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Migration

«La migration économique? Un tabou»

Alter Échos n° 440 14 mars 2017 Martine Vandemeulebroucke

La Belgique a officiellement fermé ses frontières à la migration de travail, sauf pour des profils bien spécifiques. Cette migration se poursuit cependant par d’autres voies, comme l’asile ou le regroupement familial. Faut-il alors ouvrir un canal de migration légal? Pour François De Smet, philosophe, directeur du centre fédéral Migration Myria, il faut oser lancer le débat malgré les craintes que la migration économique suscite dans l’opinion publique (1).  

Alter Échos: Il y a une dizaine d’années, Patrick Dewael alors, ministre de l’Intérieur, estimait que la Belgique devait réintroduire une migration économique. Depuis, on a l’impression que cette question a totalement disparu du débat belge et européen. On n’en parle plus. Pourquoi?

François De Smet: Il y a eu un avant et un après la crise économique et financière de 2008. Entre 2006 et 2010, j’ai travaillé au Centre pour l’égalité des chances pour mener des campagnes de réflexion sur la migration. Avec la Fondation Roi Baudouin, nous avions organisé un triple colloque sur la migration économique et, à l’époque, les libéraux flamands étaient effectivement très intéressés par la question. Nous savions déjà que c’était un sujet sensible. Nous avions organisé trois colloques consacrés aux intérêts des pays d’origine, à ceux du pays d’accueil et aux intérêts et droits des migrants. Ce triangle reste d’actualité aujourd’hui, mais il y a eu la crise de 2008, la montée des populismes, le début de la désagrégation de l’Union européenne, la guerre en Syrie, le terrorisme, autant d’événements qui ont mis la migration économique à l’arrière-plan et c’est dommage. La migration économique, c’est vraiment l’éléphant au milieu de la pièce. Il y a une hypocrisie terrible d’évoquer la politique d’asile en feignant ne pas voir les raisons pour lesquelles les migrants viennent dans nos pays. Si le besoin de sécurité est primordial pour certains réfugiés, il y a aussi, et c’est légitime, le désir de mieux vivre. Donc aussi des raisons économiques. C’est étonnant, cet aveuglement dans tous les cénacles politiques, à gauche comme à droite. C’est un vrai tabou.

C’est étonnant, cet aveuglement dans tous les cénacles politiques, à gauche comme à droite. C’est un vrai tabou.

AÉ: Pour quelles raisons?

FDS: À droite, les libéraux, qui devraient par nature être plus ouverts aux intérêts de la migration économique, ont peur de leur électorat et ne veulent pas ouvrir le moindre canal migratoire, quel qu’il soit. À gauche, ce n’est pas mieux. Il y a une peur terrible d’ouvrir le débat sur la question de la concurrence des salaires et des emplois.

AÉ: Cette concurrence est une réalité, surtout pour les moins qualifiés…

FDS: Bien sûr, mais je trouve hypocrite de n’exprimer sa solidarité avec les étrangers que lorsqu’ils sont arrivés chez nous et qu’ils sont obligés d’être clandestins. La gauche va défendre les sans-papiers mais lorsqu’il s’agit de se préoccuper de la manière de faire venir ces personnes sans qu’elles ne deviennent des clandestins, on n’entend alors plus personne. Il y a là quelque chose qui ne va pas et que chaque camp idéologique devrait interroger, ce qui demande du courage politique. Bien sûr, il existe des canaux pour la migration économique mais ils sont très réduits. Si on n’est pas ingénieur informatique indien ou architecte japonais, on a peu de chances d’obtenir un visa de travail. C’est la raison pour laquelle il y a une telle pression sur les autres voies d’accès à un titre de séjour comme l’asile et le regroupement familial. Ce qui freine la réflexion sur la migration économique, c’est que, très vite, on tombe soit sur des peurs, soit sur des valeurs. Mais on pourrait oser la notion d’intérêt, qui, moi, ne me choque pas. Cela permettrait de se demander s’il est vraiment dans l’intérêt de tous, pays d’accueil, pays d’origine et migrants, d’avoir une migration économique plus juste qu’elle ne l’est aujourd’hui.

AÉ: Plus juste parce qu’elle ne profite qu’à une minorité?

FDS: Ce ne sont que les plus riches et les plus débrouillards qui ont les moyens d’arriver jusqu’ici.

AÉ: C’est le même débat pour la politique de régularisation des sans-papiers. Seule une minorité arrive à passer à travers les mailles du filet.

FDS: Exactement. Est-ce juste par rapport à tous ceux qui n’ont pas pu arriver jusqu’à nos frontières? Ne peut-on pas ouvrir des canaux plus sécurisés tout en répondant ainsi aux besoins qui sont les nôtres, ceux d’une Europe qui vieillit et pourrait avoir besoin de main-d’œuvre? Et peut-on oser poser la question sans se faire traiter immédiatement d’abominable impérialiste?

En 2015, pour la première fois, il y a eu plus de décès que de naissances en Europe. Cela veut dire que, sans migration, nous serions en déclin démographique.

AÉ: Il existe une migration économique clandestine qui sert notre économie. Les plus cyniques diront qu’il n’est pas nécessaire de changer les règles. Les migrants viennent de toute façon et constituent une main-d’œuvre docile et bon marché.

FDS: C’est vrai mais c’est injuste. On peut raisonner ainsi à droite mais il serait tout de même plus bénéfique pour l’État qu’il y ait le moins de travail au noir possible. Le clandestin ne paie pas de lois sociales, pas d’impôts.

AÉ: La question est de savoir quels sont les besoins du marché de l’emploi…

FDS: C’est la réflexion à mener: quel marché de l’emploi demain? Notre société va-t-elle continuer à se désindustrialiser? Nous, nous sommes en plein dans le secteur tertiaire. Nous savons communiquer, envoyer des mails, maîtriser les techniques de l’information mais il y a des gens dont les qualités au travail ne sont pas celles-là. Qu’ils soient Belges, étrangers, clandestins, quelle sera leur place dans le monde de demain alors qu’aujourd’hui les entreprises qui font le plus de profit, c’est Facebook, Google, Uber, des boîtes qui ne produisent rien? Il y a dans notre société une forte angoisse par rapport au monde du travail et il est normal que des débats sur le protectionnisme ou l’allocation universelle apparaissent maintenant. On ne voit pas clair, et donc la migration économique, c’est aussi un gigantesque chantier de réflexion pour les démographes et les économistes. Si nous en avions les moyens, j’aimerais qu’à Myria, nous puissions nous y consacrer. Les démographes nous disent que nous avons intérêt à faire migrer davantage de personnes. Des statistiques d’Eurostat de 2016 montrent qu’en 2015, pour la première fois, il y a eu plus de décès que de naissances en Europe. Cela veut dire que, sans migration, nous serions en déclin démographique. Le comportement d’Angela Merkel à l’égard des réfugiés doit d’ailleurs être examiné sous cet aspect. Il est plus facile d’ouvrir les bras aux Syriens quand on sait que la population de son pays vieillit et qu’on aura besoin de bras et de cerveaux. Au moment où, dans d’autres régions du monde, la démographie explose, il peut y avoir une adéquation dans les besoins. Mais le gros point d’interrogation reste de savoir quelle sera la réalité de l’emploi demain. Aurons-nous les moyens d’utiliser les forces de travail des migrants qui pourraient nous rejoindre?

La question des quotas est difficile sur le plan idéologique car elle est synonyme de renoncement, mais il faut bien marier la réalité et la justice.

AÉ: Vous évoquez l’urgence d’avoir une vision plus claire de nos besoins démographiques et sociaux, mais on n’est nulle part dans ce domaine.

FDS: En effet. On trouve des études de l’OCDE qui expliquent qu’aujourd’hui les migrants nous rapportent plus qu’ils ne nous coûtent, mais ces études sont parfois contestées par d’autres. Avoir ces outils permettrait d’avoir un débat serein avec l’opinion publique. La migration économique est-elle profitable pour demain? Mon instinct me dit oui mais dans certaines limites. Il faut pouvoir définir ces limites, avoir un débat orienté sur des faits et des chiffres, et non sur des fantasmes et des peurs.

En savoir plus

«Pour un monde de migrations», Alter Échos, une carte blanche de la Coordination des sans-papiers de Bruxelles et Getting the Voice Out, 10 septembre 2015.

«Les esclaves du sud de l’Europe remplissent les marchés de Bruxelles, Paris et Berlin», AlterEchos.be, 26 février 2016, Manon Legrand.

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