parce qu’ils estiment que le pays est trop petit. Les familles dépendront donc du bon vouloir de l’administration pénitentiaire.»

«Les nouvelles prisons s’installent en zonings industriels ou agricoles, loin de la ville, comme si l’on voulait faire oublier au citoyen ce qui est susceptible de l’interpeller», dénonce Inter-Environnement Bruxelles. En concertation avec l’association syndicale des magistrats, la Ligue des droits de l’homme (LDH), l’OIP, le comité de Haren et le mouvement des patatistes 2, l’association lance un appel à un projet alternatif à la prison de Haren qui prévoit la rénovation des prisons de Saint-Gilles et de Forest et le remplacement des établissements pénitentiaires par des maisons de détention à petite échelle. «Cet éloignement pose nombre de questions, ne fût-ce qu’en termes de bonne organisation de la justice et d’exercice optimal des droits de la défense. Il isole encore davantage les détenus, pour la plupart précaires, dont les familles se déplacent fréquemment en transport en commun. Cela rend également plus difficiles les visites d’avocats, des services d’aide aux détenus et autres associations spécialisées, du personnel des différentes convictions, visiteurs de prison, etc. Certes, le projet prévoit la possibilité de tenir des audiences en prison. Mais installer la chambre du conseil au cœur de la prison, c’est admettre que le pénitentiaire phagocyte la sphère judiciaire et, partant, son indépendance.»

Le Masterplan affiche l’ambition de construire des prisons plus humaines. Pour plusieurs observateurs du monde carcéral, cependant, ces nouvelles prisons censées plus humaines seront vouées aux mêmes problèmes de surpopulation et aux mêmes écueils à moyen terme si on ne repense pas la politique carcérale dans son ensemble. Une politique qui est de plus en plus orientée vers le sécuritaire, avec des objectifs affichés de lutter contre l’impunité des petits délits et des peines qui tendent à s’allonger… le tout alors que la criminalité n’augmente pas. «Le modèle de l’inclusion et celui de la réclusion sont difficiles à concilier», résume Nicolas Cohen, avocat membre de l’OIP.

«La prison doit rester un lieu social, intégré à la ville, et situé, donc, dans la ville» Sabrina Aries, Mouvement des jeunes socialistes français

prison_©flickrccdeneuxjacques

«Construire de nouvelles prisons est un problème secondaire»

Gérard De Coninck, ancien directeur des prisons de Lantin et d’Ittre et maître de conférences à l’Université de Liège, fait partie de ceux qui portent un regard critique sur la construction du Masterplan. Interview.

Alter Échos : Le Masterplan prisons annonce la construction de nouvelles prisons plus humaines, ce n’est pas une bonne nouvelle?

Gérard De Coninck : Mon opinion, c’est qu’on construit des nouvelles prisons pour répondre à des intérêts financiers et pour redorer l’image de la Belgique sur la scène l’internationale où elle a souvent été pointée du doigt pour l’état de ses prisons. Construire des prisons plus humaines, pourquoi pas. Mais plus on construit de prisons, plus il y aura de détenus. On ne diminuera pas la criminalité et, à coup sûr, ces nouvelles prisons seront tout aussi surpeuplées! La construction de nouvelles prisons est un problème secondaire. Le vrai problème, c’est qu’on n’a pas de politique pénitentiaire.

A.É. : C’est-à-dire?

G.D.C. : Ce qu’il faudrait surtout, c’est fermer des prisons! 90% des détenus ne sont pas «dangereux» et ne devraient pas être en prison. Il faudrait créer un moratoire pour repenser le sens de la peine. Les magistrats doivent promouvoir les peines alternatives, les peines communautaires. Au Québec, on a construit des maisons communautaires avec des régimes ouverts. La journée, les détenus vont travailler, voient leur famille, il y a un vrai passage entre la vie en société et la prison. En Flandre, le projet De Huisen s’en inspire. Quand on l’a présenté au Parlement, la ministre Turtleboom nous a dit que c’était une utopie.

A.É. : Des petites «prisons», près des villes, c’est l’inverse du Masterplan en sorte?

G.D.C. : Une prison de 100 personnes c’est ingérable. À Haren on en prévoit 1.200! Dans un grand groupe, il faut faire les gros bras pour s’affirmer, montrer qu’on est un homme. C’est le contexte qui rend les détenus dangereux.

A.É. : La prison de Marche prévoit un régime ouvert, qu’en pensez-vous?

G.D.C. : Tout le monde a droit aux mêmes avantages, le préau, la porte ouverte, puis on les retire si le détenu ne se comporte pas bien. C’est l’inverse du régime progressif qui se pratique ailleurs, dans lequel les détenus, au départ, n’ont pas de droits et peuvent en recevoir de plus en plus. Mais, dans un cas comme l’autre, ce sont des systèmes discriminatoires. En prison, la seule arme des gardiens sur les détenus, c’est l’accès aux visites, etc.

A.É. : Vous pointez aussi les partenariats publics-privés qui servent à la construction de ces prisons.

G.D.C. : Ce n’est rien de moins qu’une privatisation qui ne dit pas son nom. Et dans 25 ans, dans quel état seront ces prisons? Si c’est pour retourner à l’État, le privé va investir à moindres frais. Au total, combien de fois l’État va-t-il rembourser le coût de construction au privé. Avec cet argent, on aurait pu investir dans du personnel, de l’accompagnement.

 

 

1. Le sens de la peine, dossier publié sur le site Pluriel, rassembler la jeune gauche : http://pluriel.free.fr/jail3.html

2. À l’occasion de la journée des luttes paysannes, le 17 avril, une action de plantation de pommes de terres était organisée à Haren pour manifester contre la construction de la nouvelle prison. Voir portfolio.

Aller plus loin

Alter Échos n°386 du 14.07.2014 : Une prison mamans admises à Haren ?

Alter Échos n°386 du 14.07.2014 : L’architecture de Leuze, lumineux mais pas très innovante

Alter Échos n°382-383 du 19.05.2014 : PPP en prison, la facture sera salée !

Alter Échos n°385 du 01.07.2014 : Bracelets électroniques, libres mais sans le sou

Alter Échos n°360 du 21.05.2013 : Un trajet de détention pour sortir de l’ombre

En savoir plus

  • Le présent article en est extrait est extrait d’un dossier du …Bis n°171 juillet 2014 (Bruxelles informations sociales) réalisé par le CBCS sur la question de l’aide aux justiciables à Bruxelles.
  • Dossier d’inter-environnement Bruxelles : Une méga-prison à Haren
  • De Coninck G. et Lemire G., Être directeur de prison, regard croisé entre la Belgique et le Canada, ed. L’Harmattan, 2011
  • Observatoire international des prisons  – contact : oip@oipbelgique.be – site : www.oipbelgique.be
  • Le Masterplan sur le site de la régie des bâtiments : www.nouvellesprisons.be

Pssssttt, cher.chère visiteur.euse du site d’Alter Échos !!!

Sache que ta présence sur notre site nous réjouit. Sache aussi que nous sommes heureux que vous soyez si nombreux.ses à nous suivre sur le web. Nous avons choisi de mettre en accès libre une grande partie de nos articles … pour le partage & pour répondre à notre mission d’éducation permanente. Mais produire une information de fond & de qualité implique un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous à nos revues !

A propos de l'auteur

Sandrine Warsztacki

Sandrine rêvait de devenir glaciologue. Ou marchand de glaces. Elle a fini par vendre des articles sur papier glacé. Parce qu’elle a plus la bosse des lettres que des maths, Sandrine a étudié le journalisme et l’anthropologie à l'ULB. Aujourd’hui, Sandrine est rédactrice en chef d'Alter Échos. Pour elle, le social, c’est «un ensemble de travailleurs bien plus courageux qu’elle qui se battent au quotidien pour un monde plus juste». Et l’info, ce sont «des lignes qui peuvent parfois changer le cours des événements». Son héros : Jack London. sandrine [dot] warsztacki [at] alter [dot] be

A la Une