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Economie
© Lucie Castel

Kramer contre Kramer?

Alter Échos n° 406 8 juillet 2015 Julien Winkel

Malgré leurs points communs et leurs accointances, l’économie sociale et l’entrepreneuriat social jouent aussi parfois des coudes. Leur objectif: se faire entendre des pouvoirs publics.

C’était au lendemain de la conférence de Strasbourg sur l’économie sociale et l’entrepreneuriat social, organisée à l’initiative de la Commission européenne les 16 et 17 janvier 2014. Alain Coheur, président de Social Economy Europe, dressait un bilan plutôt positif de l’événement. Mais il prévenait: «N’oublions pas que cette conférence portait sur l’entrepreneuriat social, pas sur les entreprises d’économie sociale. La priorité de la Commission a été de dynamiser un secteur qui est l’entrepreneuriat social, influencé par le modèle anglo-saxon, basé sur l’individu, sur la conception des charities (NDLR : bénévoles). Alors que le modèle continental met notamment en avant une dynamique collective, un projet de société.»

Cette phrase résume à elle seule les luttes d’influence entre deux modèles, deux concepts: l’économie sociale et l’entrepreneuriat social. Aux statuts (coopératives, associations, mutuelles,…) et aux principes (voir encadré) de l’économie sociale et solidaire, l’entrepreneuriat social oppose une vision… plus entrepreneuriale de son action. Même si le débat n’est pas aussi tranché. Les frontières sont – plus que – poreuses et beaucoup de structures d’entrepreneuriat social émargent en fait au secteur de l’économie sociale (voir notre article dans ce même dossier: «Il était une fois l’économie sociale et l’entrepreneuriat social»).

Les principes de l’économie sociale

  • gestion démocratique et participative des structures;

  • primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition des revenus;

  • finalité de service à la collectivité ou aux membres plutôt que finalité de profit;

  • autonomie de gestion.

Malgré ces nuances, les tenants des différents modèles avancent leurs pions. Et veulent se faire entendre. Singulièrement au niveau européen. Il faut dire que depuis 2011, l’Union européenne marque son intérêt pour l’entrepreneuriat social. Le 25 octobre de cette même année, la Commission se fendait ainsi d’une communication au Parlement européen intitulée «Construire un écosystème pour promouvoir les entreprises sociales au cœur de l’économie et de l’innovation sociale». Son but: «Présenter un plan d’action à court terme pour accompagner le développement des entreprises sociales, acteurs clés de l’économie sociale et de l’innovation sociale.» Plus simplement, le texte était aussi appelé «Initiative pour l’entrepreneuriat social». Un indice. Car depuis le début, on a senti la Commission plus encline à pencher du côté entrepreneuriat social que de celui de l’économie sociale «pure et dure». À titre d’exemple, la communication de la Commission contient une définition de l’entreprise sociale. Celle-ci inclut certains éléments importants de l’économie sociale. Mais il semble qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Au début, les premières moutures de la communication faisaient la part belle à une conception plus anglo-saxonne du secteur, une conception de social innovation insistant sur les solutions de marché «avec la vision de l’entrepreneur social comme une personne leader, exceptionnelle, du type de Muhammad Yunus. C’est une approche intéressante, mais qui ne fait pas droit aux réalisations de l’économie sociale et solidaire européenne qui met en avant une dynamique collective», nous expliquait à l’époque Jacques Defourny, directeur du Centre d’économie sociale de l’Université de Liège. Ce sentiment de décalage amena le «lobby de l’économie sociale» à peser sur la Commission, avec un résultat satisfaisant.

© Lucie Castel
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Se vendre?

Mais ce succès ne doit pas cacher une réalité: globalement, le secteur de l’économie sociale a du mal à se vendre. Ce qui n’est pas le cas de l’entrepreneuriat social. «Quand de grosses organisations existent depuis longtemps, il est toujours plus difficile de les faire bouger, expliquait Alain Coheur en mars 2014. À côté de ça, la Commission a un délai d’action qui est relativement court. Elle a cinq ans pour pouvoir agir, faire des propositions, mettre en œuvre une politique ou en créer une nouvelle. (…) On peut reprocher beaucoup de choses à la Commission, mais elle est parfois le reflet de ce qu’on lui demande de faire. Elle doit travailler avec le secteur, mais c’est aussi au secteur à l’alimenter. Or, depuis 2011, c’est plutôt le modèle anglo-saxon qui a alimenté la Commission. Les autres sont restés attentistes.» Une difficulté de communication que confirme Hugues Sibille, président du Laboratoire de l’économie sociale – un think tank français – et membre du Geces, un groupe d’experts sur l’entrepreneuriat social auprès de la Commission européenne. «Le problème de l’économie sociale réside dans le fait qu’elle n’anticipe pas les choses vis-à-vis de la Commission. Elle suit», souligne-t-il. Avant d’apporter une nuance: «Le fait que le monde politique se tourne plus facilement vers l’entrepreneuriat social est peut-être aussi dû au fait qu’il génère de l’emploi, du social, tout en étant moins demandeur d’argent public. C’est à l’économie sociale de montrer qu’elle est capable de créer de l’emploi sans être trop consommatrice de deniers publics.»

En ce qui concerne la nouvelle Commission, le secteur de l’économie sociale devra encore un attendre. La nouvelle Commission – et la nouvelle commissaire en charge de l’économie sociale, la Polonaise Elzbieta Bienkowska – a pris un peu de temps pour s’installer. «Il est compliqué de faire du lobby pour l’instant parce que jusqu’ici nous n’avons pas vraiment d’interlocuteur, explique Alain Coheur. Mais attention: il avait fallu deux ans et demi au précédent commissaire, Michel Barnier, pour lancer l’initiative sur l’entrepreneuriat social. Il y a donc encore du temps.»

À Bruxelles aussi

«Le ministre veut développer l’entrepreneuriat social.» Cabinet de Didier Gosuin

En France aussi, les pouvoirs publics s’intéressent à l’entrepreneuriat social. Pour preuve, la loi du 31 juillet 2014 relative à l’économie solidaire a mis un pied dans la porte pour le secteur, notamment en ouvrant l’économie sociale aux sociétés commerciales. Pour peu, bien sûr, qu’elles remplissent certaines conditions qui sont, peu ou prou, celles de l’économie sociale. Ici aussi, le secteur de l’entrepreneuriat social semble avoir été particulièrement sur la balle.

En Belgique, les Régions ne sont pas en reste. Du côté de Bruxelles, Didier Gosuin (FDF), le ministre de l’Économie et de l’Économie sociale, a ainsi plusieurs fois montré son intérêt pour l’entrepreneuriat social. «Le ministre veut développer l’entrepreneuriat social, explique-t-on au cabinet. Le but est de créer un terreau favorable, avec des incitants et un cadre.» Si on parle de cadre, c’est que la seule ordonnance relative à l’économie sociale à Bruxelles ne concerne pour l’heure que ce qu’on appelle l’économie sociale d’insertion – les entreprises d’insertion et les initiatives locales de développement de l’emploi. On se souvient que l’élaboration de ce tex
te avait pris beaucoup de temps sous la précédente législation. On n’y est d’ailleurs toujours pas: les arrêtés d’exécution se font toujours attendre. Dans ce contexte, le cabinet affirme vouloir revoir le texte. Sera-ce pour le faire évoluer et lui donner des arrêtés? Pour le mettre à la poubelle et en refaire un? En y incluant l’entrepreneuriat social? Ou bien en consacrant un texte séparé à ce même entrepreneuriat? Pour l’heure, on n’en sait rien. Mais une chose est claire: Bruxelles semble vouloir miser sur l’entrepreneuriat social. Signe des temps, un centre d’entrepreneuriat social devrait ouvrir ses portes en septembre dans la capitale. Son objectif: offrir du coaching, de l’accompagnement individuel, collectif ou encore des formations aux porteurs de projet…

A propos de l'auteur

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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