Partager par e-mail Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Google+ Impression
Environnement
Le «Bateau Vivre», une installation éphémère qui reverdit la ville de Liège. Photo © Manon Legrand

La Cité ardente se couvre de vert

Alter Échos n° 428 6 septembre 2016 Manon Legrand

Durant tout l’été, Liège accueille un parcours végétalisé composé de six installations éphémères, œuvres collectives d’associations, de professionnels du végétal et d’artistes, qui font le lien entre des espaces verts de la ville. L’occasion de reconnecter les citadins à la nature. Découverte.  

Un grand chalutier trône depuis quelques semaines sur la pelouse des quais de Meuse, la proue tournée vers la Tour des Finances en signe de défi. En se rapprochant, on découvre une arche végétale remplie de fleurs et de légumes. Le «Bateau Vivre», c’est son nom, est l’un des six lauréats du projet Liège Souffle Vert: un parcours végétal composé de six installations éphémères qui reverdit la ville de Liège depuis le mois de juin (voir encadré).

Boîte à idées

«Le jardin nous rassemble tous, quels que soient notre culture, nos croyances et nos métiers. C’est le lieu de la paix active, où tous ceux qui le peuplent vivent en dialogue.» Ce panneau accroché à l’entrée du bateau-potager résume la philosophie du Bateau Vivre. Rachel Flausch nous y attend, arrosant au passage quelques bacs et contemplant les aubergines tout juste sorties de terre. Cette Liégeoise formée au maraîchage bio ne tarit pas d’enthousiasme sur ce projet audacieux qu’elle porte depuis plusieurs mois avec Alain De Clerck, sculpteur liégeois qui a déniché ce beau bateau, et Emmanuelle Kaison et Line Brasseur du groupe citoyen Une Tout Autre Alimentation.

Plus qu’une installation artistique, le Bateau Vivre est une boîte à idées, une démonstration vivante de tout ce qu’il est possible de faire en matière de maraîchage urbain.

Plus qu’une installation artistique, le Bateau Vivre est une boîte à idées, une démonstration vivante de tout ce qu’il est possible de faire en matière de maraîchage urbain. «On peut tous s’y mettre avec pas grand-chose», explique Rachel, prenant pour exemple les bacs construits en palettes récupérées ou les bottes de paille, qui font office de terreau.

Ici, pas de ligne de salades parfaitement droite comme dans des serres industrielles. Dans ce potager conçu selon la philosophie de la permaculture, les fraises s’étalent et les capucines font leur vie. Tout ça sans pesticides et engrais chimiques bien sûr.

Depuis son installation, le bateau rencontre un grand succès. «Il y a du passage tout le temps», se réjouit Rachel. Des associations ont pris part à l’aventure comme La Lumière, asbl qui s’occupe des personnes malvoyantes ou non voyantes, qui y a fabriqué sa table de culture spécialement adaptée à son public. Une collaboration étroite est également née avec le collectif des sans-papiers de Liège qui vient souvent donner un coup de main. En retour, des vivres sont récoltés pour eux dans le «coffre solidaire du bateau». «Ça parle, ça vit, ça partage autour de ce potager», résume Rachel, encore plus convaincue depuis ce projet que le travail de la terre est un puissant vecteur de lien social.

L’importance du «commun»

Émilie Thomas partage également cette conviction. On la retrouve à quinze minutes à pied du Bateau Vivre, au pied de la passerelle où le projet «Incroyable Passerelle» s’est installé. Il s’agit d’un potager participatif et gratuit, conçu par l’asbl Beau-Mur dont elle est animatrice, avec la Bourrache, entreprise de formation par le travail, et le mouvement citoyen des Incroyables Comestibles. «En tout, une septantaine de citoyens nous ont aidés. Les gens ont envie que ça bouge et le film Demain leur a donné une nouvelle impulsion», constate Émilie.

Courgettes, potirons, maïs et haricots sont à la disposition des passants. «Le but est de favoriser le développement d’une agriculture urbaine et participative et de se réapproprier l’espace public tout en créant du lien social», explique-t-elle. La structure en bois, conçue par Marie Foidart, architecte en écoconstruction, est constituée de bois de récup et toutes les graines ont été données par des citoyens. Cela pour défendre une culture de la gratuité mais aussi par contrainte budgétaire, chaque groupe ayant reçu 2.500 euros par Souffle Vert.

«Ils n’osent pas se servir, comme s’ils ne comprenaient pas que des choses puissent être gratuites!», Paulette, du potager «Incroyable passerelle»

«Le lieu n’a pas été choisi au hasard, poursuit Émilie, la Passerelle est un lieu de passage, un lieu de rendez-vous pour les squatteurs du quartier. C’est symbolique de végétaliser ce lieu très urbain et bétonné. En plus, c’est le lieu de départ du marché de la Batte, qui est loin du circuit court et du respect de l’environnement que nous défendons ici.» Malgré cette situation, le lieu est très respecté. «Quelques bières vides traînent çà et là, et des plants de maïs ont été une fois arrachés mais, globalement, il y a très peu de dégradations», explique Émilie.

Comme presque tous les jours, Paulette, Jean-Claude et Eddy sont passés jeter un œil au potager. «On entretient, on rencontre des gens», explique Jean-Claude. Ce potager, ils l’ont soutenu depuis le début. Ils se souviendront longtemps des 22 tonnes de terre qu’ils ont dû déplacer pour le construire! Ils profitent de leur présence pour expliquer le projet aux passants curieux. «Ils n’osent pas se servir, observe Paulette, comme s’ils ne comprenaient pas que des choses puissent être gratuites!» Et Émilie de conclure: «Le projet va au-delà de l’alimentation. Il interroge la société, change les mentalités, montre ce que nous pouvons faire en commun.»

Un projet végétalo-artistico-citoyen

Louise Massart, urbaniste, a coordonné avec l’asbl Songes cette première édition de Liège Souffle Vert, financée par les pouvoirs publics et le mécénat privé de Co-legia. Un projet «un peu fou» qu’elle compte réitérer.

Alter Échos: Comment est né ce projet?

Louise Massart: Fin de l’été 2014, nous nous sommes rendus à Lausanne, en Suisse. Nous y avons découvert Lausanne Jardins Landing, un parcours d’installations végétales qui prend place au cœur de la ville tous les quatre ans. Ce fut une réelle inspiration… Il a fallu trouver de l’argent et convaincre la Ville, un peu frileuse à ce qui se passe dans l’espace public. Au début, tout le monde nous prenait pour des fous!

A.É.: C’est un projet à plusieurs dimensions… 

L.M.: L’idée de Liège Souffle Vert est de végétaliser des espaces minéraux, de reconnecter les espaces verts entre eux et enfin d’attirer le regard sur des lieux méconnus de la ville et de les mettre en valeur. On a voulu interpeller les gens par rapport à la place de la nature en ville. Le deuxième volet de ce projet est aussi citoyen. Nous voulions faire travailler ensemble des gens qui a priori n’ont pas l’habitude de collaborer, c’est l’une des valeurs de l’asbl Songes. Chaque équipe dépositaire d’un projet devait comporter trois dimensions: végétale, artistique et citoyenne. Cela pour éviter de faire seulement de l’art pour l’art. Nous avons eu 18 candidatures et notre jury en a retenu six.

A.É.: Ramener le végétal en ville, c’est aussi s’interroger sur l’alimentation et l’agriculture en ville comme le font le Bateau Vivre et lIncroyable Passerelle. Cétait lun de vos critères dans la sélection des projets?

L.M.: L’agriculture urbaine n’était pas un critère en soi. Les projets questionnent un tas de choses: l’alimentation, l’économie, le temps, la nature, les arts et les rapports sociaux. Le projet Oasis par exemple, kiosque végétal constitué de plantes exotiques, invite les passants à faire une pause, prendre un moment d’évasion. En Pierreuse, l’œuvre collective proposée illustre la cohésion sociale qui peut naître dans un quartier.

A.É.: Aviez-vous également l’intention d’intégrer des publics fragilisés? 

L.M.: En proposant à des gens de divers horizons à travailler ensemble, on leur offrait bien sûr la possibilité d’inviter des publics plus fragilisés. Nous avions en tout cas envie que ce projet comporte un aspect «solidarité».

A.É.: Les installations sont éphémères. Avez-vous pensé à les pérenniser?

L.M.: À la base, on voulait faire des choses durables. Mais ça prend du temps et ça demande une autre organisation. Cela dit, le caractère éphémère de la chose nous tient à cœur, car c’est le processus plus que le résultat qui compte. Cela permet de la spontanéité, crée une belle dynamique et des interactions, qui resteront et déboucheront, qui sait, sur d’autres projets…

 

Aller plus loin

«Cordon alimentaire à Liège», Alter Échos n°407, 22 juillet 2015, Quentin Noirfalisse.

«Les Compagnons de la Terre: 30 hectares en transition», Alter Échos n°419, 21 mars 2016, Julie Luong.

«Qui osera être agriculteur demain?», dossier Alter Échos n°408-409, juillet 2015.

 «Le prix du gratuit», dossier Alter Échos, n°424-425, juin 2016.

 

A propos de l'auteur

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

A la Une