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Culture

La disparition de l’agriculture sur les planches

Alter Échos n° 382-383 20 mai 2014 Sandrine Warsztacki

Acteur et fils d’agriculteur, Charles Culot sensibilise le public aux problématiques du monde agricole à travers la pièce de théâtre documentaire : «Nourrir l’humanité, c’est un métier». Interview.

Chaque jour, en Belgique, quatre fermes disparaissent du paysage. Cela représente, chaque année, trois mille agriculteurs qui quittent le métier pour toujours. Plus d’un Arcelor Mittal par an (1) ! Cette catastrophe sociale semble pourtant loin de déchaîner les passions médiatiques.

Avec Valérie Gimenez, une jeune actrice rencontrée lors des manifestations de soutien aux ouvriers d’Arcelor Mittal, Charles Culot est parti à la rencontre d’une trentaine d’agriculteurs en Ardennes, en Wallonie et en France. Pendant deux ans, les acteurs ont mené un minutieux travail de journaliste de terrain pour comprendre leurs difficultés. Les semaines sans week-end, l’endettement, la solitude, la concurrence déloyale entre les petites fermes et les exploitations industrielles, les normes sanitaires qui ne sont pas adaptées à l’agriculture familiale, l’incertitude sur l’avenir des quotas laitiers, les jeunes qui fuient la profession… Le temps d’un spectacle, ils livrent sur les planches une remarquable analyse des différentes facettes de la problématique agricole. L’émotion du théâtre en plus.

Alter Échos : Avant de parler du sujet de la pièce, pouvez-vous nous dire un mot sur sa forme?

Charles Culot : Le théâtre documentaire est d’abord un théâtre documenté. Comme artiste, on a la responsabilité de connaître son sujet. Sur la base des faits, on peut s’autoriser un parti pris. Mais sans tricher avec la réalité.

A.É. : Comment les agriculteurs que vous avez rencontrés ont-ils vécu le spectacle?

C.C. : On a joué la pièce dans deux villages voisins. Les organisateurs craignaient de n’avoir personne le lendemain. Et ils ont eu le double de monde. D’un village à l’autre, les agriculteurs viennent plusieurs fois à la pièce pour assister au débat qui suit, pour témoigner.

Le théâtre a toujours été l’histoire des bourgeois, des puissants. Mettre des gens précarisés en scène, des gens qu’on ne voit pas d’habitude parce qu’ils sont enfermés dans leurs fermes, c’est les faire exister.

A.É. : La pièce exprime un certain agacement par rapport à la méconnaissance du monde rural…

C.C. : Il y a cinquante ans encore, la moitié de la population était issue du monde agricole. C’est un revirement extrêmement brutal! On s’est coupé de ce monde. Aujourd’hui, les enfants ne connaissent plus le goût du lait. Les néoruraux s’installent dans les campagnes sans prendre en compte la vie des villages et sans y participer.

A.É. : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant ces deux années de rencontres?

C.C. : C’est à quel point les agriculteurs sont enfermés dans un système dans lequel ils ont perdu la maîtrise de leurs produits. Aujourd’hui, nos producteurs de lait doivent s’aligner sur les prix en Nouvelle-Zélande ou en Pologne. Les coûts de production ne sont pas les mêmes, la qualité n’est pas la même, mais vous êtes sur le même marché! En Belgique, on produit trop de lait et l’excédent part en poudre en Afrique. L’agriculteur du Nord, concurrencé par le lait mondial, va concurrencer les Africains avec un lait subventionné par nos impôts, mais qui ne permet même pas de faire vivre l’agriculteur d’ici. Dans ce système, tout le monde y perd, les agriculteurs et les consommateurs. Les seuls qui y gagnent, ce sont les transformateurs, les grandes marques de l’industrie agroalimentaire.

A.É. : À côté de marques, vous pointez aussi les banques.

C.C. : L’endettement est une des causes premières de la fermeture des fermes. À l’école déjà, on dit aux agriculteurs qu’ils doivent investir, acheter de gros tracteurs, agrandir leur ferme. Sans parler de tous les conseillers qui gravitent autour du monde agricole. Mais comment les agriculteurs peuvent-ils rentabiliser leurs investissements quand le prix du lait fluctue sans cesse?

Dans le marché libéralisé, les fermes sont obligées de s’agrandir. Il faut acheter des terres, même s’il n’y en a plus et qu’il faut bouffer son voisin pour survivre. En Hollande et au Danemark, où le phénomène des grosses fermes est très poussé, on voit des fermiers rembourser toute leur vie les intérêts de leurs emprunts et leurs enfants hériter des dettes. On voit des situations où les banques sont propriétaires des terres, où ce sont des investisseurs qui emploient des ouvriers agricoles et récoltent les bénéfices.

Depuis la crise, les banques se sont rendu compte que la terre est une valeur sûre. C’est le développement de l’agriculture financiarisée. On fait tourner des tonnes de blé à côté de l’Afrique en attendant que le prix monte et si le prix ne monte pas, le blé reste là à pourrir.

A.É. : À côté des problèmes socio-économiques se posent les questions d’environnement. En France, des agriculteurs commencent à témoigner des problèmes de santé subis à cause des pesticides, mais cela reste encore tabou. En avez-vous rencontré chez nous?

C.C. : Une femme m’a raconté qu’elle coupait le chardon dans un champ avec des pesticides. Elle ne savait pas que c’était mauvais, elle y allait en jupe! Plus tard, elle a eu des verrues sur le corps de la taille de ma main, des cancers de la peau. On a rencontré des agriculteurs qui se plaignaient de chutes de tension et des saignements de nez lorsqu’ils utilisaient ces produits.

Mais cela reste tabou. En parler, c’est trahir la profession. Si tu dis à un agriculteur que ce qu’il fait tue le sol, tue des gens, qu’il est prisonnier d’un système, son monde s’écroule, sa dignité s’écroule. À 60 ans, te rendre compte que la façon dont tu as conduit ta ferme, ce n’était pas la bonne, c’est remettre en question toute ta vie. Et puis aujourd’hui, pour passer au bio, il faut une transition de huit ans. Si tu as des investissements à payer c’est impossible.

A.É. : Avant l’agriculture bio, qui n’est pas forcément synonyme d’agriculture locale ou non industrialisée, vous prônez le retour à une agriculture familiale…

C.C. : L’agriculture locale et familiale demande moins d’énergie, moins de carburant, et est davantage pourvoyeuse d’emplois. Et c’est cette agriculture-là qu’on est en train de tuer.

Aujourd’hui, on veut déréguler les quotas. En Suisse, où les quotas ont été dérégulés, cela a bénéficié aux grosses fermes. La liberté, c’est la loi de la jungle! Et puis comment les consommateurs vont acheter local si c’est l’austérité, s’ils doivent se serrer la ceinture.

A.É. : Pourquoi n’avez-vous pas choisi d’être agriculteur?

C.C. : D’abord parce que je suis acteur. Et puis, j’ai vu mes parents travailler, c’est un boulot de fous. Bosser sept jour sur sept, sans jamais prendre de congés? Mais si l’agriculture évoluait, pourquoi pas? Aujourd’hui, si tout le monde se mettait à acheter local, on ne pourrait même plus répondre à la demande. Il faut permettre aux jeunes de revenir dans le métier. Et pour cela, il faut leur permettre d’avoir une vie sociale, augmenter leur revenu pour leur permettre d’embaucher une aide, de pouvoir prendre des congés.

A.É. : Faut-il octroyer davantage d’aides aux jeunes agriculteurs pour s’installer?

C.C. : Non! Les aides sont toujours une manière de te garder. Si tu veux une aide, alors tu dois investir autant pour t’agrandir, être aux normes… Ce qu’il faut, c’est permettre aux agriculteurs de gagner un prix juste pour leur travail. Et pour ça, il faudra que les gens acceptent de mettre plus que 13% de leur revenu dans leur alimentation.

La compagnie Art & tça

La compagnie Art & tça, ce sont quatre jeunes créateurs sortis de l’Esact à Liège (Alexis Garcia, David Daubresse, Camille Grange et Charles Culot) qui partagent l’ambition de porter sur scène la parole des sans-voix. Leur première création, Grève 60, nous replonge dans la grève générale qui a gelé la Wallonie pendant six semaines pour protester contre le programme d’austérité du gouvernement Eyskens. La compagnie prépare la sortie d’une pièce à la rentrée sur le monde de l’enseignement : Entre rêve et lumière.

Nourrir l’humanité c’est un métier sera de passage le 20 juin à Ossogne-Havelange, le 13 juillet à Grande-Synthe, le 23 août au Roy’all Théâtre Festival, le 19 septembre à Wolubilis…

Plus de dates sur www.artetca.com

1. Le 24 janvier 2013, Arcelor Mittal annonçait la suppression de 1.300 emplois dans la région de Liège. Cela s’ajoute aux 795 emplois perdus en 2012 lors de la fermeture de la phase à chaud.

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A propos de l'auteur

Sandrine Warsztacki

Sandrine rêvait de devenir glaciologue. Ou marchand de glaces. Elle a fini par vendre des articles sur papier glacé. Parce qu’elle a plus la bosse des lettres que des maths, Sandrine a étudié le journalisme et l’anthropologie à l'ULB. Aujourd’hui, Sandrine est rédactrice en chef d'Alter Échos. Pour elle, le social, c’est «un ensemble de travailleurs bien plus courageux qu’elle qui se battent au quotidien pour un monde plus juste». Et l’info, ce sont «des lignes qui peuvent parfois changer le cours des événements». Son héros : Jack London. sandrine [dot] warsztacki [at] alter [dot] be

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