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La vie affective des handicapés n'est plus taboue

Alter Échos n° 358 19 avril 2013 Alter Échos

En 2011, l’ASPH1 publiait une brochure pour encourager le dialogue sur la vie affective et sexuelle des personnes handicapées. Depuis, la brochure a évolué, les mentalités également. Sur le terrain, la Maisonnée et le Village n°1 appliquent un suivi adapté à la vie de couple.

« Nous avons créé la brochure « Affectivité, Sexualité et Handicap » pour les bénéficiaires de centres de jour et d’hébergement, explique son auteure Adrianna Ciciriello. On l’a fait parce qu’il y avait une réelle demande des professionnels du secteur de mettre en commun leur expérience du terrain par rapport aux différentes méthodes qu’ils avaient pu mettre en place pour permettre la vie relationnelle et sexuelle en institution. » Un an plus tard, l’ASPH prépare une nouvelle édition, plus condensée et plus « facile à lire », ainsi qu’une version audio, pour rendre la brochure accessible aux personnes handicapées.

Rencontrer un amoureux

Le livret de 87 pages explique notamment la difficulté pour les personnes handicapées (qu’elles soient physiques ou mentales) à rencontrer un amoureux/se au sein d’un cadre fermé. Il incite les institutions à réfléchir sur des moyens à mettre en oeuvre pour varier les contacts de ses bénéficiaires.

Les centres de jour et d’hébergement de Wallonie et Bruxelles ont réagi. Ils ont ainsi créé le projet « Parlons d’amour » : des soirées à thème organisées une fois par mois dans une institution participante. Christian Nile, du service Vie affective, relationnelle et sexuelle à l’Awiph2 (Agence wallonne pour l’intégration des personnes) explique, « « Parlons d’amour », c’est plusieurs services qui se rencontrent en soirée. C’est vraiment pour favoriser les rencontres. »

Ce « club de rencontre », comme le définit Dominique Linglar, coordinatrice de la vie affective et sexuelle au Village n° 13 de Ophain, est salué mais également critiqué. « C’est génial, mais il faut le gérer. Si une personne en rencontre une autre qui est d’une institution des Ardennes belges par exemple, il faudra que les éducateurs prennent le temps de le conduire et d’aller le chercher », note Dominique Linglar. Le Village n° 1 et La Maisonnée4 – le Centre résidentiel pour personnes handicapées mentalement de Haut-Ittre – ont participé au projet. Tous deux s’en éloignent car les éducateurs n’ont parfois ni le temps ni les moyens d’en assurer le suivi. Dominique Linglar soupire : « Les équipes sont soumises à des contraintes qu’elles ne peuvent pas assumer par manque d’effectifs. On ne peut parfois pas payer un éducateur pour qu’il parte conduire le handicapé à un rendez-vous amoureux même si c’est à 25 kilomètres d’ici. Quand j’avais proposé ce projet, les éducateurs n’ont jamais mordu à cause de ça. »

Nathalie Urbain, cheffe éducatrice du secteur hébergement de la Maisonnée prend également conscience du problème. « C’est du gros travail. Il faut aller chercher l’amoureuse, si l’autre institution peut l’amener, tant mieux mais après il faut la ramener. »  

A Ophain, les éducateurs ne sont pas spécialement disponibles pour jouer les taximans. « C’est un drame pour les personnes handicapées. Si elles trouvent quelqu’un au sein de l’institution ça va, mais si elles ne trouvent pas, tant pis », avoue tristement Dominique Linglar. Néanmoins, lorsqu’une personne handicapée trouve un amoureux dans son institution, elle est suivie par l’équipe éducative. A Haut-Ittre, les éducateurs prennent le temps pour aider leurs résidents à poursuivre leur relation, même si leur amoureux se trouve dans une autre institution.

Officialiser la relation

« Dans la quatrième partie de la brochure, sur la vie relationnelle, on parle notamment de l’officialisation des couples. Parfois les institutions appellent ça des accordailles ou des épousailles. Il y a différentes possibilités pour les couples d’être reconnus » , explique Adrianna Ciciriello.

A la Maisonnée, des accordailles sont célébrées en présence du directeur qui joue le rôle du bourgmestre. Au Village n° 1, de vraies fiançailles sont organisées dans un espace spirituel pluraliste si tel est le désir des résidents. « Ce qu’on ne voulait pas, c’est faire semblant », affirme Dominique Linglar. Les professionnels et les résidents des deux institutions brabançonnes ne le cachent pas : être en couple, c’est l’occasion de faire la fête et de rassembler les amis.  

Jean et Béa, un couple de résidents à la Maisonnée ont récemment fêté leurs noces de Porcelaine. Une cagnotte rassemblait de l’argent pour leur permettre de faire des petites sorties en amoureux, comme aller au restaurant, au cinéma… Nathalie Urbain précise qu’il est nécessaire de prendre contact avec chaque établissement avant leur arrivée pour vérifier que tout se passera bien. « Jean et Béa peuvent très bien rester au cinéma à deux, pour d’autres on est obligé de les accompagner », note la cheffe éducatrice.

Qu’importe, Jean et Béa vivent maintenant à deux. Ils ont un lit double, des cadres en forme de cœur et du lait de massage sur leur commode à côté du lit. D’autres couples vivent séparément. Dominique Linglar du Village n° 1 : « Chaque couple a son idéal de vie. On a pris du temps avec les gens qui souhaitaient vivre en couple pour savoir ce que ça voulait dire, pour eux, de « vivre en couple ». Pour beaucoup de personnes handicapées adultes, vivre en couple c’est les amener à grandir, c’est leur donner une identité qui se rapproche de la normale. »

La réaction des parents

Faire évoluer les mentalités demande un gros travail psychologique. Ceux qui ont le plus de mal sont sans doute les parents. Ils savent qu’en inscrivant leurs enfants dans une institution mixte, ces derniers seront susceptibles de vivre une relation amoureuse. « Quand on a un enfant qui a un handicap, on a tendance à le surprotéger, à ne pas le voir grandir, explique Nathalie Bras, sous-directrice de la Maisonnée. Certains parents disent « vous savez, mon enfant il n’a pas d’envie, il ne se mettra pas en couple ». Il y a tout un travail à faire avec les familles. »

L’homosexualité, encore un tabou

La vie affective, relationnelle et sexuelle des personnes handicapées en tant que couple homosexuel reste à ce jour un tabou. « Il y a des personnes homosexuelles qui veulent se mettre en couple mais c’est difficile parce qu’ils ont parfois des remarques des autres résidents », raconte Adriana Ciciriello. Elle espère voir un jour un couple d’homosexuels s’officialiser : « Un psychologue nous disait, le premier couple homosexuel qui arrivera à s’officialiser aura vraiment gagné un combat. »

1. ASPH :
– adresse : rue Saint-Jean, 32/38 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 515 02 65
– courriel : asph@mutsoc.be
– site : http://www.asph.be

2. Awiph :
– adresse : rue de la Rivelaine, 21 à 6061 Charleroi
– tél. : 071 20 57 11
– courriel : info@awiph.be
– site : http://www.awiph.be
3. Village n° 1 :
– adresse : rue Sart Moulin, 1 à 1421 Ophain
– tél. : 02 386 07 11
– courriel : info@levillage1.be
– site : http://www.village1.be
4. La Maisonnée :
– adresse : rue de Toûne, 6 à 1460 Haut-Ittre
– tél. : 02 366 04 73
– courriel : info@lamaisonnee.be
– site : http://www.lamaisonnee.be

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