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Economie

Les entreprises en économie sociale sont-elles (les) plus démocratiques?

Alter Échos n° 406 16 juillet 2015 Pierre Jassogne

Selon la sociologue du FNRS Isabelle Ferreras, le bicaméralisme dans l’entreprise constituerait un outil permettant de reprendre peu à peu le contrôle de l’économie capitaliste et, de la sorte, généraliser les bonnes pratiques de l’économie sociale. Entretien.

Avec Gouverner le capitalisme?, paru en 2012 aux PUF, Isabelle Ferreras plaide pour le bicaméralisme économique, un gain démocratique qui instaurerait équitablement le pouvoir entre capital et travail, entre actionnaires et travailleurs. À l’instar de nos démocraties parlementaires, et appliqué à l’entreprise, le bicaméralisme se présenterait à travers deux chambres, celle des actionnaires et celle des travailleurs. À côté du pouvoir décisionnaire mis entre les mains d’actionnaires comme c’est le cas aujourd’hui, les travailleurs pourraient prendre part au gouvernement de l’entreprise. Du côté tant des actionnaires que des représentants des travailleurs, chacun aurait sa voix avec des décisions validées à la majorité dans chacune des deux chambres. Dans le domaine économique, ce basculement démocratique serait une voie possible pour un rééquilibrage des rapports de force.

Alter Échos: vous avez plutôt conçu votre modèle bicaméral pour les entreprises capitalistes et en particulier les grandes entreprises multinationales. Cependant, depuis 2014, avec différents acteurs du secteur de l’économie sociale, vous participez à une réflexion pour faire de ce secteur un laboratoire pour la démocratisation de l’économie. Pourquoi cette évolution?

Isabelle Ferreras: Tout d’abord, il faut rappeler que ce secteur n’est pas homogène. Et c’est très bien comme cela car il importe aujourd’hui de promouvoir un pluralisme des modèles économiques. En effet, quand il y a un monopole d’un modèle comme le modèle capitaliste, on voit que cela crée de nombreuses pathologies. Au sein de cette myriade d’entreprises en économie sociale et solidaire, certaines correspondent déjà à une forme d’autogestion démocratique, et d’autres pour lesquelles c’est plus complexe, notamment à cause de leurs missions, des secteurs qui les concernent comme celui des entreprises de travail adapté. Mais cela reste un objectif: ce qui définit ce secteur, c’est l’aspiration à ce que les travailleurs exercent une pleine citoyenneté dans le contexte de leur vie au travail.

Ce qui définit ce secteur, c’est l’aspiration à ce que les travailleurs exercent une pleine citoyenneté dans le contexte de leur vie au travail.

A.É.: Pour arriver à cette aspiration, une des difficultés réside aussi dans la distinction entre des travailleurs représentés et des travailleurs organisés…

I.F.: C’est en cela que le secteur de l’économie sociale peut servir de transition. D’abord, à la fois en termes de droit, en donnant aux travailleurs la possibilité de peser au niveau des décisions prises au sein d’une entreprise. C’est une condition nécessaire, mais elle reste insuffisante pour une citoyenneté économique pleinement exercée. En cela, l’économie sociale est un laboratoire pour que les travailleurs aient ce pouvoir. Parce qu’il ne suffit pas d’avoir des droits pour que cela fasse sens. Il y a la nécessité de faire participer les travailleurs, de les former, de leur donner les capacités adéquates pour les exercer… À tous les moments d’approfondissement du champ démocratique dans le monde économique, il y a de nouveaux enjeux qui se posent et qui sont des points d’attention pour lesquels il faut se donner les moyens pour les dépasser.

A.É.: Quid des sociétés coopératives? Est-ce le modèle à suivre pour favoriser cette transition démocratique?

I.F.: En effet, c’est intéressant de considérer ces initiatives participatives de l’économie sociale et solidaire dans le sens d’un espace pleinement démocratique au sein d’une société qui ne l’est que très partiellement. Dans cette perspective, et pour sortir du cadre imposé par les sociétés anonymes capitalistes, ce secteur doit véritablement gagner en légitimité aux yeux de tous les acteurs sociaux, en particulier les organisations syndicales, qui pensent pouvoir contribuer à l’approfondissement du projet démocratique. Selon moi, il ne fait aucun doute que les sociétés coopératives occupent une place centrale: dans ma vision, où l’économique est un domaine de rapports politiques ou, dit autrement, une conception extensive du politique qui inclut les faits économiques, il est évident que ces entreprises approfondissent l’expérience démocratique au quotidien, c’est-à-dire en donnant aux travailleurs la possibilité d’avoir une citoyenneté étendue s’exprimant à travers des institutions représentatives dans le domaine économique aussi. Aujourd’hui, la difficulté est de mettre toute la chaire sur ce squelette du libéralisme politique, en mettant en avant ce qui se passe dans nos vies. Pour bon nombre d’individus, l’expérience la plus politique de la vie se passe au travail. Pourtant, cette vie au travail n’est actuellement pas conforme à notre idéal démocratique, sauf dans ce champ de l’économie sociale et solidaire. Ce secteur joue un rôle d’avant-garde extrêmement fondamental.

Le jour où une entreprise bascule dans un fonctionnement bicaméral, mettant sur un même niveau les travailleurs et les actionnaires, on n’aurait plus besoin d’un conseil d’entreprise.

A.É.: Mais, a contrario, votre analyse ne réduit pas les citoyens uniquement à leur rôle de travailleurs, acteurs de la croissance, fût-elle démocratique?

I.F.: Il faut avoir une vision complexe des lieux de l’investissement humain. Effectivement, le travail est un de ces lieux. Cela dit, on développe toutes sortes de liens avec notre environnement. Notre humanité est faite de ces différents domaines d’investissement. Ainsi, le fait de dire qu’il faut démocratiser ce lieu d’investissement qu’est le travail ne signifie pas pour autant qu’il faille y consacrer 100 % de sa vie. Le choix de se consacrer à sa famille, de réduire son temps de travail devrait, idéalement, appartenir au travailleur. Cette pluriactivité, qui permettrait de soutenir différentes conceptions de la vie bonne, propres à chacun, serait d’autant plus compatible avec des formes autogouvernées d’entreprise, là où le travailleur peut définir les conditions de son implication dans l’emploi plutôt que de rester, comme c’est le cas aujourd’hui, dans une position de subordination, sans qu’il ne parvienne à limiter les contraintes qui lui sont imposées.

A.É.: Par rapport à votre conception d’entreprises autogouvernées, on constate parfois une incompatibilité avec d’autres structures représentant les droits des travailleurs, comme les syndicats. Comment surmonter ce hiatus?

I.F.: Étendre des droits politiques à tous les travailleurs au sein de l’entreprise, c’est une histoire de lutte de long terme face au capitalisme, pour que le gouvernement du travail soit entre les mains du dèmos de l’entreprise. En cela, tous les droits conquis s’inscrivent dans cette lutte d’émancipation du travail du gouvernement des apporteurs de capital. Pensons au conseil d’entreprise tel qu’il fonctionne actuellement, c’est l’embryon de ce que j’appelle «la Chambre des représentants des investisseurs en travail». Le jour où une entreprise bascule dans un fonctionnement bicaméral, mettant sur un même niveau les travailleurs et les actionnaires, on n’aurait plus besoin d’un conseil d’entreprise, car la Chambre des représentants des investisseurs en travail pèsera sur toutes les décisions de l’entreprise, ses finalités et ses moyens. Par contre, les syndicats deviendraient encore plus importants, comme véhicule de la représentation collective des travailleurs. Par ailleurs, la représentation syndicale, même dans un contexte d’entreprise autogouvernée, reste fondamentale parce que, dès qu’il y a une seule instance pour gouverner une entité, ainsi l’entreprise monocamérale de travail, cela peut créer des abus de pouvoir. On n’évite pas le risque autocratique. En démocratie, il est fondamental de toujours instituer des contre-pouvoirs.

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