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Culture

La culture pour s’insérer dans la Cité

Alter Échos n° 359 3 mai 2013 Marinette Mormont

C’est en utilisant la culture et l’art que l’asbl liégeoise Revers participe à l’insertion de personnes fragilisées sur le plan psychique. Son équipe porte un regard sensible et décalé sur la place de ces exclus de la société.

Mardi matin, quelques sons jaillissent du grenier de l’asbl Revers1. L’atelier musique réunit aujourd’hui une petite quinzaine de participants. « Aujourd’hui on est sorti faire les grandes poubelles. On a ramené des objets, et puis maintenant on tape dessus », nous explique l’un d’entre eux en souriant. Mais l’atelier ne se résume pas à l’élaboration collective de sons, que ce soit à l’aide d’objets de récupération ou d’instruments plus classiques. Ces sons sont enregistrés puis mixés dans l’ordinateur de l’animateur Benjamin Maternik-Piret. Pour produire un résultat plus que surprenant : morceaux d’ambiance, d’inspiration hip-hop ou plus expérimentaux. « Notre production est très éclectique, explique-t-il. Chacun peut y mettre sa touche. Le résultat est représentatif de ce qui se passe dans le groupe à ce moment-là. » « Travailler le rythme, c’est toucher aux attitudes de chacun. C’est évoquer, aussi, la question des rythmes extérieurs, peu adaptés aux gens qui viennent ici », commente Cécile Mormont, directrice de l’association.

Musique, peinture, photo ou encore écriture : quelques ateliers parmi d’autres proposés par l’asbl Revers à un public de personnes fragilisées sur le plan psychique et souvent socialement défavorisées. « Nous sommes une structure à bas seuil, précise Cécile Mormont. Ces personnes ont des parcours chaotiques et sont généralement terriblement isolées. Elles sont souvent exclues de tout, du travail, comme de la culture. Il n’y a pas grand-chose d’adapté pour elles. D’où la nécessité de créer des lieux pour les aider à se maintenir dans un circuit social, des lieux où ils sont acceptés tels qu’ils sont. Des endroits qui ne sont pas forcément des structures spécialisées, qui sont plutôt dans le monde ordinaire… » Car le public de Revers, s’il a pour caractéristique commune d’avoir ou d’avoir eu des problèmes de santé mentale et d’habiter la ville de Liège, est avant tout un citoyen à part entière, qui a sa place à prendre dans la cité.

L’asbl est née au sein du SIAJEF, un service intégré d’aides et de soins psychiatriques dans le milieu de vie créé en 1984. S’inspirant des actions du psychiatre italien Franco Basaglia, le projet avait été mis sur pied en réaction à une pratique institutionnelle de la psychiatrie. « Cela fait 30 ans qu’on pense que ces personnes peuvent vivre chez elles si elles ont des soins et des aides adaptés. Elles ont besoin de ces aides, précise la directrice de Revers, mais elles ont aussi besoin d’avoir une vie digne. » A son arrivée il y a onze ans dans le projet, on lui confie la mission de développer le pôle socioculturel. « Comme j’ai une formation artistique, j’ai trouvé intéressant de développer des activités créatives. » Ce sont donc des artistes – et non un personnel psycho-médico-social – qui composent aujourd’hui l’équipe de Revers.

Le Mouvement pour une psychiatrie démocratique dans le milieu de vie2

« Avant d’être prise en compte comme une maladie, la souffrance psychique demande à être activement contextualisée, condition indispensable à son intelligibilité et à la mise en œuvre de réponses adéquates. (…) Les questions qui s’ouvrent sont celles des rapports difficiles à l’autre et touchent de façon globale aux conditions de vivre ensemble dans la société. » (Extrait du cahier de propositions politiques)

Le Mouvement pour une psychiatrie démocratique dans le milieu de vie rassemble des citoyens et des associations qui cherchent à transformer les politiques et les approches en santé mentale. Il est composé entre autres du SIAJEF, de Revers, Article 23, mais aussi de l’Autre Lieu, de la Fédération des maisons médicales…

Il recommande quatre axes de transformation du système de soins en santé mentale :
1. reconvertir les services et les institutions psychiatriques, Autres secteurs confondus, pour mieux les intégrer dans le milieu de vie ;
2. réorienter les soins vers une approche plus globale de l’existence et de la souffrance ;
3. soutenir la construction collective d’espaces de participation à la vie sociale et affective ;
4. construire des systèmes intégrés de services à caractère public dans un cadre territorial.

La culture est ici utilisée comme un instrument universel. « Nous rencontrons les personnes sans connaître leur histoire, même si on en entend des bribes. Comme des personnes comme les autres, explique Véronique Renier, romaniste et photographe. J’animerais de la même façon n’importe quel autre groupe. Ce qui est intéressant pour ces personnes, c’est d’être regardées de cette manière-là. »

« Ce que les personnes renvoient, c’est qu’il y a quelque chose d’apaisant dans le fait de créer, continue Véronique Renier. Mais les objectifs peuvent être plus simplement de s’occuper, de sortir de chez eux, de rencontrer des gens. L’art, c’est un plus. » « On propose quelque chose, ajoute Cécile Mormont, et les personnes prennent ce qu’elles veulent. » Si certains participants ont en effet une sensibilité artistique, d’autres pas du tout. Les uns viennent, partent, puis reviennent. Les autres s’accrochent et trouvent une place dans le collectif dans la maison. « On essaye que ce ne soient que des passages, mais il existe peu d’autres lieux qui les acceptent… »

Un vrai « chez-soi »

Tous les matins, on peut venir prendre son petit déjeuner dans la vaste cuisine, emplie de lumière, de rouge et de peintures vives. Un vrai chez-soi. Car le lieu a ici toute son importance. On le fait vivre, on l’investit. En opposition avec l’hôpital, aseptisé. Et il s’inscrit dans un quartier. « On n’attend pas des gens qu’ils changent. Mais il y a des petites choses qui se passent, qui sont de l’ordre du quotidien », raconte Cécile Mormont. « L’idée est que les choses circulent. Il y a des choses qui passent à travers et qui nous échappent. Des affects, des rencontres, des émotions. » Et le lien qui se tisse va dans les deux sens. « C’est de l’ordre de la réciprocité, explique Véronique Renier. C’est une relation de personne à personne et non de soignant à soigné. » Même si cette relation – d’accompagnement ? – n’est pas vraiment définie. Il existe bien un cadre, réfléchi en équipe, mais des zones de flou demeurent. « Tout se construit tout le temps. Il n’y a pas un truc défini. Quand on croit qu’on a mis en place quelque chose, quelque chose d’autre arrive. Et les gens n’ont pas fini de nous étonner », témoigne l’animatrice.

En plus des ateliers, l’asbl joue aussi le rôle d’interface. En amont, avec les travailleurs psychosociaux référents (ou avec un proche, un membre de la famille). En aval, avec des partenaires culturels, afin de prolonger cette ouverture vers le tissu culturel urbain.

Financé dans le cadre du décret éducation permanente et reconnu comme service d’insertion sociale, le projet est hybride : à cheval sur la santé, le social et la culture. « On est et on n’est pas. Cela nous donne une certaine forme de liberté, même si c’est très schizophrénique quand il s’agit de remplir des rapports d’activités… », conclut la directrice le sourire aux lèvres.

1. Revers asbl :
– adresse : rue Maghin, 76-78 à 4000 Liège
– tél. : 04 351 74 93
– courriel : info@revers.be
– site : www.revers.be
2. site : www.psychiatries.be

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A propos de l'auteur

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

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