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Economie

Le maçon, l’intello et la mère célibataire dans le même bateau

Alter Échos n° 431 14 octobre 2016 Manon Legrand

Deux ans après Salauds de pauvres, le Forum – Bruxelles contre les inégalités (anciennement Forum bruxellois de lutte contre la pauvreté) lance un nouveau webdocumentaire, Les Nouveaux Pauvres, avec le même duo aux manettes: le journaliste Patrick Séverin et le photographe Michael De Plaen. Patrick Séverin lève le voile sur cette réalisation, à laquelle Alter Echos s’est associée (voir encadré ci-dessous).

Salauds de pauvres entendait reposer le débat sur la mendicité dans nos villes et balayer les clichés qui l’entouraient. Cette fois, le Forum – Bruxelles contre les inégalités se penche sur les «nouveaux pauvres», entendus comme la première génération qui vit moins bien que ses parents, des personnes qui présentent des formes de vulnérabilité sociale qu’on ne connaissait plus, une génération sur le fil qui peut, en fonction d’un élément de la vie – comme la naissance d’un enfant, un problème de santé ou même des lunettes cassées – basculer dans la pauvreté. «Salauds de pauvres renvoyait à l’altérité. Les pauvres, ici, c’est moi ou mon voisin», explique Patrick Séverin.

Raconter «l’ordinaire»

Comment appréhender cette précarité ordinaire et invisible? Comment dresser le portrait de «pauvres» qui ne savent pas toujours eux-mêmes qu’ils le sont? C’est tout le défi auquel se sont confrontés Patrick Séverin et son équipe durant deux ans. «On s’est vite aperçu que les témoignages ne pouvaient pas convenir, explique-t-il. «Après notre appel à témoins, qui cherchait un tas de profils (étudiants bénéficiant d’aide sociale, indépendant précaire, etc.), les personnes qui nous écrivaient accumulaient un tas de problèmes simultanément comme un logement insalubre doublé de violences conjugales… Ça brouillait les pistes.»

«Ce découpage montre aussi que tout peut tomber sur la gueule d’une seule personne. Ça renforce le côté systémique du documentaire et évite le sentiment de commisération ou le ‘Ils n’ont pas de chance’.» Patrick Séverin, réalisateur

Évincer les témoignages permettait aussi de contourner la question de la simplicité choisie. «J’ai rencontré des jeunes qui faisaient de la récup de nourriture, des étudiants en squat… Ces histoires ont plusieurs handicaps. D’une part, ces personnes représentent la marge et d’autre part, elles ont fait de nécessité vertu et placent leur situation, qu’elles n’ont en réalité pas toujours choisie, sur le terrain de la revendication politique.» Car l’ambition du documentaire n’était pas de compiler des parcours de vie, mais de radiographier un système, d’illustrer que Bruxelles, capitale européenne, troisième au classement des régions les plus riches d’Europe, est une véritable «fabrique des pauvres». «En réponse à l’absence de masse qui défend des intérêts communs et à l’individualisation engendrée par l’organisation du travail aujourd’hui, on veut montrer que le maçon, l’intello précaire ou la mère célibataire sont dans le même bateau», souligne Patrick Séverin.

Recours à la fiction

Le réalisateur a créé deux personnages fictifs: «elle» et «lui». Des jeunes diplômés qu’on suit, de leur arrivée à Bruxelles à leur vieil âge. Ces personnages ouvrent la porte à 20 thématiques: logement, pension, emploi… «Ces personnages nous permettent d’évoquer les thématiques qui affectent les âges et les profils différents. Ce découpage montre aussi que tout peut tomber sur la gueule d’une seule personne. Ça renforce le côté systémique du documentaire et évite le sentiment de commisération ou le ‘Ils n’ont pas de chance’ qu’on pouvait avoir en regardant Salauds de pauvres…» L’histoire de ces personnages, racontée en courtes vidéos, débouche sur des questions posées aux internautes (exemple: tu es dans les conditions d’obtention d’un logement social. Tu te renseignes pour en obtenir un ou tu te tournes vers un logement privé?). Des données chiffrées apparaissent en fonction de la réponse et des experts apportent tour à tour leur éclairage sur la thématique. S’il fallait retenir un chiffre? «Une famille sur trois est monoparentale à Bruxelles et il s’agit principalement de femmes, répond Patrick Séverin, elles incarnent le déclassement de la classe moyenne et témoignent de la revendication politique du Forum: il faut tenir compte des nouvelles sociologies familiales dans les politiques de lutte contre la pauvreté.»

Classes moyennes, attention la chute !

Avec leur nouveau webdocumentaire Les nouveaux pauvres, Patrick Séverin et Michael De Plaen s’attellent à décortiquer le phénomène «de la première génération qui vit moins bien que ses parents». Des difficultés à se générer un revenu aux obstacles pour se dénicher un toit, de la jeunesse à l’âge mûr, le journaliste et le photographe épluchent les multifacettes de cette nouvelle précarité. Une exploration à laquelle Alter Échos s’est associé (lire «Le 123: royale occupation» et «Le surendettement n’épargne plus personne»).

Les classes moyennes seraient-elles donc menacées? Si la situation est difficile à objectiver, elle trouve sa principale source dans un marché du travail en mutation (lire «Jean Faniel: ‘La classe moyenne? Un concept fourre-tout’»et «Classes moyennes menacées? La Sécu en guise de parachute»). Les acteurs de l’emploi sont-ils prêts à faire face à la métamorphose? Pas si sûr… (lire «Des syndicats pour tous?» et «Smart: la cannibalisation du salariat?»).

Aller plus loin

Relisez notre dossier «Cachez ce mendiant que je ne saurais voir» dans l’Alter Échos n°390 (octobre 2014).

«Les riches sont des pauvres comme les autres», www.alterechos.be, 13 avril, 2016, carte blanche de Philippe Defeyt.

«Jean Faniel: ‘La classe moyenne? Un concept fourre-tout’», Alter Échos n°431, octobre 2016, par Martine Vandemeulebroucke

«Le surendettement n’épargne plus personne», Alter Échos n°431, octobre 2016, par Martine Vandemeulebroucke

«Classes moyennes menacées? La Sécu en guise de parachute» Alter Échos n°431, octobre 2016, par Marinette Mormont

 

 

A propos de l'auteur

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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