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Le Plan fédéral de lutte contre la pauvreté inquiète les CPAS

Alter Échos n° 346 3 octobre 2012 Sandrine Warsztacki

Maggie De Block a présenté le nouveau Plan fédéral de lutte contre la pauvreté. Une politique qui pèse en grande partie sur les CPAS, inquiets de ne passe voir confier les moyens qui vont avec. Première lecture d’un dossier sur lequel nous ne manquerons pas de revenir !

La Belgique s’est engagée, dans le cadre de la stratégie européenne de lutte contre la pauvreté, à faire sortir 380 000 personnes de lapauvreté d’ici 2020. La secrétaire d’État à l’intégration sociale et à la lutte contre la pauvreté, Maggie De Block (Open VLD),vient de présenter le nouveau Plan fédéral de lutte contre la pauvreté qui doit permettre d’atteindre cet objectif ambitieux. Dans les grandes lignes, le Plan 2012s’inscrit dans la continuité du Plan fédéral de lutte contre la pauvreté 2008, rédigé par Jean-Marc Delizée en son temps (PS). Six objectifsstratégiques se dégagent : garantir la protection sociale de la population, réduire la pauvreté infantile, renforcer l’activation sociale et professionnelle,lutter contre le sans-abrisme, garantir le droit à la santé et des services publics accessibles à tous. Chaque objectif stratégique se traduit par 33 objectifsopérationnels comptabilisant 118 points d’action. Avec, sans aucun doute, quelques bonnes idées à prendre : adapter le taux isolé pour favoriser l’habitatsolidaire, renforcer le réseau des fonctionnaires fédéraux de lutte contre la pauvreté, mettre à contribution la Politique scientifique pour mieux comprendre lesproblématiques des groupes précarisés, améliorer l’accès aux services publics, tendre vers une automatisation des droits… Mais aussi une grandeabsente : la question des moyens !

CPAS à toutes les sauces

Sur les 50 pages que compte le Plan, l’acronyme CPAS apparaît 75 fois ! De la promotion de l’alimentation durable à la détection de la pauvretécachée, ils sont très largement mis à contribution par la secrétaire d’État. Ce qui ne manque pas de faire grincer des dents les principauxintéressés : « Aucune quantification budgétaire n’est proposée. Dans un contexte budgétaire où toutes les dépenses sont pesées,voire diminuées aux fins d’entrer dans les objectifs financiers du gouvernement, l’on est en droit de se demander si ce plan n’est pas avant tout un effet d’annonce plutôt qu’uneréelle volonté de lutter contre la pauvreté. Ainsi, les CPAS seront mis à contribution dans divers domaines afin d’accroître leur offre de services, mais aucunedotation n’a été prévue. Mieux, l’objectif devra être réalisé « dans les limites des moyens disponibles », nous écrit BernardAntoine, directeur de la fédération des CPAS à l’Union des villes et des communes de Wallonie.

« Dans le Plan, il est écrit que les CPAS doivent être plus pro-actifs sur le terrain pour déceler la pauvreté cachée. C’est un véritablecamouflet pour nos travailleurs de terrain qui, en première ligne, sont confrontés quotidiennement à ces situations difficiles », commente Christine Dekoninck,secrétaire de la section CPAS à l’Association de la Ville et des Communes de la Région bruxelloise. Qui craint aussi que de nouveaux publics viennent encore grossir lesfiles d’attente avec la réforme annoncée des pensions de survie et les mesures destinées à simplifier l’accès au CPAS pour les indépendants ensituation de pauvreté, aussi louable soit l’idée. « Vérifier les revenus des indépendants n’est pas évident pour un CPAS et les travailleurssociaux sont souvent très démunis devant la complexité de la législation du travail ».

Un plan (trop) réaliste

À la lecture, le Plan fédéral de lutte contre la pauvreté se veut résolument pragmatique. Si la secrétaire d’État consacre bien un chapitreà la coordination et mentionne la participation de ses confrères ministres au détour de l’une ou l’autre mesure, elle ne s’engage pas trop loin au-delàde sa zone d’influence. « On est devant un plan concret, qui engage essentiellement la secrétaire d’État dans le cadre de ses compétences »,analyse Françoise De Boe, du Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale. Et dans ses compétences, il y a justement lesCPAS…

Si l’on voit le verre à moitié plein, on parlera d’un plan réaliste. Maggie De Block ne tire pas de Plan fédéral de lutte contre la pauvretésur la comète ! À moitié vide, on dira que le plus beau des plans pour lutter contre la pauvreté ne peut être considéré sans tenir compte ducontexte qui l’entoure. « On ne peut analyser le Plan fédéral de lutte contre la pauvreté sans le lire en même temps que l’Accord degouvernement », rappelle ainsi Françoise De Boe.

Comment se féliciter, par exemple, de la liaison au bien-être annoncée pour le revenu d’intégration sociale au premier chapitre du Plan quand l’accord degouvernement prévoit une réduction de 40 % de l’enveloppe 2013 et 2014 affectée au bien-être (à l’exception des allocations d’assistancesociale) ?

« Nous sommes relativement dubitatifs quant aux mesures prises, de lutte contre la pauvreté et de renforcement de l’activation, quand dans le même temps, ce mêmegouvernement prend des mesures de réduction de la protection sociale projetant davantage de personnes dans la précarité. L’objectif « une forte protection sociale pouréviter la pauvreté » est contrebalancé très largement par les mesures prises en matière de sanctions ONEM, par la dégressivité duchômage ou encore par les pièges à l’emploi qui renforcent le phénomène des travailleurs pauvres et n’encouragent pas l’intégration professionnelle decertains publics », critique la fédération wallonne des CPAS.

Un focus contesté sur la pauvreté infantile

La secrétaire d’État le rappelle dans son Plan, la lutte contre la pauvreté infantile est une des priorités du gouvernement. Quand on arrive au chapitre« pauvreté infantile », le ton se fait d’ailleurs plus ferme. Voilà qu’il ne s’agit plus de réduire la pauvreté, maiscarrément de l’éradiquer !

« Les enfants sont l’avenir de notre société (…) Les enfants doivent donc se voir accorder une chance de mener une vie conforme à ladignité humaine », peut-on lire en g
uise de préambule. Formulée ainsi, qui ne serait pas d’accord avec cette noble assertion ? Le choix de ce public ciblene va pourtant pas de soi. « Il y a une crainte exprimée dans le monde associatif belge et européen que derrière la lutte contre la pauvreté infantile se cachel’idée de devoir sauver les enfants innocents de leur famille. Les associations qui travaillent avec ces familles savent à quel point la peur de perdre ses enfants estparalysante », observe Françoise De Boe.

Pour rappel, l’accent sur la pauvreté infantile est un héritage de l’année européenne de lutte contre la pauvreté 2010. Les mauvaises langues dirontque c’est parce que les enfants constituent « de gentils pauvres » à côté des toxicomanes, des sans-papiers, des ex-détenus… Une autreexplication serait qu’en ciblant la pauvreté infantile, l’Union européenne parviendrait plus facilement à atteindre l’objectif qu’elle s’estfixé de réduire de 20 millions le nombre de personnes en situation précaire d’ici 2020. Dans une étude intitulée « Allocations familiales dans lalutte contre la pauvreté en Europe », l’Office national d’allocations familiales pour les travailleurs salariés simule un scénario dans lequel uneallocation de base serait garantie pour les moins de 18 ans en Europe. « Un tel système ferait en sorte que quelque 40 % des personnes dans des familles ayant des enfants quicourent aujourd’hui un risque de pauvreté dépasseraient le seuil de pauvreté. En chiffres absolus, ceci représente 16,7 millions de personnes. Pratiquement lamoitié des personnes dans ce groupe sont des enfants, tandis que l’autre moitié est composé de personnes de 18 ans et plus  vivant dans des familles avecenfants », peut-on y lire en substance.

Un État social très actif

C’est aujourd’hui un leitmotiv des politiques européennes de lutte contre la pauvreté, l’emploi constitue un rempart contre la pauvreté. À conditionqu’il s’agisse d’un emploi de qualité s’entend. Et le Plan belge de lutte contre la pauvreté a le mérite de le préciser !« 5 % de la population belge au travail était confrontée au risque de pauvreté », rappelle le Plan. Qui consacre aussi tout un chapitre auxindépendants précaires. Au Service de lutte contre la pauvreté, on se félicite de la référence à la notion d’inclusion active fondéesur trois piliers : un complément de ressources adéquat, des marchés du travail favorisant l’insertion et l’accès à des services de qualité.« On est dans une définition plus large et plus subtile que de mettre tout le monde à l’emploi », apprécie Françoise De Boe.

Du côté des CPAS bruxellois, on apprécie également que le travail mené avec les populations les plus éloignées de l’emploi soit mesuréà sa juste valeur. Notamment en ce qui concerne le pré-parcours d’insertion. Mais avec quelques réserves toutefois sur la notion d’activation sociale.« L’esprit de l’activation aujourd’hui nous dit que personne ne peut rester sans rien faire. Mais il ne faudrait pas non plus tomber dans l’occupationnel. Est-cevraiment le rôle des CPAS ? », résume Christine Dekoninck. Qui conclut : « On est dans un État social très actif ».

Photo : Frédéric Pauwels – « Station de métro de Brouckère. Des SDF mendient à tour de rôle. »

En savoir plus

1. UVCW,
– adresse : rue de l’Etoile, 14 à 5000 Namur
– tél : 081 24 06 11
– site : www.uvcw.be
2. AVCB :
– adresse : rue d’Arlon, 53 à 1040 Bruxelles
– tél. : 02 238 51 40
– site : www.avcb-vsgb.be
3. Service lutte pauvreté :
– adresse : rue Royale, 138 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 212.31.73
– courriel : luttepauvrete@cntr.be
– site : www.luttepauvrete.be
4. Lire « Lecture de l’Accord du gouvernement fédéral » sur le site du Service de lutte contre la pauvreté, février 2012.
www.luttepauvrete.be/…/lecture_accord_gouvernement_federal_15022012.pdf
5. « Les allocations familiales dans la lutte contre la pauvreté en Europe », ONAFTS 2010, sur le site www.rkw.be

A propos de l'auteur

Sandrine Warsztacki

Sandrine rêvait de devenir glaciologue. Ou marchand de glaces. Elle a fini par vendre des articles sur papier glacé. Parce qu’elle a plus la bosse des lettres que des maths, Sandrine a étudié le journalisme et l’anthropologie à l'ULB. Aujourd’hui, Sandrine est rédactrice en chef d'Alter Échos. Pour elle, le social, c’est «un ensemble de travailleurs bien plus courageux qu’elle qui se battent au quotidien pour un monde plus juste». Et l’info, ce sont «des lignes qui peuvent parfois changer le cours des événements». Son héros : Jack London. sandrine [dot] warsztacki [at] alter [dot] be

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