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Environnement
Au marché fermier de la ferme du Bijou, Marie-Christine Ansay vend ses fromages et de nombreux autres produits de la région. ©Manon Legrand / Agence Alter

L’agriculture, un métier multicasquette

Alter Échos n° 407-408 11 août 2015 Manon Legrand

Pour retrouver un lien avec le consommateur ou assurer l’avenir de l’exploitation agricole, certains agriculteurs décident de se diversifier: fromagerie, gîte, ferme pédagogique… Un pari osé, qui peut porter ses fruits. À condition de ne rien laisser au hasard dans l’élaboration du projet et de travailler d’arrache-pied. 

De face, la ferme du Bijou, à Orgeo, village de quelques centaines d’âmes de la commune de Bertrix, n’a pas vraiment l’air d’une ferme. Seul l’écriteau avec «marché fermier» écrit à la craie sur une ardoise devant la petite épicerie accolée à la maison indique qu’il s’agit de la bonne adresse. C’est à l’arrière, en contre-bas, que les champs et les étables se dévoilent. Marie-Christine Ansay, peau tannée et regard pétillant, s’excuse d’avoir avancé le rendez-vous d’un jour en raison d’un contrôle administratif qui l’attend le lendemain. «Une après-midi de perdue…», déplore-t-elle. Le temps est compté pour cette fille et petite-fille d’agriculteurs qui gère seule cette exploitation depuis plus de 10 ans. À la ferme du Bijou, bio depuis 1997, on fait presque tout: élevage, beurre, fromage, yaourt… Chaque samedi s’y déroule même un petit marché fermier des producteurs de la région.

Marie-Christine s’est lancée dans la production de fromage fin des années nonante. «La ferme était trop petite. Soit il fallait trouver de nouveaux terrains, la galère, soit produire moins et mieux, explique-t-elle. J’ai appris la technique chez un agriculteur. Je brassais tout à la main.» En 2003, année de l’instauration de normes sanitaires plus strictes, elle doit choisir: se moderniser ou tout arrêter. «L’investissement était très coûteux et il fallait que le consommateur suive», se rappelle-t-elle. Un chèque de 500.000 francs belges de la Fondation Roi Baudouin lui permet de continuer à produire son fromage.

©Manon Legrand / Agence Alter
©Manon Legrand / Agence Alter

Retrouver du sens

Les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à faire le pari de la diversification, qu’il s’agisse de transformation des matières premières (fromage, yaourt, colis de viande…) ou de création de nouveaux services (gîte rural, ferme pédagogique, camping à la ferme…). «De manière générale, les agriculteurs décident de se diversifier pour retrouver une certaine satisfaction dans un contexte agricole qui n’est pas toujours évident. Ils veulent maîtriser leur production et la valoriser, retrouver un contact avec le consommateur, parfois perdu dans la filière classique et la logique productiviste», explique Samuel Coibion, responsable formation chez Agricall, association qui offre un accompagnement aux agriculteurs en difficulté. «Certains se diversifient aussi pour intégrer une personne de leur famille dans l’exploitation», ajoute Samuel Coibion. Combien sont-ils aujourd’hui en Wallonie? «Difficile de le dire mais ils augmentent. Nous avons des délais d’attente de deux à trois mois», observe Marianne Sindic, professeure à l’Université de Liège Gembloux Agro-Bio Tech et coordinatrice de DiversiFerm, asbl créée en 2006 où siègent également Accueil Champêtre Wallonie et les hautes écoles d’agronomie d’Ath et de Ciney. Sa mission est d’offrir un accompagnement hygiénique, technique et économique aux agriculteurs en voie de diversification. Depuis sa création, environ 1.000 agriculteurs ont bénéficié de leurs services. «Leur nombre va croître à mesure que le prix des matières premières chute», analyse Marianne Sindic. D’ailleurs, la moitié des demandes d’accompagnement à DiversiFerm concernent la transformation de lait. Selon les observations d’Agricall et DiversiFerm, il n’existe pas de profil type de fermes qui se diversifient. Il peut s’agir autant de filières traditionnelles que biologiques. «Cela concerne toutefois davantage les petites exploitations car la diversification nécessite moins de volume de terres», note Marianne Sindic. Et de préciser qu’il faut en tout cas des moyens humains et financiers pour se lancer dans l’aventure.

Même son de cloche du côté d’Agricall. «Diversifier, c’est pas rien!, insiste Samuel Coibion, il ne faut pas croire qu’il s’agit d’un remède miracle à la crise.» De plus, poursuit-il, «les fermiers sont amenés à maîtriser des compétences transversales en plus de la production de base». Pour ceux qui osent, le projet doit se penser longtemps à l’avance. Des associations comme Agricall, DiversiFerm sont là pour les aider dans la mise en place de leur chantier, de A à Z: évaluation des débouchés, capacités techniques, cahiers de charge, questions juridiques et organisationnelles. Agricall a rassemblé toutes ces questions dans une brochure d’une trentaine de pages. DiversiFerm met à disposition des ateliers partagés de transformations de lait à Ciney et à Ath. Une manière de tester d’abord à petite échelle si la production fonctionne avant d’effectuer de gros investissements exigés par les normes sanitaires.

Mission difficile, mais payante

Gaëtane Anselme et son mari ne tarissent pas d’éloge sur ces dispositifs, Accueil Champêtre dans leur cas, responsable au sein de DiversiFerm du pôle gîtes et accueil à la ferme. «C’est comme une famille pour nous. Nous les appelons dès que nous avons un souci, raconte le couple à la tête de la ferme du Pré Lagarde, dans le petit village de Neuraumont. Cette ferme fait de l’accueil pédagogique depuis 2001, comme 36 autres en Wallonie. «L’idée m’est venue en vacances avec mes enfants en 1999 lors d’une visite d’une chèvrerie, explique Gaëtane Anselme, mes enfants ont pris un plaisir fou. Je me suis dit, si eux, qui sont dedans toute l’année, savourent autant ce moment, que doit-il en être des autres enfants?» Après un an de réflexion et des aides financières de la Région et de l’Europe, ils se lancent. «Notre ingénieur agricole nous disait que ça ne marcherait jamais», raconte-t-elle amusée. Et fière de prouver qu’il avait tout faux. Depuis le lancement, les classes s’enchaînent, en témoignent les photos souvenirs de groupes qui s’accumulent dans la cantine. Quatre emplois ont été créés pour la ferme pédagogique. Le couple a trouvé dans la diversification l’occasion de se consacrer à 100% à leur ferme, qui n’était auparavant qu’un «hobby». «On était salariés tous les deux et tout notre temps libre était consacré à nos cinq ares et nos 50 bêtes», explique-t-elle.

Depuis la création de sa ferme pédagogique en 2001, Gaëtane Anselme partage sa passion du métier à de nombreux enfants. ©Marinette Mormont / Agence Alter
Depuis la création de sa ferme pédagogique en 2001, Gaëtane Anselme partage sa passion du métier à de nombreux enfants. ©Marinette Mormont / Agence Alter

Aujourd’hui, c’est monsieur avec les bêtes, madame avec les classes d’enfants. «Par rapport à l’agriculture, c’est de l’or!», confie Marc. Les bénéfices leur permettent d’agrandir la ferme dans son volet pédagogique (augmentation de la capacité d’accueil et création d’une salle de jeu) mais aussi de développer l’exploitation agricole qui compte aujourd’hui 40 hectares, 150 bêtes– du blanc bleu belge– et des machines plus modernes. À un prix: le travail acharné. Gaëtane comme Marie-Christine jonglent sans cesse entre leurs différents métiers… Si elles peuvent compter sur des compétences acquises durant leurs études, respectivement éducatrice et secrétaire, d’autres doivent tout apprendre sur le tas.

Marie-Christine Ansay, agricultrice battante de la ferme du Bijou, voit l'avenir avec optimisme. ©Manon Legrand / Agence Alter
Marie-Christine Ansay, agricultrice battante de la ferme du Bijou, voit l’avenir avec optimisme. ©Manon Legrand / Agence Alter

Pourtant, la diversification ne serait-elle pas un passage obligé pour les agriculteurs de demain? «C’est une option si elle est bien réfléchie», avance prudemment Samuel Coibion. Marianne Sindic, de DiversiFerm, le rejoint: «Il s’agit d’une voie à soutenir, d’autant qu’il y a une demande croissante des consommateurs.» Marie-Christine Ansay, qui avoue ne devoir jamais rien lâcher, voit en tout cas l’avenir avec optimisme: «Avec la diversification, si un truc flanche, tu as toujours une roue de secours. J’espère aussi valoriser des choses qu’on n’imaginait pas il y a 20 ans!» D’autant qu’elle peut compter sur la complémentarité familiale: son fils, qui élève des cochons en plein air, suit une formation en boucherie et ses filles veulent ouvrir un gîte. Gaëtane et son mari ont quant à eux des réservations jusqu’à mi-décembre, «ce qui n’est jamais arrivé!». Elle concède en avoir toutefois plein les bottes de l’administratif: «Compta, horaires des employés, normes incendies, etc. À 48 ans, je ne me vois pas encore faire ça 10 ans.» Mais elle retrouve vite son enthousiasme quand elle raconte sa prochaine activité, la fabrication du pain: «C’est tout nouveau, je pars vers l’inconnu!»

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A propos de l'auteur

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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